JOCASTE, ÉTÉOCLE, POLYNICE , LE ÇHQEUR
ÉTÉOCLE
Ma mère , me voici , je cède à votre désir; cpie faut-il faire ? qu'on s'explique. Occupé à ranger autour des murailles les couples armés des cohortes, j'ai contenu l'ardeur de mes guerriers, afin de vous écouter. Quelles sont les propositions pour lesquelles vous m'avez engagé à accorder une trêve à Pclynice , et à le recevoir dans ces murs?
JOCASTE
Arrête , mon fils ; la promptitude est rarement d'accord avçc la justice , et les discours réfléchis fondent les sages résolutions. Adoucis ce regard farouche, calme le souffle de la colère. C'est un frère qui vient à toi , et non l'affreuse Gorgone. Et toi aussi, Polyniçe, tourne les yeux sur ton frère, afin qu'en rencontrant les siens, tes paroles soient plus persuasives , et que tu l'écoutés avec plus de douceur. Il est un autre conseil que dicte la sagesse et que je dois vous rappeler : deux amis irrités qui veulent se réunir , en portant leurs regards l'un sur l'autre , ne doivent s'occuper que du sujet qui les rassemble, et perdre la mémoire dupasse. Parle le premier , Polyniçe , mon fils , puisque c'est toi,
l'RAGEDIË d'eURIPIDE. iSy
qui attaques ion frère à la tête d'une armée, pour venger les injustices dont tu te plains. Et puisse quelqu'un des dieux être votre juge , votre médiateur , et terminer ces funestes dissentions ! '
POLYNICE
Les discours de la vérité sont simples et sans art ; de justes droits n'ontpas besoin d'interprétations variées; ils trouvent leur défense en eux-mêmes : mais une injuste cause , travaillée en secret d'un mal qui la détruit, a besoin des remèdes de l'art. Pour moi, je n'ai point eu d'autre dessein que de servir à la fois les intérêts de la maison pater* nelle , les miens et ceux de mon frère. Voulant détourner l'effet des malédictions prononcées contre nous par OEdipe , je suis sorti volontairement de ce pays , laissant le sceptre à mon frère , pendant la révolution d'une année , afin d'en jouir à mon tour , et de prévenir ces haines et ces sanglantes querelles, également funestes à tous les deux. Après avoir souscrit à ce traité , et pris les dieux à témoin de sa foi, Etéocle n'a point accompli de si saintes pronaesses; il reste maître du trône, et me refuse la part qui m'est due dans l'héritage de mes pères. ' Qu'il me rende mon propre bien , et je suis prêt encore à envoyer mon armée hors des confins de . cette terre. Après avoir gouverné à mon tour cette :ç[iaison où j'ai de justes droits, je la lui abandon-
1 38 LES PHÉNICIENNES y
nerai ensuite pendant un temps ëgaJ. Ma patrî? cessera d'être ravagée, et les échelles de nos guerriers n'escaladeront point ces murs. Si la justice m'est refusée , voilà les moyens (pii me restent, et que je suis résolu de tenter. J*atteste ici les dieux que j'y recours avec justice , repoussé de ma patrie par une main injuste et sacrilège. Telles sont mes raisons , ma mère , exposées simplement et sans art. Je pense qu'elles doivent paraître justes aux hommes les plus bornés, comme aux plus sages.
LS GBŒtTK.
Quoique étrangère aux mœurs de la Grèce , je sens la vérité et la sagesse de tout ce que vous venez de dire.
iTiOCLX.
Si lamâmeaction semblait sage et honnête à tous^ il n'y aurait jamais de question douteuse parmi les hommes. Mais il n'est rien de pareil, rien d'égal aux yeux des mortels ; les noms seuls sont les mêmes ^ jamais les sentimens qu'ils expriment. Je neveux point ici, ma mère, dissimuler les miens. J'irais au séjour des astres , aux feux naissans du soleil , au fond des abîmes souterrains, s'il était en mon pouvoir, pour posséder la divinité digne de nos premiers hommages , la royauté. Je ne veux point , ma toère, céder à un autre ce bien, plutôt que de le conserver et de le défendre; car c'est une lâcheté de sortir d'un haut rang pour remplir une place
TRAttiDlB D*Bt71iIFII>B. 13$
obscure.Et quelle houte pour moi, si un riyal armé qui vient ravager mes états , obtenait l'objet de ses désirs ! Quel opprobre pour Thèbes, si la crainte des armes de Mycénes me faisait céder un sceptre que je possède ! Non, ina mère, ce n'était pas les armes à la main qu'il fallait Tenir traiter avec moi : les paroles apaisent tous les différends que le fer d un enneix|i peut entreprendre de terminer. Si Polynice veut habiter ces lieux sans aspirer à l'em* pire , je ne m'y oppose point ; mais il est un bien qu'il ne doit pas se flatter d'obtenir lorsque je puis régner, je ne servirai point sous lui. Qu'on m'oppose le fer et la flamme , qu'on remplisse la campagne de dievaux et de chars, je ne céderai point la couronne. S'il faut enfin violer la justice , pour posséder un trône, il est beau d'être injuste ; en toute autre occasion, la piété doit conserver ses droits ï,
« G^sar , (lit Cicéron , avait sans cesse à U bouche des rers "grecs de la tragédie des Phéniciennes, que je yais rapporter ,
* tonne je pourrai le faifa , dans une tradactioD , aans grâce peut^ *étr<; mai* du moius suffisante pour en saisir le sens :
» Nam si violaiidujii est jus » regoaodi gratia, » Violandum est : aliis rébus pietatem colas. » Criminel Étéoclel ou plutôt criminel Euripide! qui eitceptes pré-
* cis(ânent ce qu'il y a de plus condamRable... Dieux immorteb !
