‹ Le théatre des grecsChapitre 61 sur 126 · ACTE V · texte numérisé non relu

ACTE V

Mëdée^ impatiente dç connaître reffetde ses presens, qui tarde trop à son gré, voit tout à coup arriver un officier de Jason , dont les regards effares, montrent assez, (jue tout est en pleurs dans le palais. Cet officier, par un reste de pitié pour son ancienne reine, s'écrie, dès qu'il l'aperçoit : « Fuyez , » malheureiise princesse; fuyez, qu'attendez-vous? » Glauca ' et Créon expirent victimes de vos dons » cruels. » Médée, pour couronner sa joie, se fait raconter en délail cet horrible dénoûment. (c Ce )) sera pour moi, dit-elle, un surcroît délicieux de )) plaisir, si j^apprends que leur supplice ait été af- » jGreux, )) L'officier fait sa narration en cette manière : (( Jason, avec ses enfans, entraient dans » l'appartement nuptiaL Nous commencions à » goûter le plaisir d'une heureuse réconciliation ; j) car le bruit s'en était répandu à la cour, et les » courtisans s'empressaient autour des jeunes prin* » ces. L'un leur prenait la main; l'autre les emh brassait; moi-même^ comhlé de joie, je les sui- » vais dans l'appartement des femmes. La reine ,. » d'un œil serein , aborde Jason ; mais à peine a-t-

* £lk B'cst point noBunée daii« la tcagé<Ue d'Euripide..

264 m^de'e f

}) elle aperçu ses fils, qu elle détourne les yeux.^ » comme si elle eût été saisie d'horreur à cet as^ » pect. Jason toutefois a su la gagner par ce peu ïï de mots 2 calmez votre colère, princesse, pour-. » quoi détourner vos regards? Les fils ne sont pas » moins à vous que le père. Daignez recevoir les dons » qu'ils vous offrent, et obtenir leur grâce du roi. » Qu'ils éprouvent vos bontés pour Jason . La vue des J^ présens offerts, adoucît le cœur de la princesse. )) Elle promet tout; et, charmée de ces dons, elle )) attend le départ des princes pour se revêtir de la » robe. Elle se met la couronne sur la tête ; et , y> consultant le miroir pour arranger ses cheveux , )) elle goûte une secrète complaisance à l'aspect de » cette parure. Elle se lève ; elle fait plusieu;rs tours » avec des regards sur elle-même , et des airs qui » marquaient assez la vaine joie dont elle se re- » paissait. Mais bientôt après , quel affreux spec- )) tacle ! Nous l'avons vue changer de couleur. Ses » genoux se dérobent sous elle. A peine peut-elle )) se soutenir un moment. Elle retombe sur son » trône. Une de ses femmes , la croyant frappée du » dieu Pan ou de quelqu'autre divinité ennemie , » s'effraie et appelle du secours. En effet, on voit D l'écume sur ses lèvres, ses yeux éteints et égarés, » et tout son corps sans couleur. Elle jette d*hor- » ribles cris : toute la cour s'émeut, et les femmes y>, courent çà et là,, les une$ vers le roi , le^ autres

TKA6ÉDIE d'eURIPIDE. 265

i> à Jason. Le mal était au comble* Elle était sans 'ï) voix : ses yeux se fermaient à la lumière. Incon* M tinent; elle soupire^ elle se réveille^ mais pour }) lutter avec un double mal. Car la couronne qui » environnait sa téte^ jetait un tourbillon de flam« )) mes , et la robe empoisonnée la consumait.

