‹ Le théâtre des marionnettesChapitre 120 sur 135 · SCENE DIXIEME · texte numérisé non relu

SCENE DIXIEME

YIRGINIE.

Non, c'est ma m^re... pour donner des icfees riantes a moa p^re quand il vient ici !

BALANDARD, grattant les cordes.

Ua joli son ! Vous aimez la musiqae?

VIRGINIE

Je la d^teste; c'est un art de convention, il n'exisle pas! C'est boa pour les peuples sauvages... moi, je suis tout aux etudes serieuses. Voila mes livres.

BALANDARD

Dcs dictionnaires latins, grecs, allemandt;... 9a vous amuse?

VIRGINIE

Das ist sehr schon f

Pardon! vous dites?

VIRGINIE

Je dis c'est admirable! Vousne savez pas Tailemand ?

BALANDARD

Pas un traitre mol!... Je croyais que nous alliens dire des bStises!

VIRGINIE

Je vous passe cet ^itrope.

BALANDARD

Uoi, je vous passe ce langage incomprt^heosible ! Vous me plaisez quand mSme et mon coeur est plein de votre aimable personne.

VIRGINIE

Je ne vols pas ce que votre coeur vient faire en cette occurrence. Le coeur cube des sentiments et non une mat^rialite comme ma personne. C'est du spinosisme pur, ce que vous dites la !

3&0 ZUTI

BALANDARD

^a m'est ^al ! vous Stes jeune et belle, vous devez dtre ma femme... Laisse-moi t*embrasser !

VIRGINIE

NoQ I Yoas ob^issez & un instinct qui vous porte vers moi parce que, physiquement et moralement, je vous semble avoir les qualit6s de vos d^fauts, et vice versd! Pour arriver a une parfaile finality, nous devons nous neutraliser Tun Tautre comme les akalis et les acides se neutralisent dans les seU neutres.

BALANDARD

Va pour neutraliser... je veux bien. Oh! ma Nini, neutralisons-nous.

U gratle la guitare.

VIRGINIE

FInissez done, monsieur! votre guitare m'agace.

BALANDARD

Ce nest pas ma guitare... c'est Tinconnu ((ui vous trouble, e'est le myst^re que vous sentez autour du manage et que vous ignorez encore.

VIRGINIE

Oh! quant a cela, j*en sais autant que vous.

BALANDARD, effray^.

Oh! mon Dieu!

VIRGINIE

Rassurez-vous, je n'ai que les theories que Ton nous a enseign6es en philosophic. L'amour est une nevrase de r&me bien connue des physiologistes. II a deux ressorts : Fun, immat6riel, eth^r^, la c^ladonie ; Tautre, materiel, la /udrtcttos. £tes-vous, comme le dit Fourier^ celadonique ou lubricus?

BALANDARD

En principe je serais celadon, mais il y a des mo* ments od je penche...

sc£:ne onzi£;me. 351

VIRGINIE, ar.s un suupir.

Ah ! je vois avec regret que voire amour n'a rien dc commun avec celui de Schopenhauer.

BALANDARD

Qui, Schopenhauer?... un rival? (a ptrt.) Hon hottier s'appelle Schopenhauer.

VIRGINIE

Non, Schopenhauer est un philosophe qui connait i'amour et a su le contenir dans les homes m^taphysiques d'ou il ne doit jamais sortir. Si vous m'aimez, vous le lirez en allemand ; car en fran^ais il perd heaucoup.

BALANDARD, tragique.

Qui! je le lirai !... Je vais Tacheter tout de suite. (a part.) Je suis compl^temcnt aplati !... Zut!...

II sort dtt cabinet et Ta g'asaeoir dans la Balle i manger. VIRGINIE, h part.

Zut! Que veut dire ce mot? Consultons le diction-

naire de Littre. (EUe prend un llrre 8ur la biblioth^ue, le fevil-

letio.) S... P... Q... R... C'est la formule romaiDe!...Z... la demi^re lettre... et le dernier mot, le mot de la fin! (EUe m.) « Zut — interjection tres familiere, par laquelle on exprime que les efforts fails pour atteindre un but sont en pure perte.

EUe 8'6vanoail nir le^ couTerdas.

SCfiNE XI

BALANDARD, La Bonne, DUFIGNON et MADAME DUFIGNON, aa fond.

BALAKDARD, 6tourdi, asils.

Oh! oui. Zut!

