‹ Le théatre des grecsChapitre 4 sur 126 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

Etéocle en revenant se tourne vers quelqu'un de ses officiers pour l'envoyer chercher Créon ; et ce prince parait tout à propos. Ils se cherchaient mutuellement. Il s'agit de délibérer sur la maniéré de soutenir le siège.

Créon apprend au jeune roi qu'un transfuge est entré dans Thèbes, et qu'il donne avis que le dessein des Ârgiens est d'investir et d'attaquer en même temps la ville de tous cotés. Etéocle , par un mouvement naturel qui marque son caractère impétueux , veut combattre hors des murs , et se promet de mettre tout à feu et à sang. Créon , en prince expérimenté, arrête ces mouvemens de jeunesse, et lui Êdt entendre que l'armée argienne étant innombrable et composée de braves soldats , il faut se donner de gardede hasarder une

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Action décisive qui ne laisserait plus de ressource en cas de défaite. Le Roi propose un combat noo tume, ce que nous appelons une Camisade.

Créon rejette encore ce parti comme daîigereux^ et inutile. Etéocle imagine de fondre sur les Argiens avec toute sa cavalerie. Ce projet est encore combattu. <c Quel^ parti faut-il donc prendre ? » Irai-je rendre la ville ? répond l'impatient mo- )) narque. Non , dit Créon ; mais les eniiemis ont }) sept clie& qui dpivent attaquer en même temps )) les sept portes deThèbes. Soutenez Fassaut^ et, }) renfermé dans vos murs, opposez aux assiégeans » sept autres guerriers également remplis de pru- » dence et de valeur : l'un sans l'autre n'est pas » assez. » Voilà les sept chefs d'Eschyle.

Maïs si Ton y regarde de près , il paraît qu'Euripide donne ici un trait de satire assez fin à soii prédécesseur. « Je vais, dit Etéocle, choisir et » poster les sept guerriers. Ce serait perdre un » temps précieux que de les nommer tous, tandis )) que l'ennemi est aux portes .» C'est qu'Eschyle emploie une grande scène à la destination des sept héros qu'il oppose à ceux des ennemis dont un officier dit encore les noms, et fait le caractère, sans oublier leurs symboles , qu'il décrit assez loçiguement *,

' Tom. l, p. 434 et «uÎY..

^8 iEsi»HÉîncaEwwÊS'j" '

En récompense , les dernières paroles (f Etéocife janes d'aller combattre , sont moins vires dans Eu*ripide que dans Eschyle. Le premier lui fait faire une espèce de testament en cas de mort. Étépcle laisse la couronne à Citfen quîl charge de Jocaste , sa mère, et de ses sœios. A regard d'Œdipe, le prince dit froidement que son père s'est attiré Kiiméme ses malheurs /et qull n'est pas à plaindre , puisqu'il ne tient pas à lui que ses fils ne périssent par ses imprécations. Ce sentiment est assez cui^alier pour uu fiis , quoiqu^on veuille le reaidre odieux '. Il se souvient enieore qu'il n*a pas demandé d^oracle à Tirésias, suivant l'usage. Il -csharge Créon de le consulter , ce qu'il n'ose faire Jui-méme, jparce qu'il s*est moqué y dil-41, des oracles de ce devin ^ et- qu'il l'a irrité par ses mépris. Pourquoi donc Etébcle a-t-il recours à des oracles dont il se moque ? cela semble un peu tiré ; mais c'est qu'en effet Tirésias avait menacé de la colère des dieux ces fils ingrats envers un père malheureux. Ainsi ce mot d'Etéocle, outre qu'il jpeint de plus en plus «on caractère , prépare l'arrivée de Tirésias pour produire un grand événement. Enfin, au souvenir de Polynice, Etéocle^

' Ce Bentiment me choque moiiu que le P. Brumoy. Il n^ me • paraît pas que ce soit si. froidement, ni d'un ton si cavalier qu'Étëocle fait un reproche à sou père. Il use d'une expression fort modérée : oU Sy«v cf ivxvtçx , <( Non valdè eum laudo. » Je ne puis le louer j je ne puis parler de lui arec ten4i«ssc.

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pour d&mier trait de haine implacable , défisnd de donner la sépulture à sou frère ;. jusqu'à condam-^ uer à mort quiconque osera coatievenir à cette. défensCé Arrêt terrible, qui sert de préparatif à uajautre épisode.

