‹ Le théâtre des pòetes, 1850-1910Chapitre 15 sur 39 · ALEXANDRE PARODI · texte numérisé non relu

ALEXANDRE PARODI

Il est peu probable que la poslérilé se préoccupe de savoir à quel point Alexandre Parodi était vertueux. C<'pendant cet honnête homme apparaît dans la troup<' des dramaturges héroïques de la fin du dix-neuvièm<' siècle avec une silhouette originale. Silhouette frêle el grêle, mais silhouette originale, vous dis-je! Alexandre Parodi était Grec. La Grèce, qui avait déjà donné beaucoup à la France et à la culture française, mit le comble à ses bontés en donnant à la France et à la littérature française Alexandre Parodi. Le brave homme s'exalta, et pendant sa vie entière il rêva, avec une ténacité touchante, un beau rêve. Il ne se flatta pas, étant Grec et Français, de figurer tout seul pour les temps futurs le génie latin dans son expression la plus noble. Mais il s'obstina, ayant reçu de la France des lettres de naturalisation et une petite place dans un grand bureau, à lui marquer sa gratitude en enrichissant peu ou prou sa littérature dramatique. Nous ne lui en demandions pas tant... L'occasion est opportune cependant de se rappeler que la façon de donner vaut quel-

ALEXANDHE PARODI lOl

quefois mieux que ce qu'un donne. EL puis, Parodi était si vaillamment sincère dans sa reconnaissance, il disait avec tant de hautaine modestie, avec une modestie farouche et presque agressive :

Bercé sur le Mclès, j'ai chanté sur la Seine,

Par son charme et sa gloire et ses deuils attiré ;

Ma pensée a choisi son langage adoré,

Mon cothurne a sonné sur sa i)lus haute scène.

Pardonne au long amour, au dur labeur, à France I

L'humilité de l'œuvre et l'audace des vo^ux.

En venant me mêler, étincelle, à tes feux.

J'ai fait de ta grandeur ma plus siire espérance.

\ lire ce dernier vers énigmatique, on se persuadei-a <iue rétincelle était plutôt fuligineuse, mais Alexandre Parodi ne se faisait pas toujours de l'obscurité impénétrable une règle poétique ou un idéal esthétique, si l'on peut s'exprimer de celte manière. Et comment ne pas admirer que la puissance d'attraction de la France sur de nobles esprits s'exerce assez profondément sur eux pour les amener à écrire en français ou peu s'en faut !... 11 est beau que le rayonnement de l'intelligence et de Pâme franc^aises persiste si brillant et si pénétrant ! Il est beau que des hommes se rencontrent à travers le monde, dégagés de toutes les petitesses contemporaines et allant spontanément par supériorité d'esprit et de cœur à la pensée pure et libre. Alexandre Parodi fut de ces hommes-là. Il était comme Guzman, il ne connaissait pas d'obstacles. Le génie français l'attirait: il vint au génie français poussé par une force invisible qui était en lui-même. Son exemple, à défaut de son œuvre, doit rester. Mais son œuvre !

Alexandre Parodi était opiniâtrement laborieux. Il

fit loul ce qu'il pul pour Ijien faire. Pourquoi donc s'adonna-t-il 3u travail herculéen de composer des tragédies dans une époque qui ne comporte guère la tragédie ? Gardons-nous de railler ! Son astre en naissant ne Pavait pas formé poète, mais il sentait tout de même du ciel l'influence secrète. Rien d(^ ce qui était grand ne lui était complètement étranger. Il planait naturellement par-dessus la vie médiocre. Il fréquentait naturellement un monde imaginaire où des héros démesurés accomplissaient des actes gigantesques,, éprouvaient des sentiments formidables et magnifiques. Les héros de ce monde imaginaire dont Alexandre Parodi avait l'ail ses amis étaient sublimes essentiellement.

Ces goûts, ces aspirations à la grandeur frémissaienl. bouillonnaient en lui, sans s'exprimer encore. Il les développa et les fortifia en la compagnie de tous les poètes qui avaient fait du sublime leur domaine, qui s'étaient installés dans le sublime comme chez eux. 11 admirait tous ces poètes avec la même passion de les imiter. Il admirait Eschyle, il admirait Sophocle, il. admirait Euripide, il admirait Corneille, il admirail Racine, il admirait Victor Hugo. Il admirait Shakespeare. Parodi pouvait-il ne pas imiter Shakespeare? Il les admirait tous ; il les subissait tous... Parce que l'admiration fervente est quelquefois récompensée comme une vertu, il advint que Parodi, en écrivant son œuvre imprégnée de tous ces grands écrivains de tous les âges et de toutes les races, fit quelquefois songer à Crébillon le Vieux...

