‹ Le théatre des grecsChapitre 38 sur 126 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

TIRÉSUS , CRÉON, MÊNÉCÉE , LE CHCEUR.

TIRÉSIAS 9 conduit par Manto , sa fille.

Jl RÉCÈDE-MOI , ma fille ^ toi dont l'œil dirige mon aveugle vieillesse, comme les astres guident le nautonnier ' ; évite les mauvais pas , mène-moi par le chemin le plus doux, car ton père est bien faible. Reçois dans tes mains pures ces sorts que j'ai pris en consultant les augures des oiseaux dans le siège sacré destiné à cet usage. Dis-moi , Ménécée, nous reste-t-il encore beaucoup de chemin à faire avant d'arriver vers ton père ? car mes genoux tremblans sont fatigués d'une si longue marche, et j'aurai de la peine à la soutenir plus long-temps.

CILÉOK.

Prends courage , Tirésias , te voilà chez tes amis. Soutiens-le, mon fils; le pied chancelant d'un vieillard, ainsi qu'un char à l'instant qu'il arrive, a besoin de l'appui d'une main étrangère.

' Littëralement : L'œil de mon pied aveugle , comme l'astre aux nautonniers.

,l64 l'Es PHÉmCIENPfES^

TIRÉSIAS

Ah ! me voici arrivé. Eh bien ! Créon , pour quel sujet m'as-tu fait presser de me rendre auprès de toi?

CRÉON

Je vais t'en entretenir; mais, auparavant, remets-toi de ta fatigue et reprends haleine.

TIRÉSIAS

Je suis las, il est vrai; Je suis arrivé hier de la terre des Erechthéïdes ^; ils étaient en guerre contre Eumolpe ^. J'ai procuré une glorieuse victoire aux descendans ^ de Cécrops ; et j'ai rapporté cette couronne d'or que tu vois , comme les prémices des dépouilles.

Je la prends pour un augure de victoire; car tu sais que Thèbes est en proie aux orages de la guerre , et qu'un grand combat se prépare contre les fils de Danaùs4. Etéocle, notre roi, qui déjà est sous les armes prêt à repousser les forces de Mycènes , m'a chargé d'apprendre de toi ce qu'il faut faire pour sauver la ville.

' Les descendans d'Érechthée , les rois d'Athènes.

^ Eumolpe, roideThrace, a précède de quatre gënérations la guerre de Thèbes; mais on l'en rapproche ici par un anachronisme permis aux poëtes; '

3 Aux Athéniens.

♦ Les Argiens.

TRAGÉDIE d'EURIPIDE. i65

TIRÉSIAS

Si Elëocle m'interrogeait, je me tairais, je renfermerais mes oracles ; mais , en ta faveur , Créon , je vais parler. Cest le fils de Laïus qui cause les malheurs de Thèbes : né contre la volontédesdieux, devenu Tépoux de sa mère , il a lui-même arraché ses yeux de leurs orbites ensanglantées ; et la sa* gesse des dieux a effrayé la Grèce par son exemple. Ses enfans ont voulu ensevelir sa houte daas l'oubli et éviter les jugemcns célestes. Insensés! en renfermant leur père , en manquant au resjpect qu'ils lui doivent , ils l'ont aigri contr'eux : la ma-^ ladie et l'ingratitude lui arrachent d^affreuses imprécations. Que n'ai-je point tenté? que n'ai-je point dit?... Je n'ai fait que m'attirer leur haine. Mais,bientôt on les verra hâtçr leur trépas de leurs propre3i mains ; bientôt les corps des citoyens d'Argos et de Thèbes, entassés confusément , rempliront la ville de deuil et de gémissemens. Ah ! ville malheureuse ! tu seras saccagée jusque dans tes fondemens, si quelqu'un n'écoute ma voix. Le premier devoir prescrit à cet État , était de ne recevoir les enfans d'OEdipe ni pour ses rois, ni pour ses citoyens, afin de ne point voir cette cité en proie à leur mauvais génie , et livrée à leurs funestes destinées. Maintenant que le mal l'a emporté sur le bien, il n£ reste plus qu'un moyen de prévenir une ruine entière; mais...,, il est peu ^iiar

l66 LES. PHÉNICIENNES,

même pour moi d'oser le proposer ici , le remède est trop amer pour ceux qui jouissent du pouvoir» Je pars : adieu. Je supporterai , s'il le faut , avec beaucoup d'autres , les rigueurs que le sort nous pr^are. Et que ferais-je pour m'y dérober ?

CKÈOS.

Arrête , TÎeilIard !

TIRÉSIAS

Cesse de me retenir,

CRÉON

Demeure ; pourquoi fuir ?

TIRÉSIAS

Ce n'est pas moi , c'est la fortune qui te fuit»

CRÉOI7.

