‹ Le théatre des grecsChapitre 65 sur 126 · ACTE ni · texte numérisé non relu

ACTE ni

L'acte troisième commence par un entretien de Médée avec sa confidente , comme le précédent, et celte scène ne dit rien de nouveau. C'est Médée furieuse dont une confidente tâche d'arrêter les emportemens. L*arrivée de Jason qui survient, n'y est pas même préparée. Ces délicatesses n'étaient pas du goût de Sénéque. L'entrevue de Jason et de Médée est pleine de beautés. Il y a même une adresse fort judicieuse, et qu'Euripide n'a point employée, -ou du moins si Lien employée. C'est de rendre Jason excusable , en ne le faisant infidèle que pour sauver ses enfans. En effet, Âcaste menaçait leurs jours autant que ceux de Jason. Il fallait leur trouver un appui, et il ne s'en présentait point d'autre que l'hymen de Creuse qu'on lui offrait. Voilà un prétexte plausible pour pallier une infidéhté., et pour la faire envisager comme nécessaire. Aussi Corneille a-t-il pris toute cette scène avec le même ressort. Par ce moyen , Jason y soutient assez bien son personnage , et Médée n'y perd rien de sa dignité. Elle dit d'abord^ comme ^ dans Euripide :

Ou me renvoyez-vous , si vous me bannissez ?

£S2 VÉDÉE,

Iraî-|e sur le Phase , où j ai trahi mon père^ Apaiser de mon sang les mânes de mon frère 7 Irai-je en Thessalie , où le meurtre d un roi Pour yictime aujourd'hui ne demande que moi.»> Prodigue de mon sang y honte de ma famille , Aussi cruelle sœur que déloyale fille , Ces titres odieux plaisaient à mes amours :

jSe les pris sans horreur pour conserver tes jours.

P. Corneille , Médée, acte III , se. m.

Ces derniers vers ont encore plus de force dans

Sénèque : « Je n'ai rien emporte dans ma fuite,

» que les membres dispersés de mon frère Absyrte

» égorgé par mes mains. Je les ai même prodigués

» pour toi. Je t'ai livré patrie, père, frère, honneur,

» tout : voilà ma dot. Rends-moi ce que -je t'ai

». donné. »

Nil exul tulî ,

Nisi fratris aHus : hoc quoqua impendi tibî.

Tihi patria cessit , tibi pater, frater, pudor.

Hâc dote nupsi. Redde f^gienti sua.

Tels sont encore ceux-ci :

JASON

» Objicere crimen quod potes tandem mihi 7

MEDEA

» Quodciunque feci. »

Oui , je te les reproche , et de plus. . .

JASON

Quels forfaits?

TRAGEDIE DE SÉNÈQtnS. l83

MÉDés.

La tirahtson y le menrtre , et totis ceux que f ai faits» Et les suivans :

JASON

» HtAc ires et Hiinc.

HEDEA.

» Est et Bis major metos :

» Medea, n

JASON

Il est aîsë de fîiir ; mais il a est pas facile Contré deux roîs aigris de trouver un asîle.

Qui leur résister^ , s ils yienaent à s'unir ?

KÉDtE.

Qui me résistera si je te veux punir ?

Enfin 9 il y a un trait de rage qui vaut son pril» Médëe, contrainte de subir Fexil , redemande ai| moins ses enfâns. Jason ne peut se ré^udre à se priver d'un gage si précieux ; et Médée dit :

i( Sic gnatos amatw 1) Bene est : tenetur ; rulneri patuit locus. i> Il aime ses enfans^ ce courage inâexiUe f Son faible est découvert, par eux il est sensible f Par eux mon bras armé d'une juste rigueur , Va trouver des chemins à lui percer le cœur.

Jason parti , Médée fait le projet d'empoisonnée par ses enchantemens la robe çt le bandeau qu'elle.

284 MEDÉE f

destine à sa rivale en présent. Le chœur parait témoin de tout cela , ou tout au moins d'une partie de la tragédie et du projet de Médée : ce que je remarque exprès, pour faire voir que P. Corneille I s'est mépris^ quand il a dit que Médée ne prend point, à ce qu'il semble, ces résolutions violentes en présence du chœur. Il est pourtant ' véritable que l'intermède de cet acte et les suivans, ne roulent que sur la colère et les menaces de cette princesse, et donnent lieu à de grandes moralités, d'ailleurs assez inutiles, pour ne pas dire ennuyeuses , sur la fureur des femmes offensées. La différence est bien sensible entre le chœur de Sénèque et celui d'Euripide. Dans, ce dernier, le chœur est composé des amies de Médée; amies que son adresse et ses malheurs lient dé||^lus en plus à ses intérêts. Elle peut donc leur faire part de ses projets. Il n'en est pas ainsi chez Sénèque, où le chœur semble n'avoir nul rapport avec Médée, et n'êtro- qu'un personnage postiche pour remplir les vides des entr'actes. Aussi le chœur , dès le premier acte, loin de plaindre Médée , célèbre par des chants le nouvel hyménée de Jason. Cette diflFérence si marquée résout pleinement les difficultés de Corneille.

' P. Corneille y Examen de Médée,

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