‹ Le théatre des grecsChapitre 81 sur 126 · ACTE I V · texte numérisé non relu

ACTE I V

Médée , qui n'est sortie que pour empoisonner la robe> revient achever son charme sjiç le théâtre*

Cette scène, dont le fqnii eet^jmie imitation dé Sénèque, ri'estpas chargée, comme celle de l'auteur latin , de détails absurdes oùrévoltans : Médéé y conserve une^ dignité dans sa fureur qui l'élève au-dessus du caractère d'une simple magicienne j et semble annoncer une inspiration divine.

Déjà ses vœux sont «xaucés; Médée sera vengée. Elle voit Sisyphe : il ple]uir«, s'écrie-t-elle, il pleure sa disgrâce , il gémit des maux que sa pos-^ térité va souffrir :

Son dësespoî» commence à soulager le mien.

VI il

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Un père , un frère s'offrent tour-à-tonr à ses regards ; ils font naître en son cœuf mille senj,imens douloureux. Bientôt tout disparaît. Le charme a réussi. Médée ordonne à sa confidente d'apporter la robe fatale. Cette robe , annoncée avec tant d'éclat et décrite en vers si riches et si pompeux, ne devait point, à ce qu'il paraît, être mise sous les 1 yeux du spectateur :, c'est le forcer d'oublier les traits d'un pinceau brillant , pour ne voir qu'une ; toile inanimée. L'objet est bien petit, sans doute; mais rien ne doit être négligé, lorsqu'il s'agit de J faire illusion. On voit donc apporter cette robe éclatante, et, au même instant la confidente, par Tordre de Médée, amène auprès d'elle ses deux fils, qui se jettent dans les bras de leur mère. Elle leur I adresse de touchant discours* Le poète emploie ici i quelques traits de la Médée d'Euripide. Mai»

quoique la situation soit la même, l'impression est moins forte , parce qu'elle est moins préparée j le spectateur n*'a pas prévu de loin les sinistres pro- , jets de Médée. Ce n'est qu^à la fin de cette scène qu'elle les laisse entrevoir , ou plutôt ce n'est qu'en cet instant qu'elle les forme, et que, sûre d'être vengée de Créon , elle invente un moyen nouveau , digne d'une âme atroce et implacable pour punir un perfide époux.

Les enfans ont offert la robe à Creuse , qui Fa aceeptée, ei s'en est parée sur le champ. Ils viennent

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Tannonoer à leur mère. Médée les revoit avec une profonde tristesse. L'orgueil et Tamour maternel combattent dans son cœur ; elle se peint leur abaissement , leur misère , leur esclavage ï

Pour les fiis da soleil quel indigne partage !

Quel coup ! mon amour meurt et se transforme en rage.

Elle prend un poignard y il lui tombe des mains: elle se reproche sa faiblesse. Tout ce morceau est une imitation d'Euripide :

O ma lente douleur ! ô mon {aible courage I

Couronnons ma vengeance et lioraons leur malheur.

Que dis^tu , misëraUe î et que vettt ta fureur ?

N(»i f pour finir leurs maux il n'est plus d autre yme}

Un moment de douleur va me coml>ler de joie.

Frappons y frappons....

. - . . Je frémis. Ijcurs regards et leurs larmes

Me troublent , et des mains me font tomber les armes.

O mon sang J è mfi$ fils ! ... . *

Infortunés auteurs de ma douleur amère ,

Approchez y me^ enfans , embrassez votre mère.

Empressez-vous encor d'*obéir à mes lois 5

£t baisez-4noi dn moins pour la dernière fo^. . . .

Kkod^pe I cottduis4es dans la chioabre prochaine.

Leur vue accroît mon trouble et redouble^ ma peine.

C'est alors que, restée seule avec elle-même, elle s'anime par la pensée que Jason immolera ses enfans à une marâtre, si elle ne les prévient... Leur père moins timide ,

Pour venger tes tyrans leur jpercera le flanc.

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lis n'adouciront point ma fuite et mes alarmes j S attachant à leur mère , et tout baignés de larmes^

V De mes bras ,, de mon sein , on va les détacher ^ A lamour maternel on va les arracher.

Non , ne Fendurons pas. Qu'ils meurent poiu» leur père 5 Qu ils meurent. Aussi bien ils sont morts pour leur mère.

ACTEV:

Créon est mort , Creuse est mourante. Ils sont Fun et l'autre victimes de l'artifice de Médée : le peuple irrité veut punir l'auteur d'un tel attentat. Médée refuse de se dérober à sa colère; elle veut jouir de son triomphe : ^

. . .Rentrons y dit-elle ^ et perdant Imnocence , Couronnons ce grand jour et comblons ma vengeance.

Creuse arrive sur la scène pour mourir dans les bras de Jason. Médée parait sur son char ; d'uu coup de baguette , elle rend Jason immobile ; elle lui adresse des discours outrageans et pleins d'une sanglante ironie; lui déclare le parricide qu'elle vient de commettre , et s'élève dans les airs , en «'écriant :

Ingrat, je te hai^ trop pour te donner la mort.

Jason se perce de son èpée.