Parle : quelle ressource reste-t-il à cette cité ?

TIRÉSIAS

Tu veux la connaître , et bientôt tu voudras l'ignorer.

CRÉON

Eh quoi ! puis -je cesser de vouloir le salut de j ma patrie ?

TIRÉSIAS

Tu le veux ? tu l'exiges ? ,

CRÉOK.

Eh ! v«s quel autre objet pourraient tendre me» désirs ?

TRAG£DI£ d'ëURIFIDE. I67

TIRÉSIA8.

Eh bien! écoute mes oracles. Mais il^faut auparavant que je sache avec certitude où est Mçnëceei qui a conduit ici mes pas.

CRioir. ■ Il est à tes côtés.

TXRÉ8IA8.

Quil s'écarte ; il ne doit pas enteiidre mes paroles prophétiques.

Le fils de Créon saura taire ce qu'on ne doit pas révéler,

TIRÉSIAS

£xiges-tu que je parle en sa présence ?

. caiov.

Le salut de sa patrie l'intéresse autant que «aoi.

Soyez attentifs à l'oracle; écoutez par quel moyen vous sauverez la ville de Cadmus. Il faut immoler ton fils Ménécée à ta patrie , puisque tu veux la faire triompher.

CRÉON

vieillard ! qu'as-tu dit? quelle parole é$t sortie de ta bouche?

TIRÉSIAS

J'ai prononcé, l'^rrçt ijrr^yocable ; c'est à toi de t'y soumettre.

î 68. LE3 PHÉNICIENNE» , ^

CRÉON

En un instant si court mille maux à la fois sqn^ sortis de ta bouche.

TIRÉSIAS

Pour toi; mais pour ta patrie, une glorieuse délivrance.

CKÉON.

Je ne veux rien savoir , ni rien entendre. Que Thèbes se sauve ou périsse.

TIRÉSIAS

Ce n'est plus le même homme ; il change, il se ^-étracte.

CRÉON

Va , je n*ai que faire de tes divinations.

TIRÉSIAS

Penses-tu que ton malheur anéantisse la vérité ?

GRÉON.

Ah ! je t'en conjure par ces genoux que j'embrasse , par ces vénérables cheveux blancs.

TIRÉSIAS

Pourquoi me supplier ? Tes malheurs sont inévitables.

CRÉON;

Ensevelis ces oracles dans le silence; que la viRe les ignore.

TIRÉSIAS

Xu m'ordonnes l'injustice. Je ne me tairai points

TRAGÉDIE d'eURIPIBE. I69

Que vas-tu faire? tu veux perdre mon fils?

TIHÉSIAS.

D'autres peuvent s'en mettre en peine ; mou devoir ,est de parler.

CRlOK.

Ah! d'où vient cette calamité tombée sur rm, tête et sur celle de mon fils !

TIRÉSIAS

C'est avec raison que tum'adresses cette question, et que tu exiges que ta sentence soit justifiée. Ton fils doit [être immolé vers l'antre où le dragon , fik de la Terre , veillait sur le courant des eaux de Dircé ; c'est là qu'il doit offrir à la Terre une libation de son sang pour apaiser l'ancien courroux d'Ares ' contre Cadmus , et prévenir la vengeance que ce dieu veut tirer du meurtre de ce dragon formidable. En agissant ainsi , vous mériterez que Mars hii-même combatte pour vous : cette terre demande un fruit pour lés fruits qu'elle a fait naître , elle veut du sang pour du sang ; c'est à ce prix , que vous sera propice celle qui fit germer dans ses sillons une moisson de guerriers couverts de leurs casques d'or. Un descendant de ces guerriers , un rejeton des dents du dragon doit de-

^ Nom grec du dieu Mars. R«-R.«

IJO LBS PHÉNICIENNES^

venir la proie de la mort. Tu es le fiernier reste de cet illustre sang. : c'est à toi seul et à tes fils qu'il a ëtë transmis sans mélange , et par ta mère et par tes aïeux paternels. Les noces d'Hémon empêchent son sacrifice ; il est épou^^ il n'e^t plus pur; mais ce jeune homme est une victime dont la mort peut sauver sa patrie ^ rendre amer le retour d'Adraste et de ses Argiens ^ en couvrant leurs yeux des noires ténèbres du tombeau^ et couronner Thèbes d'une gloire immortelle. Voilà ton sort ; choisis de sauver ton fils ou ton pays. J'ai rempli mon office. Ma fille , reconduis-moi dans ma demeure. O qu'insensé est le mortel qui exerce l'art dangereux des devins ! S'il annonce des choses fâcheuses , il est odieux à ceux qui le consultent : si la pitié le porte à falsifier ses oracles , il est coupable envers les dieux. Phébus seul devrait prédire aux hommes l'avenir , Phébus qui ,ne craint personne.

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