» Toute entourée de feux, elle se fuit elle* » même /et secouant sa chevelure , elle tâche d ar-' 1} racher le fatal diadème. Vains efforts, plus elle en » fait, plus la flamme redouble. Enfin , elle tombe » méconnaissable à tout autre œil qu'à celui d'un » père, tant sa beauté était défigurée. L'éclat de ses » yeux et de son teint avait disparu^ Le sang mêlé n de feu lui inondait le visage. Les chairs mêmes )> tombaient consumées comme les gouttes ardentes » d'un flambeau. Les os étaient découverts : loin » d'oser toucher ce cadavre enflammé, à peine » pouvait-on en soutenir la vue. Son déplora^e » père qui ignorait ce qui allait lui en coûter, » entre enfin*, et se jetant sur le corps de sa fille )) avec de grands cris, il le tient serré dans » ses bras. Fille infortunée , dit-il , qui des dieux » t'a si cruellement frappée pour me précipi- /> ter au tombeau? Oui ^ je veux t'accompagner » aux enfers. Après ces premiers transports de » douleur, il veut se relever. Mais, hélas! les fu- )) nestes ornemens de la fille s'attachent au corps ^ du père, comme le lierre au laurier* Vainement

266 fSÉùÉMf.

» il s'efforce de les détacher; il se sent arrête. SI) 30 redouble ses efforts^ la^ chair est enlevée. Les » forces labandonnent; et, contraint de céder au D poison y il expire entre les bras de sa fille. Enfin, » la fille et le père sont étendus par terre, spec- » tacle capable d'attendrir , • • • même votre cœur ^ . » L'officier finit en conseillant la fuite à Médée. II ajoute une sentence ou réflexion sur Tinstabilité des choses humaines. Le cjiœur plaint la fille du roi, d'avoir porté la peine due à l'infidélité de Jasott.

C'est ici que Médée , après le départ de Tofficier,. s'apprête tout de bon à exécuter sa dernière vengeance, dont le projet a tant coûté à son cœur. « Elle se voit, dit-ielle, dans l'impossibilité de dé- 9 rober ses enfans à la fureur des vengeurs de » Créon. Il faut donc qu'ils meurent. Ç'çst à une j) mère à leur percer le sein. Ses coups seront plus, » doux que ceux d'une main ennenaie. » C'est la même pensée et les mêmes vers que ci-dessus,. n Hé bien! mon cœur, arme4oi de barbarie. Pour- )) quoi frémir? Ne diffère plus un crime horrible^ )» mais nécessaire. Main infortunée, prends le poi- » gnard ; prends , va trancher des jours malheu- » reux; cesse de trembler, et oublie que tu vas te ^ baigner dans mon sang. mes fils ! souvenir

* Mme poifv eœur\ Cet mots ne sont pan d'Euripide..

TAAÔÉDIB D'fitmjPIDE. 267

cher et cruel^ faut41 donc que je sois mère ! Mais^ n non : oublions**le au moinii pour ce jour-ci. La » douleur etleslarmesaurout leur tour. Ils ne m'en }> seront pas moins chers : je n'en serai que plua » malheureuse* »

Elle rentre pour accomplir ce projet. Le chœur épouvante, jette des cris, s'adresse au Soleil, auteur de la naissance de Médée , et le prie d'arrêter^ cette mère inhumaine , devenue la furie de ses enfans. Il s'adresse ensuite à Médée elle-même , * ^t il emploie les menaœs ; mais inutilement. On entend les cris de ses fils , comme ceux des vietimes frappées, qui tâchent d'éviter de nouveaux coups. Les femmes corinthiennes veulent entrer; mais elles ne peuvent forcer les obstacles. Elles ont recours aux larmes et aux cris pour réveiller là ^ pitié dans le cœur de cette nouvelle Ino. C'est le nom qu'elles lui donnent, parce que Ino » se jeta dans la mer avec son fils Mélicerte. Cette historiette, toute courte qu'elle est, paraît languir dans une scène aussi vive que celle qui se passe derrière le théâtre.

