‹ Le théatre des grecsChapitre 33 sur 126 · IS CHŒUR · texte numérisé non relu

IS CHŒUR

Quel pouvoir ont sur les mères les enfans, fruits de leurs douleurs ! la tendresse pour ceux qui sont

128 t-Èâ PHÉNICIENNES,

sortis de leur sein , est le sentiment qui les anime

sans cesse.

POLTNICE.

Ma mète , j'igiiore si j'ai consulte la prudence en m'exposant ainsi dans une terre ennemie ; mais on ne peut jamais arracher de son cœur Tamour de la patrie; s'en vanter, c'est trahir lâchement sa pensée. Cependant la crainte des embûches que mon frère a pu me dresser , m'a fait tenir sur mes gardes, et j'ai traversé la ville l'épée à la main en observant sans cesse autour de moi. Rien ne peut me rassurer que la trêve et votre parole , sur la foi de laquelle je suis entré dans les murs de ma patrie. Combien ai-je versé de larmes en revoyant , après tant d'années, ce palais , ces autels sacrés , ces gymnases qui ont élevé mon enfance , et ces; eauî pures de Dircé , moi injustement proscrit par un frère, relégué dans une terre étrangère, où je passe mes jours dans l'tibattement et dans les larmes î Maisquelle nouvelle douleur pour moi d'être témoin de la vôtre ! de voir votre tête dépouillée /

vos lugubres vétemens ô malheureux que je

suis î... Ah ! ma mère , combien sont redoutables les haines qui divisent des amis unis par le sang ; qu'elles sont diflSciles à éteindre ! Mais, ditesmoi, je vous en conjure, que fait mon malheureux père! comment supporte-t-il la cruelle privation de la lumière î Et mes sœurs infortunées ? elle^ pleurent sans doute leur frère fugitif.

JOCASTE

Hélas! une divinité malfaisante s'acharne contre la race d' Œdipe ; aprè^ m'avoir rendue mère contre Tordre des dieux , et m'avoir donne pour époux

ce fils malheureux auquel tii dois le jour

Mais à quoi hon ces cruels souvenirs ? Il faut supporter les décrets des dieux. Je n'ose, mon fils, l'interroger sur des détails intéressans pour moi , de peur d'aigrir ta douleur j je le crains, et je le désire.

POLYNICB-

Contentez votre désir , je suis prêt à répondre à vos questions ; croyez que tout ce qui peut vous plaire me sera doux.

JOCASTK.

Mon fils, je te demanderai donc avant tout ce qui doit le plus toucher mon cœur. Quel est le sort d'un homme privé de sa patrie ? Ce malheur est-il aussi grand qu'on le pense ' ?

' Amyot a imite quelques traits de ce dialogue , cités par Plutarque, dans son Traité de l'exil, tom. XIV, p. 3a8 :

yOCÀSTA..

Quoy donc! est-il âl grand mal arriytf A qui se sent de son pays privé ?

Ouy, très-grand, et en ex.périence Plus qu'ejLprimer ne sçaui^ait éloquence.

i3d LES PHÉmcîENNES ,

C'est un supplice dont la rigueur se sent mieut qu'elle ne s'exprime.

lOCAStS.

Quel mal si affreux éprouve un fugitif?

POLTNIGS.

Le pire de tous : celui de n'oser parler librement.

JOCASTE

N'oser dire ce (jue l'on pense ! c'est le sort d'un esclave.

Il faut qu'il supporte la folie de ceux qui ont en main le pouvoir.

JOCASTS.

IXure nocesâîté ^ de fouler aux pieds la sagesse avec ceux t|m la déshonorent !

JOCÂSTA.

Gomment cela? qu'est-ce qui gricsrephis Ceux-là qui sont de leur pays exclus ?

POtiTKtCftS.

Ce qui plus griesve, est que le baiinyii*osft Pas librement parler de toute chose.

J0CÀST4.

Celui est serf, qni n'ose franchement Se déclarer de tout son penseroent.

POLTNICES.

On est contraint d'endurer sotftrs &inti$e Des pl« pohssns igft(yrancc et sottiae.

TKAGÉIHE D'fiUftlPlDE. l3l

i^ue^ vil essiclaTe de Imtéréc, ijl déoiciite ion caractère,

lOCASTE*

L'errance y dit-on , console ua fugitif,

POLTNICI.

Elle flatte par de doux regards, et ne se montre que dans un lointain avenir ï.

JOCA^TJE.

Le temps ne suffît-il point pour en faire seisitir h vanité ?

POLTNICE.

L'espérance est un bien si doux aux malheureux !

JOCAfiTS.

Avant ton mariage, d'où tirais-tu ta subsistance?

