‹ Le théâtre des pòetes, 1850-1910Chapitre 10 sur 39 · I.ECOME DE LISLE · texte numérisé non relu

I.ECOME DE LISLE

Des jours et des travaux que les dieux m'ont commis Et n'attends en retour rien que des cœurs amis, Ni flatteuses clameurs, ni faces prosternées !

Ce roi des rois qui parle en lin de compte comme un ministre démocrate, se conduit avec sa femme comme un soudard grossier. Oui a pu faire supposer à Lecontc de Lisle que les Grecs préhistoriques avaient avec leurs femmes cette injurieuse rudesse dont ï Iliade et V Odyssée ne témoignent guère, et que les Clytemneslre pouvaient prendre avec les Agamemnondes attitudes humbles pour plaire au sultan, -et être rampantes lorsque le maître les rebute?.. Est-ce là la vérité grecque? Elle n'est pas pure et nue. Elle est composite et bariolée, si je peux dire, comme ces tapis que les femmes de Clytemneslre étendent sous les pas d'Agamemnon et qui ne sont pas de pourpre seulement, car ils ont tout l'air d'être des lapis d'Orient...

Corruption trop curieuse, trop orientale ou trop moderne de la légende grecque I Trop moderne en vérité, et d'un modernisme un peu ingénu ! Leconte de Lisle constatant la force invincible qui jette les Atrides les uns contre les autres pour d'inexpiables meurtres, explique leurs crimes par l'atavisme, par l'hérédité. Clytemnestre dit bien pour s'excuser de ses impétuosités passionnées et sanglantes :

C'est l'Erinnys, enfant, sur ta race acharnée; C'est elle, le Démon ineffable et sans frein Par qui ton père est mort sous la hache d'airain. Elle a troublé mon cœur hélas ! longtemps austère Elle m'a précipitée aux bras de l'aldutère Ce n'est pas moi, c'est elle.

Mais Leconte de Lisle apportait à l'explication du crime des Atrides une psychologie moins rudimenlaire. 11 avait découvert la loi de Thérédité et il était enchanté de sa découverte et de l'application qu'il en faisait. Des mots ! Des mots I II est vrai que la poésie recouvre tout et que finalement on ne distingue guère l'hérédité de la fatalité... Leconte de Lisle, du moins, en sa pensée, dénaturait systématiquement Eschyle ; sans doute parce qu'il ne le comprenait guère.

Eschyle admettait une sorte d'hérédité des crimes : et cette hérédité n'était que le châtiment du crime d'un ancêtre, châtiment infligé avec ténacité par les dieux vengeurs. Les Atrides, maudits des dieux, étaient donc voués à l'assassinat comme d'autres sont voués à la souffrance et au malheur ! Les dieux intervenaient euxmêmes pour que l'efTet de leur malédiction s'accomplît entièrement. Ils exaltèrent Electre et Oreste dans leurs sentiments de vengeance. Et n'était-ce pas l'oracle d'Apollon qui ordonnait à Oreste de tuer sa mère... Ainsi se révélait donc obstinément, irrésistiblement cette fatalité à laquelle n'échappent pas les mortels qu'a marqués le destin. Et tous les personnages, quels qu'ils soient, ont foi en la fatalité. Ils savent que sa puissance est d'autant plus terrible qu'elle est plus mystérieuse, et que, préétablie, supérieure, elle détermine les actions humaines. Telle est la conception d'Eschyle. Elle est essentiellement religieuse. Comment peut-on transformer la fatalité des actes et des infortunes en hérédité des instincts et des tares ?

Tout chargé, cependant, de sa conception à demi scientifique, Leconte de Lisle était en même temps soucieux de nous communiquer l'impression de la sauvagerie farouche des Grecs primitifs. Mais, pour cela, il

LECOXTE DE LlSLi: <:^

employait des procédés réalistes, un peu vulj^aircs, ipii ne soûl grecs nullement... Lorsqu'Oreste a tué sa mère Clytemnestre, il attend l'applaudissemenl de sn sœur Kleclre. Mais celle-ci est épouvantée:

Mou frère, qn'as-tu fait ? Horreur ! ton crime est pire Oue tous les siens... C'était ta mère !...

Ht elle s'enfuit, comme folle, prévoyant des cataclysuies... Oresle, lui, demeure face au cadavre de sa mère. 11 regarde le cadavre et il Tinterpelle. Le cada- \re es! découvert. Ce n'est pas un cadavre fictif et, si j'ose dire, poétique. C'est un vrai cadavre natuialiste, et, s'il vous plaît, sanguinolent. Bientôt, Oresle s'elTraie. Terrifié déjà, il adjure, en iiienaçanl encore, le cadavre :

Me me regarde ila^ ac Li » m-u\ convulsés ! Je t'ensevelirai, toi, nos mau5c et le reste, Dans l'oubli, comme il sied d'un souvenir funeste. A quoi bon épier mes gestes et nos pas ? Regarde dans llladès, ne me regarde pas !

l'^t il voile avec le péplos ce regard de cadavre. Et les lù'innyes l'assiègent, et il s'égare furieusement dans le remords cl la folie. Nous sommes émus. J'y consens. Mais notre émotion est presque toute physique et matérielle. Et les Grecs de tous les temps employaient des procédés moins suspects, plus purs !

Leconte de Lisle a donc échoué dans son entreprise singulière de résurrection de la Grèce des premiers Ages. Il avait une personnalité trop forte pour adapter avec fidélité une œuvre tragique. Il fallait qu'il y ajoutât. Il a ainsi exagéré le caractère grandiose et rude

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de VOreslie. Il a ainsi, avec plus de puissance que de mesure cl de goût, renchéri sur Eschyle... Et peutêtre est-ce dans C Apollonide que, traduisant ses propres aspirations, à la faveur de l'œuvre d'Euripide, il a été Grec le plus heureusement... Contraste énorme entre V Apollonide et les Erinnyes î Que Leconte de Lislc a donc des façons différentes d'être Grec ! Maintenant il célèbre la beauté lumineuse de la Grèce : il s'enthousiasme pour l'idéal attique, il chante les éléments si variés qui se fondent harmonieusement en lui... Idéal délicieux où s'associent l'élégance et la délicatesse, et la grâce éblouissante, idéal où s'épanouissent les qualités légères et charmantes de l'esprit et de l'âme, où la sagesse née de l'équilibre règne sans contrainte sur les êtres souriants qui se développent dans la liberté heureuse de la vie... La nature ellemême embellit encore cette vie idéale :

A travers la nue infinie Et la fuite sans fin du temps, Le chœur des astres éclatants Se soumet à notre harmonie.

Tout n'est qu'un écho de nos voix :

L'oiseau qui chante dans les bois, La mer qui gémit et qui gronde, Le long murmure des vivants Et la foule immense et les vents.

Car nous sommes l'âme du monde.

Et sous l'élincelante lumière du ciel attique surgit la vision éclatante d'Athéna telle qu'elle sera dans l'avenir : Acropole, Parthénon, et statue géante de Pallas, la lance en main .. Le jeune Ion magnifie par son lyrisme ce merveilleux prodige :

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