X.E MESSAGER
Votre sœur a suivi ses enfans dans la tombe. •
XE CHŒUR
Que Taîr retentisse de cris lugubres ! Frappons^ frappons nos têtes dans notre douleur,
CRÉOK.
Malheureuse Jocaste ! quelle triste fin ! quel fruit de ton hyménée et de Fenigme du sphinx ! Dis-moi , je te prie, comment s'est accompU le meurtre des deux frères, et le funeste combat que les imprécations d'OEdipe ont fait naître?
LE MESSAGER
Vous savez avec quel succès nous avons com* battu sur les remparts. L'enceinte de nos murs n'est pas assez éloignée pour que vous puissiez igno« rer rien de ce qui s'est fait en ce lieu. Aussitôt que les jeunes fils de l'aveugle vieillard ont été décorés de leurs armes d'airain , ils se sont avancés entre les deux armées, deux che&, deux généraux prêts à éprouver seuls leur valeur et la forcé de leurs bras. Polynice se tourne vers Argos , et fait cette prière : « Vénérable Junon , car je t'appartiens par l'al- » liance que j'ai contractée avec Adraste, et parce «que j'habite le pays qui t'est cheç, donne-moi VI ^ i3
» de tuer mon frère , et de tremper dans son sang
)) cette m$iin victorieuse ^ » La mort d'un frère,
quelle gloire honteuse ! La douleur était peinte
sur tous les visages , et chacun se regardait en si-
ïence,
Etéocle , se tournant vers le temple de la guerrière Pallas , s'écrie : <( Fille de Jupiter, donnemoi » d'enfoncer de ma miain cette lance victorieuse » dans le sein de mon frère , et de faire périr celui » qui est venu pour renverser ma patrie. » A peine la voix bruyante de la ti^ompette tyrrhénienne, comme le flambeau dans l'arène ^ , a rempli l'air de son éclat, et donné le signal du combat sanglant; les deux guerriers s'élancent l'un sur l'autre d'une course furieuse , ainsi que deux sangliers qui aiguisent leurs cruelles défenses , et soufflent une écume fumante avec l'air qu'ils respirent; ils fondent l'un sur l'a/utreà coups de lances ; mais à l'instant, ils se couvrent de leurs boucliers, et le fer retombe inutile : si l'un , pour porter un coup sjir , ose découvrir le visage , l'autre y frappe aussi-tôt, et le force à se garantir en portant les yeux à la
' MM. BnmcketWalckenaêr suppriment ces trois yers comme interpoles. J'ai suivi la correction de Ganter. En ne Tadmettant point , cette phrase : ce La mort d'un frère , quelle gloire hon« teuse » , serait la suite du discours de Polyuice. '
* Aux jeux de la course on donnait le signal avec un flambeau. On explique ordinairement ce passage différemment. Yoy. la nota sur l'extrait du P» Brumoy, p. aao.
TRAGÉDIE d'eURIPIDE. ÎqS
Vfeièrède son bouclier, pour éviter le coup mor-^* tel. L'horreur d'un fratricide rendait les specta^ leurs plus émus que les combattans; la sueur inon^ dait leur visage. Enfin Eléocle ayant heurté du pied contre un caillou , bronche , et découvre une jumbe. Polynice voit que le fer y peut atteindre ; il frappe, et la perce de sa lance : aussi«-tât toute l'armée d'Argos pousse le cri de la victoire. Mais, sur le coup même , Polynice ayant laissé voir soil épaule nue, Etéocle, tout blessé qu'il est, enfonce sa lance dans la poitrine de son rival , et relève les espérances des enfans de Cadmus* Cependant sa lance se brise : le guerrier, privé de son arme, fait un pas en arrière; et saisissant Un rocher énorme, il en fracasse celle de son ennemi.
