EUGENE MANUEL
l'ct'rain... Mais pour être novateur poétique comme pour gouverner les États, il faut un peu d'aveuglement. Eugène Manuel n avait pas assez d'aveuglement. Il élait un novateur trop conscient. Il savait trop ce qu'il faisait, et sa réflexion assidue modérait trop l'élan de son lyrisme. Oui, Eugène Manuel créa à peu de chose près la poésie sociale, ayant délibéré de faire cette création par bonté d'ûme : et nous lui devons ainsi sinon la j)oésie sociale elle-même, du moins François Coppée. Manuel admirait avec quelque dédain cette poésie, cette grande poésie qui, détachant l'homme des sollicitudes contemporaines, le transporte dans le monde éternellement beau de la rêverie pure, lui donne dt^s jouissances inappréciables, mais d'un ordre presque abstrait, où l'art s'alimente de sa propre substance et demeure son unique tin. Manuel admirait avec quelque réserve les poètes qui dominent parfois le temps et l'espace d'assez haut, pour n'être plus (|ue les échos répercutés d'Age en tige de l'humanilé tout entière. Manuel admirait les poètes enthousiales qui montent hardiment le fougueux Pégase : il préférait les honnêtes poètes qui vont à pied.
\\[ il assignait à cespoètes — dont il était — une lâche particulière. Il attestait que la poésie devait de plus en plus, dans ses peintures, être de son temps; s'associera cette recherche ardente des problèmes de la vie moderne comme il disait, et jepense qu'il voulait dire : s'associer à la recherche des solutions de ces problèmes, se hasarder plus avant et plus bas dans l'expression des idées, des passions et des soulTrances qui agitent la société démocratique... (Applaudissements à gauche !)
Donc u la pauvreté, l'ignorance, le travail pénible, le vice dégradant, l'héroïsme obscur, toutes les iné-
galilés, toutes les détresses et toutes les résignations, voilà le thème de cette poésie nouvelle où ne manqueront aux mains des plus habiles ni les vives images, ni les émotions poignantes, ni les grâces inattendues, ni les puissants contrastes d'ombre et de lumière, ni les sévères enseignements. » Oh ! ces mains !
Toutefois, Eugène Manuel — si loyal ! — ne se flattait pas d'avoir découvert tout seul cette poésie nouvelle. Il était xVméric Vespuce, mais il saluait Chris tophe Colomb. Et en un style qui n'était certainement pas le style du poète, mais qui n'était pas non plus le style de l'inspecteur général de l'Instruction publique, Manuel déclarait: « Les poètes français n'ont pas attendu ce jourpouremprunterdes sujets à la vérité populaire et jeter même un coup d'œil dans ce goutïre, dont réclair des révolutions permet seul de mesurer la profondeur. Mais ce qui n'était chez la plupart qu'une inspiration passagère et, chez deux ou trois, que la pn^science d.u genre peut devenir délinitivcment une des grandes voies de la poésie contemporaine. » Ce gouffre et cet éclair et cette profondeur, et cette inspiration qui peut devenir une grande voie : tout cela indique une belle âme. Manuel est donc entré dans cette grande voie qui n'était encore qu'un petit chemin. 11 a saisi la poésie cachée dans la vie des humbles, la poésie même ({ui court les rues, celle qui se dissimule « dans les ateliers, les taudis, les hospices et aussi dans le fond ténébreux de ces consciences qui n'ont pas encore pris pleine possession d'elles-mêmes ». Le sort en est jeté. Manuel sera poète social parce qu'il est très bon — et sa poésie l'annoncera sans désemparer — parce qu'il veul généreusement améliorer la condition des hommes et parce qu'il juge cette amélioration possible. Il est opti-
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niiste. Son ot)liinismo excile le poêle qui vibre douct^inoiil en lui à faciliter, à hAler ce progrès, en travaillant à l'amélioration des conditions par l'améliorai ion <les âmes, b^u^ène Manuel poète veut des hommes plus heureux en môme temps que des citoyens plus dignes. Écrivant ses vers, pied à pied, il fait petit à petit l'éducation du sulVrage universel. Sa poésie populaire esl nécessairement, est fatalement d'un moralisateur plus ^pie d'un moraliste. Klle enseigne constamment. Elle prêche incessamment. Et je ne dis pas «|u'elle ait tort. Elle est téméraire, néanmoins, en sa sagesse attendrie !
