‹ Le théâtre des marionnettesChapitre 118 sur 135 · SCENE III MADAME DUFlGNON,puis VIRGINIE DUFIGNON · texte numérisé non relu

SCENE III MADAME DUFlGNON,puis VIRGINIE DUFIGNON

MADAME DUFIGNON.

Si je prenais d abord mon caf§, je Tadore; mais il a rinconv^nient de se pr^cipiter trop vite. Ici, je n*aurai pas loin k aller. (euo bou son caf6.) Excellent, deiicieux!

Ah! je m'y attendais! (sile l^re le courercle et T« pour s'assffoir,

on enund Biffler le rent.) Oh! le couraut d'alr! quaud cette porte n*est pas fermee.

EUe va pour fermer la porte; niais des papiers pouss^s par le courant d'air 8'envolent du trou, iis tourbillonnent, enfllent la porle de la sulle k manger ol disparaissent par la porle du jardin au moment od Yirginie Duflg^non entre un papier se colie dans ses cheveux.

VIRGINIE

Quels sent ces papillons blancs?

MADAME DUFIGNON.

Rien ! c'est le vent ! Qa vient d'en has ! 6te done ^a!

EUe enlere le papier.

SCfeNE TROISlfiME. 333

Naturalia non sunt turpia ! Boi^our, petite mere, vous m'avex demand^e?

MADAME DUFI6N0N.

J'ai a Yous parler, ma fille. Venez par ici! (Eiies patsent

dans le cabinet.) J*irai droit aU fait. (Montrant le bonquet.) Que

signifient ces fleurs k votre adresse d^pos^es la k votre place habituelle. Ce sent des bleuets des champs.

VIR6INIB.

Qa des bleuets? jamais! Ce sont des centranthus macrosiphon vari4te cornucopia.

MADAME DUFIGNON.

Moi, j*ai cru que c'^taient des bleuets.

VIRGINIE

On croit tant de choses qui ne sent pas. Errare humanum est.

MADAME DUFIGNON.

Vous crachez du latin, comme s'il en pleuvait. Je sais que vous Mes tr^s instruite; mais ce n'est pas la le genre d'^ducation que j'aurais voulu pour vous si j*avais 6t^ maitres^e au logis. J'ai laiss^ votre p^re pousser trop loin Yos 6tudes laiques et j'ai n^glig^ votre etude religieuse. Vous n'Stes plus une enfant et bient6t vous deviendrez femme ! Sachez, ma fille, qu'une demoiselle ne doit, sous aucun pr^texte, se laisser poser des bouquets dans les cabinets ; quand vous serez maride, vous ferez cc qu'il vous plaira ou plut6t ce qu'il plaira a votre mari. Le mien exige que je Taccompagne toutes les fois qu'il vient ici. J'ai cM^ a ce d^sir, bien que j^aime mieux ^tre seule. Mais votre pauvre p^re est tellemcut absorb^ par les travaux de la Ghambre, que nous n'avons que ce moment pour causer en paix de nos inl^i^^ts et de Tavenir de notre enfant.

334 ZtJTl

YIRGINIE.

Et alorspour conclure? Breviter coneludendo.

MADAME PUFIGNON.

Pr6cipitez ces flours au fond des cavernes infecles.

YIRGINIE.

Cette mesure me semble bien radieale.

MADAME DUFIONON.

Ah ! V0U8 savez alors qui depose des macroscorneg au pied gur votre trou? Je sais ce qui me reste a faire.

YIRGINIE.

Vous 6tes amphigouriqite,

MADAME DUFIGNON.

Qu'est-ce que tu dig ?

YIRGINIE.

Je veux dire que vous n'fites pas claire. Votre syUogisme, parfait dans ses pr^isses, p^che par ses condusum. Vous abusez des figures gargiaques d^s la protcue et Yexorde.

MADAME DOFIGNON.

Tu m'ennuies avec tes fleurs de rh6torique. Fichemoi la paix.

YIRGINIE.

Ce lieu commun est un argumentum ad hominem ou plut6t ad feminam.

EltosorU

SCfiNE IV DUFIGNON, MADAME DUFIGNON.

DUFIGNON, entrant avec ta talise et allant aa cabinet.

Ah ! ma petite femme, tu es 1^ ? ne te derange pas.

sg£:ne quatri£:me 335

MADAME DUFIGNON.

Oh, rien ne me derange^ si ce n'est celte prise d'air quienleve tout ce qu'on jette dans )a fosse d'aisances.

DUFIGNON.

C'est une reparation a faire. Je verrai ga.

MADAME DUFIGNON.

11 est bien temps d*arriver de Paris !

DUFIGNON.