Le combat étant ainsi devenu égal, et tous deux ayant la main désarmée, ils saisissent leurs épées, et frappent à coups redoublés , se serrant et tournant autour Tun de l'autre; l'airain résonne d'un bruit affreux. Etéocle emploie alors un stratagème thessalien » : suspendant tout k coup ces efforts infructueux, il ramène le pied gauche en arrière,
' Par sa relation àuéc cepajrs. Les Thessaliens ^ient fameux par leurs artifices. Celui-ci consiste à changer brusquement <le mouyement pour frapper une partie découverte. Les deux combattant tournaient ayant le pied gauche en dehors et les pieds droits rapprochés. Etéocle, en portant brusquement le pied gauche en arrière , surprit son adversaire 9 et lui perça le sein , tandis qu'il tenait le bouclier élevé pour garantir sa tèU«
Igd tu PfiÉNICIfiNNES ,
couvre et défend son propre corps, et arançant la jambe droite^ il plonge son glaive dans le ventre de son adversaire , et le fait pénétrer jusqu'aux vertèbres de l'épine. Le malheureux Polynice succombe : son corps ploie sous son propre poids, et tombe nojé dans son sang. Fier de la victoire dont il se croit assuré, son rival jette son épée, et s'avance pour le dépouiller , sans songer à lui-même. Fatale sécurité ! Polynice profitant du souffle de vie qui lui échappe, soulève av^ peine son épée qu'il avait conservée dans sa chàte déplorable, et l'enfonce dans le cœur ' d'Etéocle : ils mordent tous deux la poussière, et leurs corps roulés l'un sur l'autre , laissent la victoire indécise.
LE CHŒUR
OEdipe! je gémis sur tes malheurs. Un dieu accomplit tes funestes imprécations.
LB MESSAGER
Écoutez jusqu'à la fin cet affreux récit. Les deux combattans tombaient sans vie; leur mère, leur infortunée mère se précipite avec sa fille , elle voit ces corps sanglans : « O mes enfans ! s'écrie-t*elle » douloureusement, j'arrive trop tard pour vous )) secourir ! » Et se jetant sur eux tour à tour , elle pleure ses malheureux fils allaités de son sein ;
' JLittëralenMnt : Dmu le /me.
TRAGÉDIE d'eURIPIDJE. tf^'J
elle pousse des cris lamentable^. Leur sœur mô-* lait ses larmes à celles de sa mère. « soutiens de » la vieillesse de ma mère ! frères chéris qui me » laissez dans l'abandon^ sans époux: y sans appui! )> Ëtéocle entend la voix de sa mère ; poussant avec peine un dernier soupir du fond de sa poitrine , il lui tend une main mourante; il ne peut articuler une parole; ses yeux mouillés de larmes, ex-^ priment ses tendres regrets. Polynice respirait encore; il a regardé sa soeur et sa malheureuse mère: <( Ma mère, lui a-t*il dit, je me meurs; ^lon » cœur est pénétré de compassion pour votre sort, I) pour celui de ma sœur, et pour mon malheur » reuLx frère. I| fut mon ennemi, mais il m'est » encore cher. ma mère ! ô ma sœur , ayez soin » de ma sépulture ; que ma patrie reçoive ma cen- » dre ; apaisez «on Courroux : que j'obtienne d'elle » du moins quelques grains de poussière , au lieu » du troneque j'ai p^:*du. O ma mère! fermez me* » yeux. )) £n disant ces mois, il prend sa main^ et la porte sur ses paupières : « Adieu : déjà les froii » des ténèbres m'environnent» » Au même ins-tant , tous deux exhalent leur vie infortunée. A ce spectacle d'horreur , leur mère désespérée arrache i'épée du sein de son fils, et la plongeant dans son propre sein , tombe entre ces corps chéris , et meurt en les serrant dans ses bras. Aussitôt une contestation s'élève entre les deux armées;
IgS LES PHÉNICIENNES,
nous nous écrions que la victoire est à notre roî j les ennemis la réclament pour Polynice ; la discorde règne parmi les chefs. Polynice, disent les uns , a frappe le premier coup; cette double mort, disent les autres , rend le triompha douteux. Antigone se retira au milieu de ces débats, et l'on en vient aux mains. Les Thébains, par prudence, étaient demeurés sous les armes, nous tombons subitement sur l'armée d'Argos qui était sans défense. Rien ne résiste : ses soldats se débandent, et gagnent la campagne : leur sang coule à grands flots et des milliers de morts tombent sous les •efforts de nos lances. Après cette victoire, les uns élèvent un trophée à Jupiter ^ ; les autres dépouillent les corps des Argiens, et font entrer les dépouilles dans l'enceinte des murs; d'autres avec Antigone apportent en ces lieux les corps des jeunes princes^, afin que leurs amis les arrosent de leurs larmes. Telle est l'issue de ces combats qui remplissent à la fois la ville de triomphe et de, deuil.
' Littéralement t ^ne statue trophée^ On . faisait avec, les d^jpoiiilles une espèce de statue de Jupiter.,
^ Des Jeunes princes. J'ai ajouté cette détermination cpie le sens çae parait indiquer.
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