Eugène Manuel moralise donc avec une touchante bonhomie dans ses petits poèmes où il déverse du lyrisme au compte-goutte. Il est plus ambitieux mainlenanl : il inventera le tliéAtre poétique et social; il iiseignera, il prêchera, il moralisera par le théâtre qui vise la foule et qui Taltcint. Ce sont les Ouvriers.
Et les Ouvriers sont une date, peut-être une grande date : il serait admirable que les Ouvriers fussent en même temps un bon drame. La sensibilité et roj)limisme d'Eugène Manuel s'y expriment entièrement. <U)ulez, douces larmes, coulez 1
L'ouvrier Marcel veut épouser l'ouvrière Hélène. Marcel élève encore sa mère Jeanne. 11 est d'adleurs ouvrier d'art : il peut aspirer à tout. Hélène élève son frère et sa sœur. Elle est le modèle des vertus les plus attrayantes. Avec cela, jolie, ce qui ne gâte rien, vous le savez. Elle a été presque adoptée par son patron Morin. C'est le jour de la fête de mère Jeanne. Hélène apporte un bouquet avec ses vœux. Marcel la reroit. Tous deux échangent leurs tendresses. Marcel ira demander au patron Morin la main d'Hélène. Mère Jeanne
«je, LE THEATRE DES POETES
sV oppose cependant avec douceur. Elle donne de son refus des motifs sérieux :
Hélène peut attendre, et tu le peux toi-même, Je vous connais tous deux et tous deux je vous aime. Mais le frère et la sœur sont un fardeau pesant, Qu'il faudra supporter, mon fils, en Tépousant ! Crois-moi, ne compte pas autant sur ton courage ! Tu prends une famille en entrant en ménage Et ta famille à toi, — quand elle arrivera, — Que feras-tu pour elle et qui la nourrira?
Marcel répond que, quand il y en a pour deux, il y en a pour trois, et que quand il y en a pour trois il y en a pour cinq ou pour six :
Mère, être homme avanttout, c'est avoir une femme; Être père avant tout, c'est nourrir ses enfants : Et c'est la bonne cause, enfin, que je défends î Oh ! quelle joie au cœur plus intense et plus forte. Que de gagner pour eux le pain qu'on leur apporte ! C'est se donner soi-même et créer chaque jour 1 Le travailleur a seul ces voluptés d'amour !
Malheureusement, il se produit des crises indus trielles : la maladie survient, le chômage... Marcel néglige toutes ces vicissitudes éventuelles mais fatales parce qu'il est amoureux comme Roméo et optimiste comme Eugène Manuel. Au surplus, mère Jeanne cédera... Arrive le patron Morin. Hélène lui a dit son projet de mariage. Et s'il n'est pas le père d'Hélène, il est ou peu s'en faut son tuteur. Morin se heurte à Marcel. Une longue conversation surgit de cette rencontre. Ni la conversation ni la rencontre ne restent sans résultat. Mère .ïeanne revient. Eh là!! Mère •Jeanne reconnaît en Morin son mari qui l'abandonna
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jadis. MorinétailalcooIi({ue ; un soir de crise, il la blessa d'un coup de couteau et s'enfuil. Il s'est corrigé de son vice parce qu'Eugène Manuel est optimiste. U a travaillé. Il est devenu patron el, cependant, bon. Aujourd'iiui, il déplore son passé. 11 pleure. Mère Jeanne est sur le point de ])ardonner. En tout cas Hélène et Marcel sont bien tranquilles : ils s'épouseront. Ils vivront heureux, et laborieux ; ils auront, je l'espère, beaucoup d'eufanis. Mère Jeaniu' et Morin vieilliront réconciliés et faisant le bien. Ils ne manqueront jamais de sujets d'entretien. Coulez, douces larmes, coulez 1
Oue tous ces braves gens sont braves ! Et que toutes ces bonnes gens sont de bonnes gens ! Morin, le coupable repenti, est meilleur que les autres. Mais il ne suffit pas à Eugène Manuel de nous émouvoir. Coulez, douces larmes, coulez encore I II prétend nops instruire. Le moralisateur, le prédicateur font cortège au poète. On peut admettre que le théâtre doit peindre la vérilé dans son horreur ou dans sa splendeur. Eugène Manuel est d'avis que le théûtre a pour mission de préparer une réalité meilleure, et d'annoncer l'avènement d'une société plus parfaite par l'elTort des ouvriers, et spécialement des ouvriers d'art... Morin a abandonné sa femme et son fds parce qu'il était alcoolique, Marcel fuit le cabaret :
L'absinthe? le poison couleur de vert- de-gris, Oui vous rend idiot sans qu'on soit jamais gris? Merci! — Le cabaret? l'on sait ce qu'on y gagne ! Singulier goût d'aimer à battre la campagne I Je n'ai jamais compris, sobre dès le matin, Les éblouissements de ce comptoir d'étain ! \'oyez-vous, ma raison, qu'un pareil soupçon blesse, Fait de la tempérance un titre de noblesse.