Que ve'ux-tu ? on n'en finit pas a la Gliambre, et nous nous sommes donn^ un cong6. Q'a 6i6 difficile d enlever. Eofin, qa, y est. Si je n*avais pas vote contre ie minist^re tout etait perdu. Nos ministres ne sont pas jobards car, ici-bas, il n'y a que des jobards et des farceurs ! Moi ! je ne suis pas un homme ordinaire, j*ai senti d'ou venait ie vent et je me suis retourn^.

MADAME DUFIGNON.

Gomme une giroueite.

DUFIGNON.

II y a. giroueite et girouette! une voix n'est rien, dit-on. Cest rien, c'est beaucoup. Depute par vocation et par manoeuvre ^lectorale, j'ai toujours vote avec les plus forts, et aujourd'hui je penche vers la reaction. Mais qu'as-tu ? tu sembles de mauvaise humeur.

MADAME DUFIGNON.

11 y a de quoi I li faut que je vous fasse part d*uu fait aussj Strange qu'inatlendu.

DUFIGNON.

Yoyons Ie fait ! Ya, j'ai 6te teliement occupy a la Chambre que je n'ai pas eu Ie temps materiel de vaquer aux n^essites de I'existence. Donne-moi mes rasolrs et ma savonnette.

MADAME DUFIGNON.

Yous allez faire votre barbe?

DUFIGNON.

Ouiy tu m'embrasseras apr^s. T'auras T^trenne. Explique-toi.

U fait u toilette et se rase. ^ MADAME DUFIGNON.

Eh bien, j'ai trouv^ ici parini les couvercles uq bouquet de bleuets pour notre fille.

DUFIGNON.

Ah ! parfait 1 c'est ce cher M. Balandard, notre futur gendre 1 Ah ! tu n'es pas au courant I c*est que je n'ai ,pas encore eu le temps de m'expliquer. Oil est-il ?

MADAME DUFIGNON, sombre.

Je ne sais pas ? Et alors vous aliez marier noire fille k cet homme que vous ne connaissez pas ?

DUFIGNON.

U me suffit de voir un homme une fois pour le juger. J'ai un coup d'oeil d'aigle. Les renseignements sur lui sont excellents. Cest un gaillard tr^s intelligent.

MADAME DUFIGNON.

Qu'est-ce qu'il vend ?

DUFIGNON.

II ne vend rien : il ne travaille pas; mais il fait travailler les autres, le seul moyen de devenir millionnaire aujourd*hui.

MADAME DUFIGNON.

Encore un libre penseur, je parie ?

DUFIGNON.

Mais sans doute ! Comme moi, comme ma fille. It faut des epoux assortis.

MADAME DUFIGNON.

Oh oui ! Ah I tenez, monsieur Dufignon, vous avez beau dtre d6put6 et passer pour un homme tr^s fort, moil gros bon sens me dit que vous n'avez pas bien

SCfeNE QUATRlfeME. 337

cinduit l'6ducalion de notre fiUe, vous avez fait d'elle UQ bas bleu ou pluldt une petite chaussette bleue. Ah ! si je n'avais pas 6U si faible avec vous !... mais j'ai ete trop faible !

DUFIGNON.

Vous Taurlez ^lev^e sur les geiioux de TElglise, vous lui auriez fauss^ lejugemeati mais moi, j'ai fait d'elle une fiUe libre el forte. Je veux qu'elle puisse connaitre les hommes de valeur et voter comme moi pour un Tirard quand elle jouira de ses droits ^lectoraux; ce qui ne peut larder. Taisez-vous, vous m'avez fait couper.

MADAME DUFIGNON.

Les femmes ^lecteurs ! Eh bien, ^a ne va pas d6ja si bien ! ^a sera un joli g4chis I

DUFIGNON.

La K6publique n'est pas un gUchis, vous parlez comme un maQon!

MADAME DUFIGNON.

Moi, un ma9on?G'est ^gal, un pen de religion ne peut nuire aux femmes... Alors vous pensez^ gros materialiste, ne pas marier votre fille a T^glise.

DUFIGNON.

Je le pense bien !

MADAME DUFIGNON.

Nous nous y sommes pourtant mari^s tons les deux et nous n*en sommes pas morts.— Qu'est-ce que dira le monde de Juvisy? Elle ne sera rei^ue nulle part, on dira qu'elle n'est pas mariee et M. le cure dans son sermon. la traitera de concubine?

DUFIGNON.

Le monde! le cur^, le trdne et Tautel! Et patati et patata! aliens! vous me faites couper encore. — Ah! ma chere. £tes-vous assez encrout^e? En voila des prejug^s!

MADAME DUFIGNON.

Je V0U8 cooseille de vous en plaindro. Si je n*avais pas de pr^jug^Sy vous seriez un joli coco!