■ Son œuvre du moins est aussi spontanée qu'elle est livresque. Parodi écrit des tragédies parce qu'un Dieu et je ne sais quel diable aussi le poussant, l'obligent à écrire des tragédies. Mais son goût n'est point sûr. II

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s'a[)pli(]ne à le raffiner; son application esl toute • lésordonnée. De même qu'il n'esl rien que Parodi n'admire, de niômc il n'est rien que Parodi n'imite dans les ouvrages hétéroclites où se meut le sublime. Ses tragédies à lui ressentent les redoutables etî'ets de ces admirations et de ces imiialions sans discipline... Elles sont composites, elles sont un réceptacle des éléments trafiques les plus divers el les moins conciliables. Klies sont un pot-pouiri énornu» et monstrueux... Et Alexandre i*arodi veut èlre sublime ix tout prix; et il cherche et il trouve du sublime à tous les prix... Et la mesure n'est pas du tout son fait, et il s'éi^are juscju'aux extrémités de la violence. Il est tilanes([ue, it est elïrayant, il ne parvient peut-être pas à être émouvant. Monslrum horrcmliim, informe, ingcns... telle est la nai*édie de Parodi... La culture grecciue, la culture t'rani^aise ne sont point fondues harmonieusement en cet homme qui était (Irec et 1^-ancais et très ambitieux de le [)araitre : elles ont au contraire formé une sorte de produit cosmopolite assez disparate. Et cet héritier dés civilisations raflinées a écrit loyalement, scru})uleusement, intrépidement une œuvre de barbare etVréné.

Il lui faut du nouveau, n'en fùt-il plus dans le vieux monde. Il est donc en quèle de sujets qui doivent nous étonner, nous stupétier et que nous jugeons seulement l)izarres. Il veut créer des êtres surhumains, il crée des brutes inhumaines. rj'al)ord il fonce tout de suite dans ral)ominable et dans l'horrible ! Eh ! monsieur, voulezvous nous faire peur I C'est Uim le Parricide. Des sauvages terrifiants halutent en Irlande au neuvième -^ècle après Jésus-Christ. Ils ne sont pas en effet des 1res très modernes. Tlm tue son père par amour. Or, nul ne l'ignore ; dans le crime, il suffit qu'une fois on

débute, une chute toujours amène une autre chute. Ulm est donc bourrelé de remords ; il a dessein de se délivrer de ses remords et il forme le projet d'immoler son fils qui fera une victime expiatoire très convenable. Mais la déesse de la vengeance, qui est aussi la déesse de la justice, le condamne, et Ulm le parricide succombe sans accomplir d'autres meurtres. Il était temps ! Sa famille entière risquait de périr. Ces personnages sont bien épouvantables, n'est-il pas vrai ! Et je vous assure qu'ils ne s'en cachent pas. Mais ils sont encore plus épouvantables que vous ne le croyez, caï* ils hurlent comme on peut hurler quand on s'appelle Ulm, Tang-Brand, Ingjold, Skioldrôm (les héros do Parodi portent ces noms-là), et quand on n'est pas seulement des primitifs véhéments mais, par surcroît, de pauvres êtres torturés en qui se battent confusément les anciennes rehgions et les religions neuves et les divinités ardentes à se disputer les hommes.

Ulm le parricide ne révèle pas un esprit modéré. Mais si l'imagination de Parodi quitte les brumes de l'Irlande pour les claires régions de la Rome vaincue, elle ne s'adoucit point. Rome a été vaincue par Annibal parce que le temple de Vesta a été profané. Les dieux l'attestent et les dieux ne se trompent pas. La vestale Opimia s'est donnée au guerrier Lentulus qu'elle aime. Tous deux sont découverts et emprisonnés pour le supplice. Opimia doit être enterrée vive dans un large caveau où elle mourra lentement de faim. Joyeuse perspective ! Mais Posthumia, l'aïeule aveugle d'Opimia se fait indiquer par la main la poitrine de son enfant et lui plonge un poignard dans le cœur. Après quoi elle entre elle-même d'un pas délibéré dans le caveau d'où l'on ne revient pas. Charmante

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l'aniille ! (^elle de la Reine Juana ne le cède point à la famille d'Opimia ou à celle d'Ulm. Juana est enfermée comme folle, étant sensée, par son père Fernand d'Aragon, qui a d'ailleurs fait préalablement emprisonner son gendre. Il excelle, on le voit, comme père et comme beau-père. Il meurt à son tour. Le jeune ('arlos, Charles-Ôuint, fils de Juana, lui succède. Carlos rcndra-t-il à sa mère TAragon, pour ne garder que la Castille ? Ce n'est pas du tout dans ses intentions, car il veut, au contraire, dominer l'Europe. Bref, Juana en devient folle tout à fait. Mais avant de mourir elle obtient de Charles-Quint qu'il se démette un jour de son pouvoir afin de faire pénitence dans un couvent.