La misère et le vin ont besoin de Toubli. J'aime trop mon bon sens pour le voir affaibli ; Et nous n'avons pas trop de notre intelligence, Nous autres, pour combattre et vaincre l'ignorance.
Morin a abandonné sa femme et son fils parce qu'il était alcoolique. Mais Morin est devenu alcoolique parce qu'il ne pouvait pas s'instruire. Marcel, au contraire, peut s'instruire, et il est ouvrier d'art :
... Quand je ne vais pas — c'est là tout mon roman — Bras dessus, bras dessous, promener la maman — Car les mères aussi veulent être amusées ! — Je dessine chez moi, je vais dans les musées, Je suis les cours publics : il s'en fait à foison ! J'apprends tant bien que mal à flxer ma raison. A quoi sert d'tiabiter une pareille ville. Si cest pour y moisir comme une àme servile ! Ma mère, en nos longs soirs d'entretiens sérieux, Des choses de l'esprit m'a rendu curieux. Puis, on veut être utile, étant célibataire : J'ai des sociétés dont je suis secrétaire ! Car le Ciel m'a donné, sans nulle ambition, Des instincts au-dessus de ma condition. On doit joindre au métier tout ce qui le relève. Aider un bien qu'ont voit par le mieux que l'on rêve, Travailler sans relâche afin d'être plus fort. Et contre la misère user un moindre effort. Et d'ailleurs, il le faut, monsieur : le flot nous pousse, Et doit encor plus haut nous porter sans secousse ! Arbre ou peuple, toujours la force vient d'en bas : La sève liumaine monte et ne redescend pas !
Ainsi les Ouvriers contiennent toute une théorie sociale. C'est la théorie duprogrèsindéfini. C'est la théorie du progrès du peuple par le peuple. Eugène Manuel l'a
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\oulii, el il s'agit de savoir s'il a eu laisuii df le vouloir en vers de la comédie bourgeoise. Il s'agit de savoir - il a eu raison de penser que la poésie pouvait exprimer les réalités quotidiennes — si quotidiennes ! — de la vie quotidienne — si quotidienne I — comme de- \ait dire Jules Laforgue, qui ne ressemblait pas à lùigène Manuel. Il s'agit de savoir si la langue poéli- «jue convient à la tragédie contemporaine qui recèle tous les drames de la vie moderne. Il s'agit même de savoir si Kugéne Manuel qui était un dramaturge, était un |)oète. Mais il a donné un exemple. Un poète peut naître (pii traduira avec lyrisme la foi d'Eugène Manuel el des hommes du vingtième siècle, et dévelop[)era son lyrisme à la faveur d'une action dramatique qu'Kugène Manuel a déjà combinée posément. Après toul, le progrès social est un thème ou un sujet qui en vaut bien d'autres. Ht Eugène Manuel, qui s'en avisa, lut un initiateur autant "qu'un inspecteur général de rinslruction publique. ' Il fut ceci et cela en même temps. Celui-ci gêna celui-là peut-être. Mais celui-ci uc saurait nous contraindre à oublier celui-là 1