Sur ces entrefaites, Jason arrive pour punir la

' Inp ët^if fiUe 4e Cadialii et d'Harmonie. Le dépit qu'elle conçut contre Athamaâ > son époux , qui ayait tué son fils Léàrque , lui inspira , disent les poëtei, une fureur dWine , de sorte qu'elle se précipita dans la mer ayec ion autre fils. Mélicerte. Médée ne l'imita qu'tn partie. ^

268 M^DEE

cruauté de Médée, et plus encore pour soustrair<!^ ses fils à la vengeance de la maison royale et des Gorinibiens. Il apprend que ses enfans sont massacrés par les mains de leur mère. Furieux ^ il veut baiser les portes. Mais Médée s'élève dans les airs, sur un char que lui avait donné le Soleil , son aïeul. Horace ' et Sénèque ^ disent que ce char était traîné par des dragons ailés. Euripide ne dit rien de cette circonstance, qui est peu importante.

Quoique ce dénoûment soit magique , aussi bien que la mort de Glauça et de Créon , il produit une situation bien intéressante, je veux dire,v les adieux de Jason et de Médée. Elle lui dit d'abord, pour arrêter ses efforts inutiles, le sens à peu près de ces vers de Corneille :

Que sert de t'amporter à ces vaines furies ?

Épargne , cher époux , les efforts que tu perds : Vois les chemins de i air qui me sont tous ouyerts 5 Cest par-là que je fuis, et que je t'abandonne.

P. Corneille , Médée ^ scène dernière*

' Hoc delibutis ulta donis peilicem

Serpente fugit alite.

HoA. Epod.Z.

' Squamosa gemini colla serpentes jugo Summissa praebent.

Sbvkg. Med^ Y* loai.

" T11AGÉ0IË D^EtJRIPIDB. 260

» Barbare mère ■ , s'écrie Jason , monstre exécra- » ble aux dieux et à l'univers, comment as-tu osé ((plonger un poignard dans le sein de tes propres )> enfans , pour me frapper dans eux et par eux ? » Gomment vois-tu encore la lumière après cet at- » tentât? » Ensuite de ces emportemens , il reproche à Médée tous ses crimes : insensé , dit-il , d'avoir traîné avec lui dans la Grèce une telle furie. Médée répond qu'elle aurait trop de quoi confondre son infidélité , quand même Jupiter ne serait pas témoin de leur conduite réciproque. <( Quoi , » dit-elle , j'aurais souffert le triomphe et le bon- » heur d'un ingrat ? Non , appelle-moi barbare ; « charge-moi de noms encore plus détestés. Il me » suffit d'être vengée, et de jouir de ta peine. )> Voilà du moins le tour et le sens de sa réponse^^

JASON

Et c'est à vos dépens, cruelle, que vous êtes

; vengée ?

MÉDÉE

Que m'importe à quel prix , pourvu qu'un perfide ne se rie pas de Médée.

' Un commentateur , Gaspar Stiblin > fait la liste de dix injuxef qu'il a trouvées dans cette scène. Laf chose n'était pas assez eu-* rieuse pour en tenir registre. Au reste , ces injures répondent à celles que le théâtre souffre encore de nos jours sans se dégrader , et Ton ne saurait fans œjuHice en faire un crime à Euripide.

A7t idoBi>

JAtOV.

Chers enfans , quelle mère vous a donne le jour!

H iaat remarquer qu'il voit leurs corpi ensanglanféi dans le ebar de leur mère.

MÉDÉl.

Chefs enfans» c'est un père mfidéle qui vous a perdus.

JASON

Ma main du moins ne s'j^st pas trempée dam leur sang.

MÉDÉS. ,

£lle a fait plus : elle m'a trahie.

JASON

Ce léger mal devait-il être si cruellement puni?

Perfide^ oses -tu nommer léger un pareil ou-^^ trage ? Connais-tu le cœur d'une femme ?

Jason demande du moins les corps de ses fils pour les ensevelir. Médée les lui refuse. Elle va , dit-elle, les cacher dans un temple de Junon, pour dérober ces tristes restes à la fureur de ^e^^^ij^emis. Elle-même établira des fêtes et des expia>iioiis solennelles à Corinthe pour apaiser leurs mânes. .Ce iofit apparemment ces fêtes et ces expiations qui ont pu faire croire que les Corinthiens avaient égorgé ces enfans sur l'autel où Médée les avait laissés en fuyant de Corinthe , suivant iui« autr4

TRAGÉDIE D*BURIPIDÊ. i^t

tradition. Pour elle, c*est Athènes qui va la recevoir en qualité d'épouse d'Egée ^ Enfin , elle prédit à Jason qu'après avoir assez vécu pour sentir tout le poids de son inf<Mrtune> il périra accablé sous les débris du vaisseau des Argonautes, ce qui arriva en effet. Un jour qu'il dormait à l'abri de ce vaisseau, une poutre détachée lui fracassa la tête.