> quelqu'uki peul4l trouver utUe le plus atroce » le plus lâche de»
> parricides, le parricide de la patrie , lors même qu'il se voit dë-^ » coré du titre de pire par la voix de» citoyens opprimés? » Cicé- ^^n.Q^c. 1. m.
1 4o LES PHEIf ICIBff NES j
U CHŒXni.
Défendre avec éloquence une cause criminelle, c'e$t outrager la justice et l'honnêteté.
JOCASTB.
La vieillesse , Etéocle y n'a pas tous les maux en partage : guidée par l'expérience , elle peut tenir des discours plus sages que ceux du jeune âge* Pourquoi livres-tu ton cœur à la plus cruelle de toutes les divinités , à l'ambition ? Mon fils , gardetoi de ses séductions ; c'est une injuste déesse : elle est entrée souvent dans les maisons et dans les villes fortunées , pour la perte de ceux qui ont suivi ses conseils. Voilà celle qui t'inspire de si fiinestes transports. Il estplus beaUy mon fils^ d'honorer l'égalité qui lie pour jamais les amis aux amis , les cités aux cités , les alliés à leurs alliés : car l'égalité est une loi que les hommes respectent ; au lieu que le petit est toujours l'ennemi du grand , et prépare des jours de discorde. Les poids et les mesures ont été réglés par l'égalité , le nombre a été soumis à sa loi ; par elle l'obscure lumière de la nuit et la clarté de l'astre du jour marchent d'un même pas dans le cercle de l'année : chacun d'eux , vaincu tour-à-tour , n'envie point à l'autre son triomphe. Enfin , le soleil même et la nuit servent l'un et l'autre les faibles mortels ; mais toi , tu ne peux souffrir d'avoir dans la maison paternelle la part
TRAGÉDIE D^EURIPIDE. l4l
que prescrit l'égalité, et de laisser ton frère jouir du même droit. Où donc est la justice ? Enfin , la royauté , cette injustice heureuse j quVlHîllîe de digne de tes transports et de tes hommages ? Être environné de respects , est-ce là ce qui te semble beau? Vide et stérile jouissance! Désires-tu d'avoir de grandes inquiétudes , en possédant de grands biens amassés dans ton palais ' ? Eh ! qu'est-ce que l'excès des richesses ? Des véritables biens , ce n'est sans doute que le nom : tout homme d'un esprit sain est satisfait d'obtenir ce qui sufEt à tous ses besoins. Les mortels en effet ne sont pas propriétairesde leurs richesses. Nous administrons les biens que les dieux nous ont confiés , et que , dès qu'il leur plaît, ils nous enlèvent de nouveau. L'opulence n'est point solide et permanente ; elle est éphémère et fugitive ; mais encore , si , mettant à la fois sous tes yeux les deux objets qui doivent fixer ton choix , je te demandais ici lequel tu préfères, ou de gouverner ou de sauver ta patrie , ré-
' Hippolyte dans Euripide , Crëon dans Sophocle , parlent ayec le même dédain ; Corneille a orné la même pensée :
Crispe , il n'est que trop yrai, la plus belle couronne ÏTa que de faux brillans dont Tëclat Feâvironne , Et celui dont le ciel pour un sceptre a fait choix , Jusqu^à ce qu'il le porte , en ignore le poids. Le P. Brumoy fait à ce propos une observation fort juste dans son discours sur le parallèle des théâtres , art. III. On sait le mot de Marc-Aujéle f on a dit de tout temps que les couronnes iiont doublées d'épines.