Tandis que le roi demande ses armes et part y le chœur déplore les horreurs de la guerre, et les» fatales suites de la discorde fraternelle. Il repasse, déplus tous les crimes delà maison d'OEdipe. Ce-' pendant Ménécée ^ fils de Créon , était allé par son ordre chercher le devin Tirésias. Il le conduit par la main , comme un vieillard privé de l'usage des yeux « . Euripide le peint courbé sous le poids des ans, d'une manière qui nous paraîtrait trop populaire dans une scène tragique. Tirésias avait été' absent. Il n^était revenu (^vae }e jour précédent de la ville d'Athènes qu'il venait de rendre victorieuse d'ua ennemi. C'est pourquoi Créon. lui raconte en peu de mots le suj^t de la guerre qui me-* ï^e Thèbes, et lui demande un oracle. Le pro- I>tète consent à l'accorder, ^on à cause d'Etéocle, laais en faveur de Créon. Il commence donc à s'expliquer avec toute la gravité que lui inspire le caractère dont il est revêtu, et la. vénération dont il jouit dans toute la Grèce»

' CTest Mafita, fiKe de Tirésias, qui Ini sert de guide. Je ne pcme pas qu'auj«urd'hui qa fût choqué de la noble simplicité des expressions du yieux Tirésias. N'a-t-on pas vu sans dëg;5)ût ^•tailwiu deFextPèmc ri«itU0ne dtXEdipe et du roi J-éar?

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Le sens de son discours , c^est que les dléiût ont voulu donner aux Grecs un exemple capable de les effrayer dans la personne d'OEdipe; que ses en- £ins ont voulu l'ensevelir dans l'oubli , en cachant ce malheureux prince aux yeux du monde , commesi l'on pouvait tromper les dieux : double faute contre le ciel et contre un père, a Que n'ai-je point n tenté, que n'ai-je point dit, ajoute-t-il, pour les » faire rentrer dans le devoir ! Loin d'être écouté » d'eux, je me suis attiré leur haine. Mais la mort »les poursuit. Ils vont s'entr'égorger. Ils mour- » rdnt environnés de mourans ; et cette journée » coûtera bien des larmes au pays thébain. Et toi, » infortunée Thèbes, je te vois sur le penchant de » ta ruine, si quelqu'un ne suit mes conseils. Telle » était ta destinée. Pour être heureuse, tu devais » n'avoir, ni pour citoyen, ni po«r roi, aucun des »fils d'OEdipe, race livrée aux malédictions, et » dont le sort était de te détruire. Puisque tu n'as ))pu éviter cette infortune, du moins il te reste n encore une ressource. Mais gardons le silence. » Il serait peu sûr pour moi de proposer un remède » si douloureux. Je me retire : adieu. Qu*ai-je à » perdre, si je suis enveloppé dans le malheur gé- » néral des Thébains ! »

. Créon l'arrête avec beaucoup d'impatience de savoir ce qu'on veut lui cacher. Le devin persiste à fie taire. Mais feignant à la fin d'être vaincu par

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l'importunité de Créon, il consent de déclarer la secret^ à condition qu'on écarte Mënëcëe. Creon, sur de la foi de son fils^ le refuse , et Tîrësias laisse échapper l'affreux mystère. « Si vous voulez sau-» » ver Thèbesy il faut immoler votre fils Ménécëe. » Le père effrayé , comme on peut penser , se le fait redire encore, a Non* s'écrie-^t-il ensuite, je ne » veux rien entendre de ce que j'ai entendu. » Il voudrait n'avoir point exigé d'oracle. Mais il n'est plus temps. L'arrêt est prononcé. Il a donc recours aux prières, &ible ressource contre un prophète, qui, après avoir une fois parlé, menace Créon, 8*il n'obéit, de publier cette sentence des dieux* Créon veut du moins savoir sur quel fondement les dieux demandent son fils. On a la condescen* dancede le satisfaire sur ce point. Pour cela, Ti- . résias remonte jusqu'à l'histoire de Gadmus. Ce fils d'Agénor , arrivé dans le pays thébain , en* voya ses compagnons puiser de l'eau à la fontaine de Dircé. Un dragon furieux qui la gardait les dévora. Cadmus tua le dragon, et par le conseil de Pallas, il en sema les dents sur un champ, qui produisit aussitôt une armée de combattans. Ils tournèrent incontinent leurs armes les uns contre les autres , et s'entre-tuèrent à l'exception de cinq. Ceux-ci aidèrent Cadmus à bâtir Thèbes.

