SCÈNE IL CRÉON , MÉDÉE , LE CHQEm
CKÉOV.
O toi l dont le farouche regard atteste la fureur , Médée, je te proscris de cette terre, et t'ordonne d'en sortir sans délai avec tes deux fils ; c'est moi qui t'en fais la loi , et je ne reporterai point mes pas vers le palais que je ne l'aie fait moi-même exécuter*
Hélas! ma ruine est entièce et inévitable : mes ennemis ont déployé toutes les voiles , et il ne me reste aucun asile pour me dérober à leur poursuite. Créon, malgré la dureté avec laquelle tu me traites, j'ose encore t'interroger : pourquoi veux-tu me bannir ?
CRÉON
Je te crains; que servent de vains détours? Je tremble que tu ne portes à ma fille un coup funeste. Plusieurs circonstances concourent à nour*
rir ma frayeur. Tu es * artificieuse , tu possèdes de dangereuses connaissances, et tu es irritée par la oerte d'un époux. Je sais que dans ta colère tu menaces de punir cet époux, et celle à qui il va s'unir , et celui qui la livre entre ses bras» Je saurai te prévenir : j'aime mieux encourir ta haine , que de périr victime de ma molle douceur.
Hélas ! ce n'est pas la première fois que me nuit ma célébrité; trop souvent, Créon, elle fit mon malheur. Que tout homme sensé craigne désormais de donner à ses enfans une instruction propre à les élever au-dessus du vulgaire; ou, bientôt, vivant au sein du repos, ils seront livrés sans dé« fcnse à l'envie haineuse de leurs concitoyens^. Car , offrez aux esprits bornés de nouvelles véri* tés, ils vous jugeront oisif plutôt que sage, tandis qu'en paraissant vous élever au-dessus de ceux qui jouissent de la réputation du savoir, vous affligerez leur orgueil. Moi-même, j'éprouve un pareil sort. Odieuse aux uns par mes lumières, je suis sombre et fâcheuse aux yeux des autres, sans leur paraître plus éclairée. Tu crains les effets de 'ma fureur : perds une vaine frayeur, Créon; je ne
' lofiif sage, sayante, rusée.
' J'ai suiyi lef manuscrits cités par M. Brunck.
374 MÉDÉÉ ,
m'emporte pas à cet excès d'audace de violer la majesté des rois. Eh quelle injure ai-je reçue de toi ? Tu as pu donner ta fille à celui dont ton coeur a fait choix ; c'est mon époux seul que je hais : tout ce que tu as fait est approuvé par la sagesse. Votre bonheur n'enflamme point mon courroux.
Accomplissez cet hyménée , soyez heureux , mais souffrez que j'habite ces lieux. Outragée , je saurai me taire , et me soumettre au suprême pouvoir.
CRÉON
Tes paroles sont douces et insinuantes; mais je tremble qu'au fond du cœur tu ne médites quelque secret dessein. Je me fie à toi d'autant moins^ que tu me parais plus tranquille. Une femme * dont la colère éclate est moins dangereuse que celle qui la cache sous un air si modeste. Sors promptement , et cesse de vains discours : c'est une chose résolue ; n'espère rien de tes artifices ; tu es mon ennemie, tu ne vivras point parmi nous.
MÉDÉE
Au nom de tes genoux que j'çmbrasse , au nom de l'hymen de ta fille.
Inutiles efforts ! Ne crois pas me fléchir.
' L» IM?^ ajoute : et il en est de même cTun homme»
'' TKAGÉDIB D'smiPlOE. ^T^
Tu me proscris et n*as point dVgards k ma prière !
CRÉON
Ma famille m*est chère j n'attends |ias que Je te la sacrifie.
ma patqe ! ô comme en cet inslanl mon eœnr est plein de ton souvenir î
cutov.
J'aime aussi ma patrie ^ et de plus Je suis père*
MÉDÉE
Hëlas ! que de maux lamour cause aux mortels!
Les suites qu*entraîne Fataour^ varient au gré ^ de la fortune ' .
MÉDÉE
Jupiter î que l'auteur de mes infortunes ne se dérobe pas à tes regards ^ !
CHÉON*
t*orte loin d'ici tes imprécations insensées;
* Cvéoti qui 4 dans l'esprit fattcrar de sa fille pour Ja^on , cer-* rige l'expreilaioii de mauvais augure que Mëdëe YÎeiit d^em-^ ployer , et fait voir qu'il est pleia d'espérance.
* Plutarque rapporte que M. Bruëus , voyant le« affaire! de la iM]^ubli^u6 dédèBpérééi, proûeii^ ee reU*
370 lÊÉDÉE,
délivre-moi de la douleur qae me cause ta pT^ êeiice*
MÉDÉS.
C'est moi qui sais dans la douleur. Eh ! ne suisje pas la proie de Finfortune?
cmÉov.
Bientôt la main des gardes qui m*enTiroiuieiit Ta te contraindre à m'obéir.
MÉDÉS.
Écarte cette pensée, Créon , mais je te conjure encore* ••
CAÉOH^
Médée, Jte le vois, il faut m'attendre à des violences.
MÉDÉS.
Je fuis : l'objet de ma prière n'est pas d'obtenir l'asile que tu, me refuses.
CRÉON
Pourquoi donc résister à mes ordres et ne pas quitter cette terre ?
Accorde du moins un jour à une infortunée pour choisir le lieu de son exil , et pourvoir au sort de ses enfans abandonnés de leur père. Vois-. les d'un œil de pitié; qu'ils émeuvent tes entrailles^ paternelles; c'est pour eux que je sollicite uuj
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TRAGÉDIE d'eURIPIDE, 877
laiouvement de ta bienveillance. Ce n'est pas mon îxil (Jui est la cause de mon chagrin ; ce sont les maux de mes enfans qui font couler mes larmes.
-' CRÉON
Mon cœur , je le sens , n'est pas ne pour la tyrannie. Retenu par de vains égards, plus d'une
.,fois je me suis nui à moi-même ; et maintenant encore , Médée , je sens que je manque à ce que je me dois ; toutefois vous triomphe j , je cède à votre prière : mais je vous déclare ici , que si de-
-inain l'as^tre du jour , en, éclairant cette terre de ses premiers rayons , vous retrouve vous ou vos iGils dans les limites de mes États, votre mort estinévi-
^ table. Puisqu'il faut enfin que je me rende à vos désirs, demeurez un seul jour ; car vous n'exécute-^ rez point en si peu de temps ' les funestes projets
^ <jui me remplissent d'effroi.