^4^ L&d I^HÉI^ICIBNNES j
poudrais-tu rëgner ? £h ! quoi , si ton frère estvaiit* queur^ si les armes d'Argos l'emportent sur celles de Thèbes^ tu verras donc ta patrie gémir sous le joug ? Tu Terras rennemi, ardent au pillage , emmener captives les jeunes thâ>aines ? Ces richesses, dont tu es avide, doivent donc devenir pour Thébes une douloureuse plaie? Ambitieux , c'est à toi que ce discours ë'adresae.
Et toi , Polynice, prête TorelUe à mes conseils : c'est un service insensé qu*Adraste te rend aujourdTiui : toi-même , tu foules aux pieds la raison , lorsque tu viens ravager ta patrie. Car, dis-moi, si tu l'en rendais le maître (justes dieux! prévenez un tel malheur), éleverais-tu un trophée de ta victoire? Comment, desimcieur de ta patrie, oseraistu * y oflFrir les sacrifices? Ecrirais-tu sur les dépouilles , au bord de l'ïnachus : Pofynicey après avoir brûlé Thèbes , a offert ces boucliers aux dieux ? Ah ! mon fils , que jamais une pareille victoire ne rende ton nom fameux chez les Grecs! £ t si , au contraire , tu es vaincu , ot que la fortune se déclare pour ton frère , comment relouraeras4ii dans Argos^ laissant la campagne couverte de ses
* La cons^cratioii de la ^ietknê êuit faite ptr hi -m^tae personne qui éuit chargée d'adresser les priéîel «ûhl diem. Ltê rois ëtaieikt ordinairement chargés de cette fonction , qui eo^sistaît en ttois cérënionies : -/ipiv^y l'eau lustrale; il\t\oy\iw.i^ le gâteau salé \p(iK> les poils coupds sur la tète de la victime et jetés ati feti.
TRAGEDIE D'eUKIPIOE. i43
citoyens égorgés ? Adraste ! s'écrira-t-on autour de toi , quelle funeste alliance as-tu contractée ? Ta fille seule, par un hymen malheureux, nous a tous perdus pour jamais. Mon fils, tu cherches un double malheur, la privation d'un bien dont tu jouis , et la ruine de tes espérances.— Calmez, mes enfans , calm^K l'e&càs de vos transports. L'aveugle passion dans deux rivaux qui cherchent à se rapprocher, est une humiliante faiblesse.
L8 CHISV&.
O dieux, diëtournesi ces malheurs ! offrez aux fils d'OËdipe quelques moyens de termina leurs différends.
étiocue.
Ma mère ' , il ne s'agit pas d'un vain combat de paroles : un temps précieux se perd en d'inutiles discours , et votre zèle à nous réunir ne peut avoir aucun effet ; car nous ne terminerons nos différends (ju'aux termes que je viens de vous déclarer ; ensorte que, maître du sceptre, je sois seul roi de cet État. Epargnez-vous donc de plus longues exhortations , et souffrez que je me livre à d'autres âotns* "^ Toi , sors au plutôt de ces saurs , ou tu mourras!
' Pour marquer le mouvement de la passion et pr<'"cipitcr le débit de Tacteur, le poëte envoie i^il* r«ts tr«(^ï4|«e.
l44 LES PHÉNICIENNES,
ÎOLYNICE.
De quelle main? Ou est ce mortel invulnérable pour me frapper impunément ?
ÉTEOGI.S.
Près de toi, sous tes yeux... Vois ce bras...
POrTNIGE.
Je» le vois ; mais la richesse amollit le courage, et fait chérir la vie.
JÈTiOCLE.
Et cette nombreuse armée est pour combattre un lâche?
rOLTNICE.
Un chef prudent vaut mieux qu'un chef plein d'audace.
ÉTÉOCLE
Que tu es fier de sentir qu'un traité te sauve la vie !
POLYNICE
Je te somme encore une fois de me rendre le sceptre et ma part à l'empire.
ÉTÉOCLE
Il n'est rien que je doive rendre. Ce palais est à moi; je continuerai de l'habiter.
POLTNICE.
Et de le posséder sans partage?
TRAGÉDIE D*£URIPIOE. l45
Telle est ma volonté. Mais toi , quitte au plutôt ces lieux où je commande.
rOLTNiGX.
Autels sacres de mes aïeux!
ÉTÉOCLI.
Que tu viens renverser.
POLYNICK.
Entendez mes justes plaintes.
ÉTiOGLS.
Entendront-ils un traître armé contre sa patrie?
POLTNICE.
Dieux protecteurs de Thèbes ■ !
ÉTÉÛCLE.
Ils t'envisagent avec horreur,
FOLTNICK.
On m'arrache des lieux de ma naissance; •••*'.
ÉTÉOCLE
Tu viens y porter le ravage.
FOLTNIGB.
On me proscrit injustement. Dieux immortels!