DUFIGKON.

En voila assez I n^est-ce pas ? Veillez a ce que le d^ jeuner soil bon! ce qui n'est pas toujours, quoique vous vous piquiez d'enlendre quelque chose en cuisine. Je vous pr^viens que notre fiitur gendre est tr^s difficile. Je vais au-devant de lui; ii est si timide!...

n sort.

SCfiNE V MADAME DUFIGNON, puis La Bonitb.

MADAME DUFIGNON.

Ah! ce n'est pas dr6le le mariage! j*en sais quelque chose : vous croyez ^pouser un agneau — les homines sent si trompeurs, avant ! — et vous tombezsur un tyran. Je ne suis pas pour le divorce ; mais il a pourtant un bon cdt6! Vive M. Naquet! (Appelant.) Marie!

LA BONNE

Madame m*appelle?

MADAME DUFIGNON.

Un convert de plus pour notre futur gendre!... Qu'est-ce qu'il y a pour d6Jeuner?

LA BONNE

Le reste des huitres d'hier, un poulet froid d'avanthier, et le p4te que madame a confectionn^.

MADAME DUFIGNON. .

Avec du beurre et des radis; ga pent marcher! Appelle ma fiUe pour t*aider; moi je vais me donner un coup de bandoline, je suis tout ^bouriff^e !

£B« MXt.

SCfeNE SEPTI&ME. 339

SCfiNE VI

La Bonne.

Que j'app^e mademoiselle? Ah bienl En voila une

qui no s'OOCUpe pas du menage ! (site trrange lei chaiiei, Tt h r office, baiaie ion firde-manger el sort le pouleu) U SOnt bieU Un

peu ! (eu« en tire le pAi6.) — Pas frais du tout dopuis huit

jours ! II a COmme un gOil^t. (sHe prend m put d'hattras.)

Tiens ! elles se sont ouvertes toutes seules. — Comme q& se trouve! je ne savais pas comment les ouvrir.

(eu« remonta le ftrde-manger et pane dam la salle h manger. — Elle pose

lepouietsuriaubie.) Jo passoral los huitres.

Elle sort.

BALANDARD, DUFIGNON, entrent par lefond.

DUFIGNON.

Entrez done, mon cher amil G*est ma salle k manger!... Voiis voyez quatre converts. Yous 6tiez attendu! impatiemment ...

BALANDARD

Trop aimable!

DUFIGNON.

Ojil pas de compliments, pas de c^r^monies... ici, nous sommes en famille ei nous ne ferons bientdtplus qu'uni Yous avez visite le pare?

BALANDARD

Tr^s confortable 1 de beaux ombrages.

DUFIGNON.

Quatre hectares! sans compter la fabrique de guano. Je vous ferai visiter les lieux apres d^Jeuoer. C'est la

340 ZUTl

dot de ma fille. cela peut rapporter dans les vingt-ciiiq mille francs, bon an mal an.

BALANDARD

Yous 6tes dans Taisance.

DUFIGNON.

Mais oui, car je poss^de encore quelques lop ins de pr^s, vlgnes, sans compter mes capitaux places en actions de Suez el de Panama, une fi^re valeur. . J'avais pris de TUnion...

Vous avez 6t6 nettoy6.

DUFIGNON.

Compl^tementl

SCfiNE VIII La Bonne, Les pri^ci^dents.

LA BONNE, une serviette soas le bras.

Monsieur est servi.

BALANDARD, h Duflgnon.

Vous avez habits les colonies?

DUFIGNON.

Moi jamais! Pourquoi?

BALANDARD

Je croyais, d cause de cette femme de couleur, madame Duflgnon...

DUFIGNON.

Ah! vous croyez que c'estlAvotre future belle-m^e? mais non, c'est ma bonne; on ne trouve plus do blanches pour servir, et comme cette race est habitude d Tesclavage, la domesticity c'est la liberty relative I Et puis je n'ai pas de pr^jug^sl...

SC*:NE NEUVlfeME. 341

BAL\NDARD.

Ni moi non plus! C'est une belle brune!

DUFIGNON.

J'entend ces dames! Tenez-vousI

BALANDARD^ A part.

Dr61e de bonhomme ! En guano !

SCfiNE IX

MADAME DUFIGNON, VIRGINIE, Les Pri^gi^dents.

DUFIGNON, h sa femme.

Bobonne! je te pr^sente mon bien cher ami, Balandard!... (sas, h sa fliie.)Sois aimable! fais des frais I comment le trouves-tu?

VIRGINIE

Mais A premiere vue, son facies est presentable.

BALANDARD

Mademoiselle, je n'ose esperer que voua vous souveniez du dernier bal de la pr^sidence, ou j'ai eu le bonbeur de valser avec une personne aussi charmante que vous?