TRAGÉDIE DE LONGEPIEKRE, 325

Le tableau qu'offre cette scène, ne fait point un heureux effet. Retenu par une puissance invi* sible et merveilleuse ^ que le spectateur ne peut croire réelle , Jason se rçpand en injures contre Médée, et a l'air de n'oser s'approcher d'elle. Le char et les dragons qui le traînent , oifrent l'image d'un jeu puéril qui distrait l'attention d'une manière d'autant plus désagréable, que Médée montre ces fidèles dragons , et leur adresse , pokir ainsi dire , la parole , en louant leur zèle et Jeur reconnaissance. C'est une maladresse difficile à jusr tifier. En général, il y en a beaucoup à prétendre imiter sur de très-petits théâtres, les effets qu'on pouvait produire sur les vastes théâtres des Grecs ou des Romains* ,

Il est encore plus fâcheux de voir les tragiques français préférer si souvent le clinquant de Sénèque à l'or d'Euripide. La magie, que le poète grec a eii soin de tenir à l'écart , et de laisseï^ à peine entrevoir dans un sombre lointain , devrait être proscrite sans réserve , et respecter la scène qu'elle déshonore. Quel objet plus puéril que celui d'exciter une vaine frayeur, et quel moyen plus grossière de produire un faible intérêt ? Le ressort des passions humaines est-il donc insuffisant pour remuer des cœurs sensibles ? et au inilieu d'aune nation polie, faut-il rappeler la barbar

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rie des premier» âges * ? D'ailleurs ce moyen même est ici superflu; quoique Médée dise à Hëtaie que 9 sans elle y ses poisons manqueraient de yertu ^ il n'en e$t pas moins certain qu'il suffisait du poison pour la vraisemblance théâtrale» On trouve même l'invocation peu proportionnée à l'effet qu'elle produit. A la voix de l'enchanteresse^ en croirait l'enfer dépeuplé : toutes les divinités infernales , sans m^e en excepter Cerbère, pa* raissent soumises à ses lois. Quel service en attend*t-elle ? Va-t-elle faire éclater la foudre , troubler l'univei-s , confondre les élémens ? Tous ses vœux se réduisenlà augmenter l'activité d'un poison déjà imbu de mille sucs empestes. Il est vrai qu'elle veut encore que ce venin , par une bien merveil^ leuse propriété , n'agisse que sur deux personnes. Mais celte supposition choquante et bizarre n'é* tait pas nécessaire , et Euripide l'a évitée.

Plus on médite les poètes grecs , plus an de-^ meure frappé de la sagesse et de la grandeur de leurs compositions. C'est sur-tout en les opposant aux poètes modernes , que ces qualités se font feentir. Il est vrai que Longepierre n'est pas Racine , et ne peut pas , comme lui , être jugé à la

* Dans tout ceci je ne parle point de l'opëra , où le merveilleux de tout genre peut être admis pour favoriser les effets de la mu* tique, et du spectacle.

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rigueur. Abrégeons donc ces réflexioris , et con-^ lentons-nous d'observer que le défaut et le mérite de sa Médée , est que tous les personuages y sont sacrifiés à un seul.

Il semble , en particulier , que Tauteur , frappé (les difficultés qu ofirait celui de Jason , n'ait pas Qiéme tenté de les vaincre. L'amour , loin d^ex-^ cuser ce héros , ne sert qu'à le rendre plus méprisable. Chez Euripide, il ne paraît au dénoûment que parce qu'il veut sauver sep fils. Médée a bien. su trouver l'endroit sensible de son ^œur. Ici, sou amante lui fait oublier qu'il est père , jusqu'à l'iustant où Médée vient le lui rappeler par un coup bien cruel , mais auquel on ne s'attend j^ à le trouver fort sensible.

Créon. manque de caractère. Creuse n'a point des charmes capables d'excuser la perfidie de Jason. Ce défaut était peut - être inévitable j en ce cas , il fallait supprimer un personnage qui ne fournissait que quelques scènes languissantes , et qu'on ne pouvait rendre aimable, qu'en laissant à Vimagination du spectateur le soin de l'embellir. Mais le caractère de Médée a de la force et de la vérité ;^ il excite l'attention, il* étonne, il est grand et terrible. Aussi toutes les fois qu'une actrice distinguée a rempli ce rôle , la pièce a reçu des apiplaudissemens.

Elle excite rarement la pitié; elle occupe plus

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qu'elle ti'ëmeut ; mais on y trouve de Beaux vers-^ un grand caractère, du mouvement, des situa-, lions, des tableaux; et comme elle a été remise au théâtre avec s||ccès à diverses époques , il est probable qu'elle s'y soutiendra long-temps. On peut regretter que l'auteur, qui avait saisi fortement le caractère de Médée, n*ait pas, à l'exemple du poète g»ec, préparé de loin le parricide ; qu'il ait attendu la fin du^ quatrième acte pour faire naître la crainte et le soupçon même d'un tel crime ; qu'il ait prodigué les premier^ actes à de langoureuses confidences, au lieu de les employer à Élire pressentir par mille traits déchirans, le coup qu'il se préparait à frapper. Il serait d'ailleurs inutile de dépouiller la fable de ses épisodes : les compositions modernes supportent rarement cette çpreuve.

MEDEE

TRAGÉDIE DE M. Cl,ÊMENT.

IVl . Clément a suivi d'assez prè§ le plan d'Euri-. pide. Il a écarte du sujet la magie et le merveilleux , même dans le dénoûment : ainsi ^ à cet égard, on peut dire qu'il est supérieur à tpus ceux qui Tavaient précédé dans cette carrière-Le sujet ainsi limité ne lui a fourni que trois actes.

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