Comme cette fable est la matière des chœurs , ^ entre en ornement dans le corps de la tragédie,

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jkl a étéhéces/mxeé^^e là cappetet aoipiéu dem€>i5. Qn peut la lire plus détaillée (la^a le III"''* livre des Métamorphoses. Comme le dragon, était sous. la protectioa de Mars ^ « Ge dieu , dit Tirésia^ , à n voulu venger sa mort dans le sang d'un prince D issu des dents du; dragon » • Or , Ménécée était le dernier de cette race ; il ft était paint marié** £i> 4VX mot, c'était la victime que denaandâit le dieu Mars ; et il fallait que son sang teignît la caverne mâme du dragon. Ce raisonnement était sans réplique dans la superstition, ancienne. Aus^ Créon nVt-il rien à répliquer ^ tant la victime est net^ tement désignée* Tirésias le laisse donc dans le tdste embarras ou d'immoler son fils, ou de voir périr Thèbes, et i) se retire»

Créon , à peinue revenu de son accablement , £iit éclater tous le&sentimens d'un père audéses* poir. Il ne peut se résoudre à livrer sonfil$. Use ' dispose à mourir plutôt lui-même;, et pour prévenir le bruit que va £aiire cet oracle y il ordonne à Ménécée de &ir promptemcait loin de Thèbes« Ménécée paraîty consentir ,. et il ne demande que le temps d'aller faire les derniers adieux à Jocaste* Il semble que Créon est bien crédule de s'en rapporter à son fik sur cçtte fuite y et que d'ailleurs c'est un mo jsa aases difficile ^ puisque la ville est environnée d^ennomis^ Quoi qu'il en soit , à peine Créon s'est-il éloigné , que Ménécée déclare au

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àumr, ^pie c'est poitr tromper la douleiur d*utt péfe , qu'il a feint de se retadre à ses ordres. « Heu*^ » reuse feinAe , dit-il , Créon â^t k X^^bes son »ttmqpe ressource, et me livrait à rinfamie. Il n ùut pardoQuer à un pière ^ mais serais-jb excu* » sable dé trahir mou pays? Sadiez donc que je » pars pour être vots^ libérateur. Je Tais me sa^ » crifier pour les Thébains. » Il continue l'exprès ÛOQ de ces nobles sentimens , et part déterminé à se précipiter du haut des murs rers l'antre du dragon, après s'être frappé, afin de Farroser de son sang, m Sa vie est, dit-il , l'unique bien qu'il )) puissedonner à sa patrie. PeuUl lui faire un don )) plus salutaire et plus précieux ? Heureuse la » république où les citoyens concourent de tout ^ leur qouvoir au salut de la patrie ! »

C'est là une espèce d'épisode ou d'action subor* doiin^ à raotion théâtrale ; ces épisodes sont rares chez les Grecs. Ils les croyaient contraires à l'effet de la principale action ; et véritablement , quoi*" qu'on fasse , ils détournent l'attention du spectateur ; ils la partagent du moins , et ils ôtent à la tragédie les charmes de cette belle simplicité, qui ^it si bien plaire par ello-méme. Après tout , ce« lui d'Euripide, quoiqu'un peu tiré, justifierait ^ux de nos jours , si on ne les poussait pasplus loin qu'il ne Ta fait, et si on ne les faisait rouler près*qu^ toujours sur l'amour. '

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Ce sacrifice de Ménécée rappelle au chœur ridée du sphinx , qui s'était si souvent rassasié de sang humain, et le service qu'OEdipe rendit à l'Etat en le délivrant de ce monstre. La générosité de Ménécée , qui , dans un âge si tendre , court volontairement à la mort pour le salut de ses concitoyens , fait encore une partie de l'intermède. On conviendra que c'est une adresse dans le poète d'avoir donné assez de présence d'esprit et de courage à ce jeune prince pour feindre en présence de son père, et pour voler ensuite au trépas sans autre témoin que le chœur. Mais ce chœur même paraîtra peut-être un inconvénient. Car, était-il naturel qu'il le laissât ainsi voler au trépas , du moins sans en avertir Créon ? Oui , sans doute , puisque le chœur n'était composé que d'étrangères ^ qui> par leur alliance avec Thèbes et par leur propre situation, prenaient plus d'intérêt auhien du public, qu'au bien particulier de Créon. Dans la tragédie dépouillée de chœurs, comme elle l'est aujourd'hui , il aurait fallu recourir au monologue ou à quelque confident, qui aurait été plus embarrassant et plus froid. Est-il naturel d'ailleurs , qu'une grande et illustre action se passe sans témoins ? On ne dira pas que les spectateurs le soient; ils sont comptés pour rien , et ce serait mal entendre le théâtre , que de le prétendre. On ne le dit point, et on le suppose toutefois dans la pratique. Comment excuser cela ?

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