ACTE V
Jocaste s'est tuée. Antigone fait connaître cette
mort par ses larmes et ses stances. Elle balance si
elle ne suivra pas sa mère. Mais l'intérêt de son
amour l'emporte sur la gloire de mourir après un«
mère:
Doîs-je vivre ? dois-je mourir 7
Un amant me retient , une mère m appelle.
Dans la nuit du tombeau je la vois qui m'attend j
Ce que veut la raison , lamoiur me le défend y
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Et m'en ôle Tenvie.
Que je Tois de sujets d^abandonner le jour !
Mais y faélas ! qu on tient à la yie ^
Quand on tient si fort à Tamour !
Hémon , rois le pouvoir que Famour a sur moi. Je ne vivrais pas pour moi-même , Et je veux bien vivre pour toi.
(Test un reste du vieux goût des stances qui n'infecta pas' long-temps Racine.
Olympe qui court éternellement, depuis la pièce commencée jusqu'à la fin , tantôt du palais hVL camp y tantôt du camp au palais , vient dire à Antigone que Polynice est vainqueur , c'est qu'elle fi*a vu que la moitié du combat. Racine a pris cet heureux artifice de Y Horace ' de Corneille , où Julie dit au vieil Horace qu'elle a vu fuir son fils.
Créon se préseiïte ensuite à Antigone ; elle croit la politique de ce prince ambitieux bien punie par la victoire de Polynice ; mais Crëbn la désabuse en lui appreiiant la véritable issue du combat: Etéocle mourant a tué son frère. Hénlon même , en tâchant de les séparer , est mort victime de sa complaisance pour Antigone qui l'avait chargé de ne pas abandonner ses frères. Cette mort fait renaître l'espérance dans le cœur de Créon. Il pleure
TRAGÉDIE DE RACINE. Io5
un fils; mais il perd un rival. Il ose même proposer le trône etsam^n àAntigone. Elle lui répond:
Je le refuserais de ia main des dieux même , £t TOUS osez^ Crëon ^ m offrir le dîaâàoae !
CRÉoir.
Je sais que ce haut rang n a rien de glorieux Qui ne cède à Fhoimeur de Toffirir à vos yeux. D'un si noble destin me croyez-vous indigne?
Peut-on considérer ce discours de sang-froid , et ne pas convenir qu'il est plus digne de Tartufe , que d'un père qui vient de perdre ses deux fils , et qui a bouleversé l'Etat pour régner? Il fallait ne lui donner que l'ambition. L'amour est abominable dans sa bouche. Il continue pourtant ainsi :
Mais si Ton peut prétendre h. cette illustre gloLi^e, Si par d'illustres faits on peut la mériter, Que faut-il faire enfin , madame 7
M'imiter.
Ce mot est très-beau. Mais Créon ne devait pas se rendre ridicule pour faire naître un beau mot. II l'est bien plus dans la scène suivante , où il prend ce terme pour une marque certaine qu'Antigone s'est adoucie à son égard. Auteur de tant d'horreurs , du meurtre des deux frères, ses rois , et de deux princes , ses fils , il ne rougit point d'en ti-^ rer vanité ^ parce qu'il gagne un trône et une mai-
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tresse. On pardonne le premier sentiment à un prince furieux , qui ne s'est occupe qu'à tout immoler à son ambition. Mais est-il naturel d'imaginer que ce même prince , en même temps père , se réjouisse d'avoir perdu un rival dans un fils , et sur-tout qu'il s'aveugle au point de se croire aimé d'une princesse qui a percé sa politique , qui la lui a reprochée en face , et qui lui a donné. assez de marques de mépris pour rebuter tout autre que lui ? Est-il , dis-je , naturel que malgré tout cela il soit assez insensé pour compter sur l'amour d'Antigone , sans autre fondement qu'une simple parole , si peu obscure d'ailleurs , qu'elle n'est belle que parce qu'on voit clairement qu'Antigone a pris le parti de se tuer , pour suivre sa mère et son amant ?
C'est en effet ce qui arrive : et afin qu'il n'en doute pas , Olympe , messagère universelle de la pièce , lui vient apprendre qu'Antigone s'est frappée d'un poignard , en disant ces mots :
Cher Hémon , c'est à toi que Je me sacrifie.
A cette nouvelle , Créon se sacrifie presque luimême à Antigone , tarit il est plein de son extravagante passion , qu'il avait si peu marquée avant le cinquième acte. Le trône ne lui est plus rien» Il n'a qu'Antigone devant les yeux ; il dit au ciel :
Vou^ m'ôtez Autigone , otez-moi tout le reste»
TRAGÉDIE DE RACINE. Io5
ir implore la foudre. Apparemment il n'avait point d'ëpée , comme chez les Grecs. £n(in Texcès de sa fureur et de son désespoir le fait tomber entre les mains des gardes.
L'on s'est arrêté sur ces derniers traits , pour faire voir que ce n'est pas assez d'imaginer beaucoup de ressorts dans une pièce , si tous ne jouent ensemble et à propos. C'est pour cela que les Grecs , et Racine à leur exemple , dans quelquesunes de ses autres pièces , ont rendu leurs ouvrages plus simples. Une voix seule est plus touchante ei fait plus d'effet que vingt voix , sur-tout si une seule détonne ; et de même une seule passion bien conduite , va plus sûrement au cœur que plusieurs autres , quand même elles s'entr'aideraicnt , et à plus forte raison si l'une nuisait à l'autre , comme l'amour et l'ambition s'entre-nuisent dans cette tragédie.
Après ce détail , il est aisé de reconnaître ce qui appartient ici à Sénèque , à Rotrou et à Racine. On conclura qu'il est surprenant que ce dernier poëte , par un amour aveugle pour la première de ses tragédies , ait voulu faire croire que quand il la composa : <( il dressa à peu près son plan sur les )) Phéniciennes d'Euripide^ et qu'à l'égard de la » Thébaïde qui est dans Sénèque , il était un peu )) de l'opinion de Heinsius , et tenait comme lui, » que nbn-seulement ce n'était point une tragédie
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» de Sënêque ; mais que c'était plutôt Touvrage » d'un déclamateur qui ne savait ce que c'était que » tragédie ' . »
Racine n'est certainement entré dans ces senti* mens que quand il a imprimé sa Préface , c'est-à« dire, long-temps après qu'il eut reconnu que la route des poètes grecs valait mieux que celle des latins*
' Préikee des Frtns ennemis.