' Littéralement : O temples des dieux montes sur les oheuauqp Uancs, Castor et PoUax \ ou bien, Zéthus et Amphion.
1 46 LES PHÉNICIENNES y
iTÉOCUé
Va dans Mycènes invoquer les dieux*
FOLTNIGS.
Impie !
ÉTEOCL|:.
Mais non, comme toi , ennemi de ma patrie^*
POLTNICE.
Tu me dépouilles, lu me proscris.
ÉTÉOCLE
Et je vais t'arracher la vicL.
POLTNICE.
O mon père ! entendez ses outrages.
ÉTÉOCLS.
Il entend tes fureurs.
SOITNICS.
Et vous, ô ma mère !
iTÉOCLE.
Pro&ne, ce nom sacré t'est interdit.
FOLTKICB.
ma patrie !
ÉTÉOCLE
Va dans Argos invoquer les eaux de Lerné*
P0I.TNICE.
J'y cours; n'en doute point. Mais vous, ma mère, croyez que je reconnais vos tendres soins*
THAbÉDIE d'eURIPIDE. I^Y
]fcTÉOGLE.
rars, te dis-je.
POLTHIGE.
Je pars. Mais que du moins je puisse voir mon
père.
ttioctu.
Jamais.
POI^YNICI.
Mes jeunes sœurs.
^TÉOCLXi
Tu ne les verras point.
FOLTNIGE.
Ghères sœurs !....
ÉTEOCLX.
Pourquoi les appeler, toi, leur plus cruel ennemi?
IPÔIYNICE*
ma mère ! adieu , vivez heureuse!
JOCASTE
Heureuse ! hélas ! mon fils -, comment
pourràis^je l*étre ?
POIYNICB»
Jô ne suis plus vôtre fils !
JOCASTSb
A quelles étranges peines étais-je donc destinée !
POLTHIGS*
Je suis en butte à ses outrages*
1 48 LES PHÉNÏCIEIINES ,
N'enduré-je pas les tiens?
FOLl^KICE ».
Où sera ta place au devant des tours?
ÉTÉOCLB.
Pourquoi la veux-tu connaître ?
POLTNICE.
Pour m'y trouver , et t'y percer le cœur. .
ÉTÉOCLE
Un pareil désir me possède.
jocàste^ malheureuse ! . . . Que faites-vous , mes fils?
ÉTÉOGLE.
L'événement va vous l'apprendre.
JOGA.STE.
N'éviterez-vous point les furies de votre père?
ÉTÉOGLE 2.
Périsse à jamais toute notre maison !
POtYKICB.
Bientôt mon épée sanglante ne languira plus
'Urne parait que ce mot serait mieux placé dans la bo'ucbe d'£téoGle;onpeut*8oupçonner queles noms d'Éttîocle et de Polynice ont été mis l'un pour l'autre au devant de ces quatre phrases de dialogue , comme ils ont été changés ou déplacés à la fin de la scéfie dans plusieurs manuscrits.
^ J'ai suivi ici , dans la distribution des personnages y les deux derniers éditeurs de cette tragédi«.
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Ï-RAGÉDIE d'eUMPIDE. i49l
dans le repos. Cependant j'atteste les dieux et cette terre à qui je dois la naissance, qu'on me renvoie chargé d'outrages ; qu'on me chasse de ma patrie comme un esclave, et non comme le fils d'Œdipe et le frère de mon ennemi. O ville chcrie ! ne m'impute point tes calamités : voilà celui qui les cause. Malgré moi je viens t'attaquer , et malgré moi je t'abandonne. Jîlt toi , Apollon, roi gardien de nos places ! £t vous , palais , amis , images de nos dieux , objets de nos sacrifices ! recevez mes adieux , caT j'ignore si jamais je pouwai vous adresser de nouveau la parole. Cependant les déesses de l'espérance ne dorment point encore; je «ae confie en elles , et j'ose croire qu'avec les dieux , je deviendrai, parla mort d'un perfide, maître du trône des Thébains.
• iTÉOCLE.
Sors des confins de cet Etat Que c'^st avec
vérité qu'OEdipe t'a donné le nom de Polffiice ^^ tiré par un pressentiment divin des querelles que tu devais exciter !
^'Potynice, qui excite beaucoup de querelles. C'est «ans doute ^\ec raison que Quiotilicn trouve ceUe allusion froide {Inêtk, Oi*at. Vy 10.) ; cependant ce iWteiir ne devrait pas, à ce qu'il me semble , Tenvisager comme une preuve ou un argument; ce n'en est pas un , c'est plutôt une injure. Les opinions anciennes sur les présages rendaient moins déplacée l' observation de ces frivoUs rapports*
l5o LES P^MCIENNES,