POLTNICE.

Tantôt j'avais ce qui suffit aux besoins que chaque jour voit renaître , tantôt j« ine voyais privé même de ce secours.

' Amjot l'entend autr eftiort :

Mais comme 4m 4iit ei]»éraAcie die nieiuiK Paistlè«eliétift<^i tout Wn «|p <skei isvk^

MLTVIIIKI.

Us ont beaux y«ttt c«la irneioiftgtaJM , Pour T«Mr de loin; «M UUmibê MMertaibM.

l32 LES PHÉNICIENNES)

JOCASTE

Les amis , les hôtes de ton père, ne t'ont-ils pa« soutenu ?

POLTNICX.

Soyez heureui.,.. Les amis disparaissent avec la fortune.

JOGASTS.

Enfin, n'as -tu pas joui des égards dus à ta naissance ?

POLTNICE.

C'est un grand malheur de tomher dans l'indigence. Une haute naissance ne pouvait point pourvoir à mes besoins ^

JOGASTE.

La patrie , je le vois , est le bien le plus précieux et le plus cher aux mortels.

' Amyot

Leâ alliés de ton père et amis , A ton besoin ont-ils secours omi»?

POLTKICES.

Garde-toi bien de tomber en afiaire ; Peu sont amis en fortune contraire.

XOCASTA.

Le noble sang dont ta es descendu Ne t*a-t-il pas gar-tout honneur rendu ?

POLTHICBS.

Il fait mauvais en nécessité estre , Mal me donnait ma noblesse à repaistre.

TRAGÉDIE D EURIPIDE. l33

POLTNjtB.

Toutes les expressions sont faibles pour rendre le sentiment qui nous y attache.

JOCASTE

Gomment es^tu allé à Argos? quelles vues t y ont conduit ?

POLYNICE

Apollon avait prononcé un oracle à Adraste.

JOGASTE.

Quel oracle? explique-toi.

) POIYNICE.

Un sanglier et un lion devaient être les époux de ses filles ^

JOGASTE.

En quel sens cet oracle pouvail-il te concerner?

ÏOLYHICE.

Je me sentis entraîné par ma destinée.

JOGASTE.

Ses inspirations sont toujours sages ; achève d« me dire comment fut conclue cette alliance.

POLTNICE.

Il était nuit : je me présente à la porte du palais d' Adraste. *

' n est encore question de cet oracle dans les Suppliantes. J'Çuripide. Acte l, fie. II.

l34 LESPHéNICIENNESy

JOCASTE

Cherchant un asile, comme nn fugitif errant?

C'était mon dessein. Bientôt arrive un autre jfogitif.

JOCASTX.

Quel était-il , mon fils ? était-ce aussi un infortuné ?

FOITNICE.

C'était Tydée , fils d'OEnée.

Pourquoi Adraste pensa-t-il à vous comparer aux bêtes sauvages désignées par l'oracle ?

PO£TNICE.

Parce iju'il s'éleva une querelle entre nous au sujet de nos gîtes, et que nous en vînmes aux mains.

J0CA9TE

Ain^i le fils de Talaùs vous appliqua les oracles en dieu ?

VOLTNZCl.

Et nous donna ses deux filles en mariage.

JOCASTE

Mon fils , cette union fait-elle ton bonheur?

POLTNICB.

Jusqu'ici je ne puis que m*€n féliciter»

TRAGÉDIE D^EyaiFIDE. l35r

JOCASTE

Et comment as -tu engagé cette armée à te suivre ?

POlYKÏCB.

En nous recevant dans sa famille, Adraste jura à Tydëe et à moi qu'il nous rétablirait tous diur dans notre patrie, et que je serais le premier à jouir de ses bienfaits. Les chefs d'Argoset de Mycènes composent mon armée; ils me rendent UA service cruel y mais nécessaire* Hélas ! je porte la guerre au sein de ma patrie ; mais j'atteste ici les dieux, que je prends malgré moi les atnaes contra des amis et des parens ^ objets de toute ma tendresse. C'est à vous, ma mère, qu'il est réservé de faire cesser nos maux , en réconciliant deux frères nés pour s'aimer; terminez mes peines, les vôtres, celles de la ville entière. C'est une ancienne maxime, et je ne crains point de la rappeler : les richesses aux yeux des humains sont les premier» honneurs ; elles ont un pouvoir que rien n'égale parmi les mortels. Voilà ce que je cherche à la tête d'une nombreuse armée ; car j'éprouve que la noblesse n'est rien sans là fortune.

LE CHŒUR

Voici Etéoele qui s'avanee pour conférer avec vous. Jocaste , c'est à vous de rapprocher vos fila ]>ar vos sages discours..

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