Le bon Parodi semblait prendre un plaisir coupable à nous montrer les familles les plus sanguinaires dans tous les siècles et sous toutes les latitudes. Mais ne croyez point à une sorte de sadisme intellectuel d'homme très doux dans le privé ! Parodi, ce faisant, ne songeait à rien moins qu'à restaurer la tragédie classique. Ce poète enclin à assassiner sur la scène des personnages illustres, dépensa ses forces pour rétaldir dans sa splendeur un glorieux genre littéraire qui n'avait (prun défaut, celui même de la jument de Roland — ceci ne CDustitue pas une allusion aux efforts identiques et presque identiquement vains de Henri de Bornier — à savoir qu'il était mort.

Parodi, toutefois, se conformait aux lois du genre périmé. Il avait une âme ardente ; mais il était d'abord un élève respectueux des règles. Il veut donc toujours peindre la lutte entre un sentiment et le devoir ou l'honneur. La vestale de Rome vaincue succombe à son amour, mais ne perd pas de vue le salut de la patrie et son devoir envers elle ; Charles-Quint de la Reine Juana

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hésite eiitro l'ambilion et son devoir envers sa mère, et l'œuvre entière se résume en la peinture de ces hésitations... Ainsi faisaient tous les grands classiques <lont Parodi aurait bien voulu être le successeur !

Mais Parodi avait trop lu et il avait trop retenu. En sa générosité naturelle, il avait trop admiré trop âv dramaturges trop disparates. Ses admirations s'enlassaient pêle-mêle dans chacun de ses ouvrages en des imitations involontaires. Surtout il ne se dégageait pas du romantisme. Il écrivait des drames romantiques t?n croyant écrire des tragédies classiques. Le pittoresque en ses ouvrages était tout extérieur; l'émotion était surtout physique. Même Borne vaincue qui a quelque majesté classique, emprunte ses éléments d'émotion au magasin des accessoires romantiques... C'est la grand'mère aveugle qui poignarde devant nous sa petite-fille. C'est le caveau, qui n'est point purement un caveau, où l'on doit emmurer la vestale amoureuse. Et n'est-ce point le goût romantique d'un pittoresque imprévu qui a conduit Parodi dans les contrées nébuleuses où vivait Ulm le Parricide?... Mais la Reine Juana ! La Reine Jiiana est le drame romantique avec tous ses contrastes, avec tous ses excès. Nous regardons vieillir les héros à toutes les périodes du drame. Voici la jeune Juana, et la voilà maintenant ridée, blanche, échevelée...Et si le fond même du sujet est une étude psychologique et morale, cette étude disparaît complètement. On ne voit guère qu'ime femmes'acheminant à la folie. La scène de folie ne nous est même pas épargnée, et nous sommes réduits à considérer comme, des manifestations du pathétique classique les égarements et les divagations d'une démente. C'est nous demander trop. Là, précisément Parodi s'écarte du drame

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pour aboutir au mélodrame historique de l'xVmbigu. 11 faut, peul-t'^lre, un Ambigu pour le peuple. Du moins il n'est plus possible de reconnaître une tragédie dans ces agitations superficielles — et abusives — de héros gesticulants, où se traduisent des états d'Ames rudimentaires et d'avance fixés. L'histoire elle-même, la nation où vivent ces personnages, leur époque, ne dominent point leur mentalité ; l'histoire n'apporte à l'œuvre que les couleurs bariolées du décor... Ainsi Parodi dépouille la tragédie de ce qui est l'essence de la tragédie. Kt comme son goûl n'est ni très sûr, ni très pur, il accumule en ses drames ce que les inventions romantiques ont introduit de plus vulgaire et de plus brutal darus la littérature théâtrale. Et comme il n'a point la fougue des romantiques, ses œuvres n'ont point le mouvement de leurs œuvres ; elles sont crues, frustes, gauches, languissantes et monotones. La tragédie n'est <!onc pas ressuscitée puisque les œuvres tragiques de Parodi ne sont pas vivantes...