JASON

Puissent les Euménides et la Vengeance te ré* server le supplice dû aux parricides !

MÉDéE.

Hé, quel dieu prêterait Foreille aux vœux d'un parjure et d'un impie?

Les adieux du côté àe Médée , se terminent par cette amère dérision, a Va rendre les derniers de- » voirs à ta nouvelle épouse. Tu ne sens pas encore » tous tes maux. Le temps et la vieillesse me ven- » geront de plus en plus; )> et choses semblables. Ily a encore quelques sentimens très^fins, comme ceux-ci :

JASON

O enfans chéris!

' C'est une erreur. Egée a une autre épouse. Médée dit qu'elle habitera avec^gée , qu'elle se retirera chez lui ; elle ne parle pa« de l'épooier.

1^2 iSBBÉt ^

MÉDÉK.

Oui y chéris d'une mère, mais non pas de tou

JASOK.

Cruelle ! et c^est vous qui les avez égorgés!

MÉDÉKé

Cétait pour ton supplice.

JASOK.

Hélas ! ne pourrai-je au moins les embrasser 1

MÉDÉS.

Caresses tardives ! hé ^ ne les as-tu pas bannis ?

JASON

Au nom des dieux ^ accordez -moi cette triste consolatioUé

MÉDÉS*

Non : tes efforts sont vains.

Jason y en proie à son désespoir , prend les dieux à témoins d'un refus si barbare. En effet , Ton ne saurait trop remarquer combien un pareil refus devait être douloureux à Jason, dans l'idée des aii^ ciens , eu égard à leur manière de penser sur les morts et les funérailles. Nous avons vu l'exemple d'un refus semblable dans les Phéniciennes* C'était-là le dernier trait que Médée réservait à Jason, et le plus haut comble de l'action tr^agique. Médée , après avoir ainsi fait languir son

I 'TRÀbÉbtÈ d'eùripïdé. 27a

^poùx par une lente vengeance, se fait enlever sut ^on char 'Volant '.

' TeUe est la tragédie d'Euripide , fondée sur rhistoiré grecque 4e son temps, ou platdt sur des traditions mythologiques. Car , au rapport d'Hérodote , les historiens de Perse rapportaient bien différemment des Grecs, rettlèvement de Médée par - Jason , et généralement tous les rapts de femmes qui causèrent un^ haine irréconciliable' entre les Grecs et les Asiatiques. Le premier enlèvement , disent les Perses , Jut celui d'Io , fille d'Inachus , roi d'Argos , par des marchatids phéniciens , qui la ! conduisirent ^en Egypte. Le sect)n(i est celui d'Europe , fille du I roi. de Tyr , que des Crétoi« enlevèrent , pour rendre la pareille aux Phéniciens. Médée fut la troisième enlevée a Colchos par Jason , et vaineiAent redemandée par le roi son père , à qui leg Grecs alléguèrent le rapt d'Io , dont ils n'avaient point reçu de réparation. Au siècle suivant , Paris , fils de Priam , s'avisa de «on côt^ d'enlever Hélène aux Grecs , qui , les premiers , crurent devoir s'en venger , ce que ne faisaient pas les Asiatiques. De là les haines mutuelles qui mirent l'Europe et l'Asie en combustion j dans la suite des siècles.

! La traduction de la Medèe d'Euripide sera placée à la suite des extraits relatifs à ce même sujet , suiyant lé plan que nous nous ' iesunes tracé dans cette éditioa^

î Vî i8

TRAGÉDIE DE SÉNÈQOE.

Page 1