NÉRINE
Fprcez raveuglement dont vous êtes sëdaite , Pour voir en quel état le Ciel tous a réduite. Votre pays vous hait , votre époux est sans foi : Dans un si grand revers que vous reste-t-il 7
B!lKD£E •
Moij Moi , dis-je , et c^est assez.
NERINE.
Quoi ! vous seule, madanie?
MÉDÉE
Oui , tu vois en moi seule et le fer et la flamme , Et la terre et la mer , et Fenfer et les çîeux , Et le sceptre des rois , et la foudre des dieux.
P. Corneille , Médée, acte I, se. I.
Ce moi , qui. a paru si sublime à Despréaux , et si mal accompçigné du reste, comme d'un allongement languissant , est précisément le même que celui du poète latin avec tout ce qui l'accom'pagne.
1^8 msnsE, .
Abiere Colchi , conjugis nnlla est fiJes r Nikîlqoe «upereft ofnbiis è tantis tîbî.
MEDËA»
Medea âUperest. Ific mare et terras rides ^ FeiTumqne et îgnes ^ et deos et fulmina.
Enfin Médée consent à prendre la fuite. Mai»
elle est résolue d'ensanglanter ses adieux , et de laisser de« marques terribles.de sa vengeance.
Créon, qui a porté l'arrêt de bannissement contre elle, vient la presser de quitter ses Etats* Cette scène est imitée d'Euripide. S'il y a moins de simplicité, en récompense elle brille d'esprit» Corneille n'a fait que la traduire, sans omettre aucun des défauts, ni aucune des beautés. En voici quelques traits : premièrement pour les défauts* C'est le commencement :
Quoi ! je te vois encore ! avec quelle imprudence Peux-tu sans t'effrayer soutenir ma présence ?, Ignores-^tu larrét de ton bannissemeiit?
Fais^tu si peu de cas de mon commandement?
Voyez comme elle s enfle et d'orgueil et d audace l Ses yeux ne sont que feu , ses regards que menace. Gardes , empéchez-h de s'approcher de moi '.
^ Ce dernier vers sur-tout est peu digne de la majesté royale.
' La même > acte II » scène II.
Arcete^ famuli , tacta et acccssu procul.
Euripide n'a point donné cette lâche crainte à Créon, En revanche, voici du beau de Sënèque et de Corneille , qui n'est pas dans le poète grec. Créon reproche à Médée d'avoir trahi sa patrie; elle répond :
Sî fausse eu de Thorreur de tant d'ëi^ormes fautes ^
Que devenaient Jason et tous vos Argonautes ?
Sans tnol ^ ce vaîilant chef que tous m^avez rari ,
Eut péri le premier , et tous lauraient suivi. . .
Je vous les ai sauvés , Je vous les cède tous ;
Je n on veux qu un pour moi , n*en soyez point jaloux.
Pour de si bons effets ^ laissez-moi Finiidèle ;
Il est mon crime seul , si je suis criminelle.
Aimer cet inconstant^ c'est tout ce que j'ai fait ^
Si vous me punissez j rendez^moi mon forfait.
Il est vrai que ces pensées sont plus hrilJantes que solidies ; mais> après tout, c'est de l'ingénieux , et cette sorte de hroderie né laisse pas quelquefois de relever une scènje tragique , sur-tout quand elle est tissue par une main de maître, telle qu'était celle du grand Corn^eille. J'oserai toujtefois le dire , dussé-rje encourir la disgrâce des adorateurs de ce sublime génie, il paraît qu'il court souvent avec trop d'ardeur apirès ce qui s'appelle esprit : ce qui le fait quelquefois donner dans le faux brillant. Combien de scènes de ce goût ! Presque toute la pièce d'Horace , où il y a d'ailleurs tant de su-»
%8o M^OE*E y
blime , joue sur les titres de soeur et d'amante, de frère et d'époux, d'Albe et de Rome. L'esprit de Sénèque et de Lucain a formé le tour de celui de P. Corneille : heureux du moins d'avoir trouvé dans ses propres forces assez de ressourças pour ne pas se rendre entièrement esclave de ceux qu'il voulait bien regarder comme ses maîtres, et choisir pour ses guides!
Créon accorde enfin à Médée un seul jour , ainsi que chez Euripide. Le chœur bat la campagne à son ordinaire. Au sujet de la navigation des ArgO:nautes, il parodie ces vers d'Horace:
nii robur et aes triplex
Girca pectus erat, qui fragîlem tmci
Gommisît pelago ratem
Primus.
HoRAT. , 1. I , Ode IR.
(( Celui-là avait pans doute un cœur de roche » et de bronze , qui risqua le premie r d'essuyer sur » un vaisseau fragile , la violence d'une mer cour« jp roucée. »
TRAGEDIE DE S^NÈQUE. 281