‹ Le théâtre des pòetes, 1850-1910Chapitre 13 sur 39 · EUGENE MANUEL · texte numérisé non relu

EUGENE MANUEL

Il fui accordé à Hugène Manuel, inspecteur général de rinslruclion publique, d'être un initiateur. Mais il ne fut pas accordé à son initiation de servira ^rand chose.

Eugène Manuel élail un homme honnête que le bonheur du peuple ne laissait pas indiflerent. Il rimait sagement des poésies prudentes, où les sentiments les plus recommandables étaient chantés. Il devint auteur dramatique par sympathie pour les humbles. Comme il avait de la mesure et du goût, il n'écrivit que deux petits drames : les Ouvriers, r Absent. Ces drames ne sauraient s'imposer à l'attention universelle par l'originalité de l'agencement dramatique, non plus que par la force, la couleur ou la grAce de la poésie. Mais l'un d'eux au moins, les O^r/vers, aurait pu renouveler l'inspiration des poètes dramatiques contemporains. Il n'a rien renouvelé du tout et les poètes du théâtre n'ont pas voulu croire qu'Eugène Manuel était, en son audace circonspecte, le plus intelligent précurseur. Néanmoins, dans cette période, de l'histoire du IhéAlre des poètes qui s'étend de la lin du romantisme jusqu'à nous, qui ne sommes plus tout à fait la fin du roman-

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lisme, mais([ui ne sommes, liélas ! le commencement de rien du tout, dans cette période le nom modeste mais honorable d'Eugène Manuel doit être retenu. C'est celui d'un homme ingénieux qui reste isolé parce qu'il voulut être prophètes Peut-être sa prophétie sera-t-elle entendue un jour et peut-être l'isolement d'Eugène Manuel deviendra-t-il un splendide isolement ! Peut-être un jour un grand drame social surgira-t-il dont Fauteur sera un grand poète... Peut-être alors se souviendrat-on qu'Eugène Manuel écrivit, en 1870, les Ouvriers et ainsi prêcha d'exemple, car il ne pouvait faire autrement que de prêcher.

Eugène Manuel était bon plus encore qu'il n'était poète. Il devint même poète à force de bonté. Le dernier de ses drames, r Absent, révèle le fond de son cœur et de sa poésie. Eugène Manuel, professeur de l'Université, connaissait bien l'histoire de la littérature, il la connaissait trop bien. En écrivant VAbsenl, il dut se souvenir de Nivelle de la Chaussée et du drame larmoyant. La Chaussée, désireux d'émouvoir les hommes et les femmes de son temps, avait ôté de la comédie tout ce qui n'était point pathétique. Il avait pris pour sujets les péripéties douloureuses de la vie privée. Nous montrant le mari libertin ramené à la femme par la jalousie, le riche ou noble fils de famille épris d'une pauvre fîUe, le fils naturel en face de son père... il avait posé dans ces cas émouvants les thèses morales que suscitait le conflit des préjugés sociaux et des instincts ou devoirs naturels... Ainsi prise dans ses situations caractéristiques, l'œuvre de La Chaussée préparaitl'œuvre d'Augier et de Dumas fils (\)'. Certes, le sujet de VAb-

(1 Cf. le beau livre de Gustave I.anson : Nivelle de la Chaussée et la Comédie larmoyante.

EUGK.NE MANUEL itl

sent a des affinités avec les sujets des œuvies dAu^ier cl de Dumas fils — et Manuel n'éUiit pas toujours un novateur inlrépide — mais il rappelle tout autant les sujets que traitait La Chaussée et il évoque plus encore les théories de ce doctrinaire du théâtre. Manuel, à la façon de La Chaussée, se propose obstinément d'émouvoir notre sensibilité et de nous améliorer parles larmes.

t^'absent est le fils des bourgeois .lumelin. Jumeliii l'a maudit naguère parce qu'il vivailavec une « drôlesse ». Maintenant, Mme Jumehn le pleure sans désemparer, M. Jumelin le regrette rag"eusement... Aujourd'hui est le jour anniversaire de cet André parti pour ne plus revenir. Les vieux époux se lamentent. Un brave médecin les console en moralisant. Mais une femme entre tenant un enfant par la main. Elle est la veuve de l'absent ; cet enfant est le fds de l'absent, (iardez-vous, d'ailleurs, de la confondre avec la < drôlesse » de ja(hs. Elle est honnête, elle est de bonne bourgeoisie américaine. Oh ! la bonne bourgeoisie américaine ! Entendez Mme Douglas parlant de « l'absent » :

. . . . De mécompte en mécompte 11 n'avait retenu du passé que la honte Et l'amer souvenir de son rêve achevé.

Une autre a pu le perdre, et moi je l'ai sauvé. T^îous nous aimions. Il faut l'avoir connu, madame, Ce Ijonheur de panser les blessures de l'ùme. Et quand un pauvre cœur saignait, endolori. De dire, en éclatant de joie : « 11 est guéri ! »

Les filles de la bonne bourgeoisie américaine ont toutes les idées du généreux Manuel. Néanmoins, en dépit de ces paroles attendrissantes, Jumelin est rebelle à revivre sa douleur et sa déception en accueillant les

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tristes messagers de son fils mort. Mais rinnocence aimable du petit André emporte les résistances d'un père autrefois trop dur :

Entre, petit enfant, entre dans la maison ! Apporte au vieux logis ta jeune floraison ! Fais un foyer d'amour qui le' réchauffe encore, Sois le sourire, sois l'espérance et l'aurore !

Le petit André embrasse son grand-père et tout le monde pleure dans la salle.

Ainsi le drame est uniformément larmoyant. L'anecdote, qui en forme le sujet, est d'ailleurs brutalemeni tragique, irrésistiblement émouvante.

Mais Manuel ne se contente pas d'arranger une déplorable affaire de famille. Illuiplaît denousenseigner,que, en même temps que l'indulgence, la tendresse et la bonté constituent le meilleur des systèmes d'éducation. Les Jumelin ont tant souffert parce Jumelin n'était ni indulgent, ni tendre, n'était pas bon. Ils vont sourire désormais, à travers leurs larmes, parce que Mme Jumelin est bonne, parce que le docteur est bon, parce que Mme Douglas est bonne et parce que le petil André, entouré de bonté, sera bon, et parce que Jumelin lui-même est devenu bon, et parce qu'Eugène Manuel est très bon. La contagion de la bonté ! Coulez, douces larmes, coulez !

Coulez, douces larmes, coulez encore, car l'auteur de r Absent est aussi l'auteur des Poèmes populaires^: l'auteur de l Ouvrier. Et que voici donc un grand nova-^ teur ! Manuel est, à peu de chose près, l'inventeur de h poésie populaire, mieux, de la poésie sociale. Ces une poésie qui vient du peuple pour aller au peuple, peuple inspire, le poète chante, le peuple reprend 1(

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