‹ Le théâtre des pòetes, 1850-1910Chapitre 11 sur 39 · LECONTE DE I.ISLE · texte numérisé non relu

LECONTE DE I.ISLE

Dans l'aurore et l'azur,

Emplissant l'horizon de sa splendeur soudaine, Monte aux cieux élargir la cité surhumaine, lit la grande Pallas, le front ceint d'un éclair, Dresse sa lance d'or sur les monts et la mer !

Puis, la Muse vante symboliquement l'influence du génie grec :

Enfant! tu vois le plus magnifique des âges, Qui s'épanouira sur le monde enchanté, La ville des héros, des chanteurs et des sages, Le temple éblouissant de la sainte Beauté.

Leconte de Lisle ne devait-il pas être (avec un peu de solennité) un prêtre, un grand prêtre de ce temple aimable !

Il avait apparemment toutes les altitudes d'un grand prêtre imposant du temple de la Beauté grecque. II ofliciait majestueusement dans le temple, et son style augmentait encore sa majesté... En écrivant, il affirmait la contradiction de ses desseins et de ses goûts... Il voulait encore nous communiquer l'impression de la Grèce héroïque, mais barbare, et il chargeait ses phrases d'un pittoresque de couleurs violentes... Il faisait les noms frustes et rudes. Clytemnestre, pour nous çlTrayer d'avantage, devenait Klylaimnestra. L'enfeis'appelait Adès. Les Furies se nommaient les Érinnyes. Franchement, elles auraient pu tout aussi bien sc^ nommer les Furies !... Enfin, Leconte de Lisle retrouvait les expressions homériques qui sont admirables de force dans Homère, mais qui perdent en français leur force et ont, elles plus que tout le reste, besoin d'être « adaptées », ou, s'il vous plaît mieux, transpo-

S('es. Lorsque, dans la première scène des Erinnyes,\e< vieillards discutent sur le retour improbable d'Agamemnon, Eurybatès dit prudemment :

Silence ! Taisons-nous, impuissants que nous sommes !

La femme qui commande avec un cœur de fer

N'attend plus le héros qu'a pris la sombre mer

Ou que le Priamide a dompté de sa lance,

Pour nous, ayons un bœuf sur la langue. Silence !

Il nous paraît que cette métaphore hyperbolique est aujourd'hui caduque. Les héros de V Iliade supportaient parfois un bœuf sur la langue. Nous scellons nos lèvres, et c'est tout ce que nous pouvons faire et le résultat est le même... Lorsque le veilleur annonce le retour d'Agamemnon, Clytemnestre s'adressant aux vieillards s'écrie :

Chantez aux bienheureux les hymnes solennelles Car la flamme infaillible a parlé hautement Et tes nefs ont fendu Poséidon écumant.

11 se peut que Poséidon écume toujours; mais nous ne fendons plus Poséidon, nous fendons les flots simplement, et nous finissons quand môme par aborder... Déplorable idée de Leconte de Lisle qui ne sentait pas ({u'un traducteur doit traduire tout ce qui peut être traduit. 11 n'a pas à étonner le monde moderne en sertissant dans la langue contemporaine certains mots ou certaines images antiques dont, au surplus, la signification n'est comprise que par un petit nombre. Il doit seulement par la justesse, la vivacité et l'appropriation de sa traduction, exciter chez les personnes dignes de pitié qui ne savent pas le grec, les sentiments qu'elles éprouveraient lisant en grec, si elles le savaient, l'œuvre ori-

Page 1