352 ZDTI

LA BONNE

Monsieur ne se sent pas bien ? Monsieur veut-il un petit verre de rhum ?

BALANDARD

Qui, ^a mereoiettra ! Ck)nnais-tu Schopenhauer, loi ?

LA BONNE

Non, monsieur.

BALANDARD

Sais-tu raccommoder des chausseltes pas bleues ?

LA BONNE

Oui, monsieur.

BALANDARD

En ce cas, je t'^pouse.

LA BONNE

Ce serait avec plaisir; mais je suis marine et mere de famille.

BALANDARD

Zut! zut! zut !

U prend son chapeaa et va pour sortir.

DUFIGNON.

Ou vas-tu, mon fils?

BALANDARD, i part.

11 me tuloie si present ! (Haut.) Je vais acheter Schopenhauer pour le lire en famille... la semaine prochaine. (a pan.) Jc vais aller dejeuner.

U sort.

DUFIGNON.

Comprends pas.

MADAME DUFIGNON.

Oh ! je comprends, moi ! il s'en va ! C'est le fruit de la belle Education que vous avez donn^e a votre fille ! Si vous lui aviez inculqu^ quelques principes religieu.v, nous n'en serious pas Id ! ..

SCfiNE ONZIEME. 353

DUFIGNaN.

Alors!... Demain je la flanque au couvent et je vutij d6sormais avec rextr^me droile,

VIRGIN IE, dans le cabinet.

Oh ! de Toxyg^ne ! de I'air ! (eIIg l^ve un des couvercles en

Be d^batiani.) Rictt que des vapeurs ammoniacales I ! !

Les papiers s'envolent et tourblllonnent partout. Elle relombe ariphyxi^.

La toile baisse.

BALANDARD, au publiC; devant le dcuxi^me rideau de manoeuvre.

Mesdames et messieurs,

i*ublic aussi intelligent qu'^claire, je suis confiis de Taccueil bienveillant que vous daignez faire aux quelques bluettes que j*ai fait jouer et joules moi-m6me devant vous. Permettez-moi de vous en temoigner ici toute ma gratitude.

Mesdemoiselles, les plus belles fleurs de mon parterre (car je n'ai qu'un parterre a ma disposition), si parfois dans mes pelites scenes il s'est gliss6 quelques pointes, pardonnez-moi ; mais un peu de poivre ne peut pas nuire dans une salade comme celle que je viens de vous presenter. Je sais bien que comme auteurje n'aurais pas dft jouer dans ma piece ; quandje dis ma piece, permettez, elle n'est pasde moi seul. J'ai emprunl6 avec sa permission, d i*un de mes plus aimables confreres, M. Albert Millaud, pas mal de scenes et de mots des plus spirituels. Quant au comite de lecture, il a d6cid6 que je devais paraitre en personne sur la scene, car j*ai un comite, comme au Th6atre-Frangais et meme a I'Od^on. Je ne veux pas dire de mal de ce genre de laminoir; pourtant, je vous ferai remarquer que les trois quarts du temps les gens appeles k juger soit des pofetes, soit des auleurs dramatiques ou autres coupables d'ceuvres litl6raires, se m61ent souvent de ce qui ne les regarde pas ; vu qu'ils n*y entendent pas

354 ZUTI

grand'chose. Pour prendre un exemple ; moi, je n'irais pas dire k un marchand de pruneaux que sea pruneaux sont bona ou mauvais. D'abord, je n'aime pas les pruneaux, et je n*en fais pas ; mais ce qui me surprend, c'est que ledit marchand de pruneaux vienne d^lder que ma comddie est bonne ou mauvaise ! Ainsi ya le monde en litt^rature comme en politique. Si les marchands de pruneaux sans 6tre ^piciers de naissance, mettent lea mains dans le p^trin^ ce ne sont alors que des pdtissiers, qui font nalurellemeat des bouleltes...

LE POMPIBR, entrant.

Voulez-vous un verre d'eau ?

BALANDARD

Pourquoi ?

LE POMPIER

Vous avez bien assez bavard^ ce 8oir« vous devez avoir soif...

BALANDARD, au pubUc.

II me blague ! 11 est du comit6 !

LE POMPIKR.

r^teinsle gaz!...

BALANDARD

Bonsoir !...

Ridnaa.

Myst&re en quatre tableaux avec un prologue.

Jou£ pour la premiere fois k Paris, le 19 avril 1886.

PERSONNAGES

BALANDARD

PLUTON

anagr£on.

CARON, nocher.

MINOS

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