VIRGINIE

C*est peut-Stre un peu d'hyperbole.

BALANDARD

Hyperbole ?je ne le crois pas. Nous avons, M. votre p^re et moi, beaucoup parl^ de vous et je suis heureux de connaitre une perle dinstruction, telle que vous rfites.

VIRGINIE

Ob! perle d'instruction! j'aime celte catachr^se!,.. mais, de grSce, epargnez ma modeste entity!.,, Je ne suis qu'une jeune laureate.

DUFIGNON.

Laureate! laureate! mieux que ^al Sortie premiere du lyc6e F^nelon, tu as remport^ huit prix, dix accessits; ouiy mon cher Balandard: dix-huit en tout! Elte a m^me pass^ sa th^se ea latin et a ^te d^oree des palmes de TAcad^ine pour une ode en grec d^i^e a M. Gr6vy.

BALANDARD

Est-ce qu'il I'a lue?

DUFIGNON.

AUons! d table!

Bruits d'assiettefi, de fourchettes et Terres. LA BONNE, ptssant les huitres.

Monsieur le gendre, une huitrel

VIR6INIE.

Prenez done de ces int^ressants m>llusques. C'est Vastrea edtdii, notre gmnd'mfere!...

BALANDARD, ritot.

Ah! charmant!...

VIRGINIE

Nc riez pas ! La nature est une et vous Tavez divis^e.

BALANDARD

Ptfs moi, je vous assure !

Je veux bien croire que vous ne vous opposez pas aux progres dans les sciences naturelles. II y a trois ans, on nous disait encore : Par les rapports et la filiation des 6tres organises , vous 6tes les fils des singes. Cela est; mais grSce d la vivisection et aux travaux d'Hseckel,

le savant allemand, nous pouvons et nous devons remonterplus loin dans T^chelle naturelle. Comme p^res et grands-p^res, les singes et les chiens soot d^passes. Les huitres seules ont le droit de se dire nos anc^tres.

SCfiNE NEUVIEME. 343

BALANOaRD, h part.

Elle est pleine d'esprit ! (eaut.) Le fait est qu'en leg regardant avec attention, je leur trouve quelque chose d'humain... de profil.

DUFIGNON.

Dis doiiC, petite femme, ne trouves-tu pas que notre futur gendre a un faux air de M. de Lesseps, le Grand Fran^ais?

BALANDARD

Farceur !

MADAME DUFIGNON.

Je ne trouve pas. Monsieur ressemble d I'archev^que de Bourges.

YIRGINIE.

Ah par exemple ! quelle synecdoche! Monsieur a le prolil romain. II me rappelle Vespasianus k Foeil glauque et clignotant, oculo glatico et titilando, comme dit Petrone, le critique v^ridique et s^v^re des volupt^s imperiales.

BALANDARD

P^trone ! il est raide pour une jeune fille ! Vous Tavez lu ?

* YIRGINIE.

Tout entier !...

BALANDARD, A part.

Us ont Tair de se moquer de moi ! (iiaui.) Alors je ressemble a ce bon Vespasien, Tinventeur des lunettes...

DUFIGNON.

TIens ! je ne savais pas qu'il fdt opticien !...

YIRGINIE.

Je comprends ce que monsieur veut dire. 11 manie Yiranie par VhypcUlage.

MADAME DUFIGNON.

Prenez done un peu de beurre.

3U ZUTI

BALANOARD.

II y a dessus une petite b^te qui a des palies : ^a a Tair d'une punaise ?

VIRGINIE

G*est un petit colSopUre de ia tribu des ptinviei, le pHnus bipunctatm ou pelio, dont ia larve vit dans les parquets.

Vous savez aussi I'histoire des insectes ?

VIRGINIE

Vous voulez dire I'entomologie?... sans doute. Cette classe de i*histoire naturelle se divise en piusieurs ordres. Nous avons les arthopUres, les hemipteres, nevropieresy ISpidopt^es, hymenopUreSf coleopteres, dipieres, et apUres.

MADAME DUFIGNON.

Ma fille ! d^coupe done le poulet I

VIRGINIE

Moi ! quelle plaisanterle ! Je ne suis pas apte a cos menus details de menage. Ah ! s'il s'agissait de dissection ou de vivisection, je ne dis pas !..

BALANDARD

Charmant ! vous vivisectez ?

VIRGINIE

De temps a autre ! II le faut bien ! Vous comprenez, la science !...

BALANDARD

Parfaitement !

MADAME DUFIGNON.

Mais vous ne mangez pas ! Prenez done une aile dc poulet. 11 est excellent.

BALANDARD

Parfalt ! il sent la truflfe.

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