Néanmoins Parodi est habile à répandre sur ses ouvrages une certaine majesté. Il crée des personnages invisibles et présents dont l'action souveraine s'exerce <le haut. Dans Ulm le Parricide^ les religions Scandinave et chrétienne s'entrechoquent un peu confusément. Dans Rome vaincue, c'est Rome et les dieux que nous devinons toujours ; il n'est pas contestable que ({uelque chose de la grandeur romaine ait passé dans cette œuvre la moins imparfaite de Parodi. Dans la Reine Jiiana, c'est l'Espagne des moines qui malheureusement fait trop pressentir l'Espagne des courses de taureaux... En outre, Parodi est apte à préparer des situations d'une grandiose horreur. On se souviendra du dénouement de Rome vaincue comme d'une des trou-

vailles prodigieuses d'une imagination grandiloquente mais forte... Parodi verse nécessairement dans l'horrible : du moins, il sait pousser ses héros au point où ils peuvent commettre des atrocités sans invraisemblance. Il fait d'eux, disais-je, des brutes inhumaines en voulant faire d'eux des ôtres surhumains : ils sont tous sur les limites de Thumanité. Ils ne vivent point une vie simple et frivole; toutes leurs énergies sont furieusement tendues. Et ils produisent ainsi une impression d'effroi qui n'est pas, elle non plus, dépourvue de grandeur. Hélas ! en créant des héros pareils Parodi semble vouloir se mesurer avec eux et il esl trop souvent écrasé par eux. Qu'on dise : il osa trop, mais l'audace était belle 1 11 n'est pas prouvé d'ailleurs que plus tard de moins grands auront plus de bonheur!

Il faudrait, en tout cas, qu'ils eussent un peu plus d«' style que Parodi et ce ne serait pas encore beaucoup dire. « Il y a un beau vers ! » disait le vieux général de cette comédie-vaudeville où se complut la bourgeoisie moderne ' le Monde oh Von s'ennuie. Oui, il y avait un beau vers dans la tragédie dont on venait de lui faire subir l'audition. Mais, y a-t-il un beau vers dans les tragédies d'Alexandre Parodi ?

Parodi avait, dans une certaine mesure, le sens des situations dramatiques... Et quand le drame se faisait mouvementé et violent, le dialogue empn:\^ntait ce mouvement et s'accordait à cette violence. Ses vers semblaient frémir comme les héros, et à la suite des tirades où passait le tumulte des âmes, surgissait le

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vers iiulc et plein qui frappe... Il esl donc bien entendu que des vers mal écrils peuvent avoir à la scène Ténergie éclatante qui emporte les applaudissements, et qu'un poète qui écrit mal peut être un bon poète de théâtre.

Mais l'œuvre ne demeure que si elle est l.ue. Pour durer, elle doit résister à la lecture. L'œuvre de Parodi résiste à la lecture d'une manière fAcheuse : elle esl, en etîet, illisible. Hélas ! on a raison de prétendre que le style, c'est l'homme. Le style de Parodi c'était donc Parodi. Mais Parodi n'était pas Français. Son style faisait la même chose (juc lui, il n'était pas français non plus.

Parodi, en dépit de son imposante bonne voluiilé cl <lc l'acharnement de son labeur ignorai! la langue française. 11 n'est jamais parvenu à être maître de la langue française. La langue qu'il s'est forgée est un jargon, il corrompt les mots, leur attribue loyalement telle ou telle signification impropre d'une déconcertante fantaisie, obscurcit les expressions les plus claires et bouleverse ingénuement la syntaxe... Et ce malheureux veut écrire des vers, des vers de douze pieds. Quelles difficultés il éprouve I Tant de pieds h mettre dans un seul vers I Oi^i les prendre? Comment les assembler en bon ordre ? Alors les incorrections pullulent, et les mots font ce qu'ils peuvent, et roulent les uns sur les autres avec un bruit sourd, ou se heurtent avec une brutalité criarde pénible aux oreilles, intolérable aux oreilles délicates. Et même lorsque, dans Borne vaincue, fauteur dramatique a des inspirations grandioses et est sur le point de rendre corfcrèle la majesté romaine, sa poétique éloquence détonne ! La pensée oratoire devient banale et vulgaire, et poncive, et, par surcroit, confuse et impénétrable et comme apocalyptique .. Le

slyl<^ manque el l'invenleur hautain de situations magnifiquement et noblement pathétiques, Alexandre Parodi, n'est phis que Joseph Prudhomme à Pathmos.

On constate l'admirable sincérité d'un homme qui se voua, saus avoir consulté personne pas même la prudence, à écrire des tragédies. La sincérité de Parodi est impressionnante, elle est émouvante, elle peut nous émouvoir encore. Aussi le devoir est-il cruel de dire la vérité à un mort généreux. Mais il a entraîné son œuvre avec lui dans la mort. Et on lui doit la vérité tout entière comme à un vivant. Parodi personnifie pour nous le poète tragique qui rime malgré Minerve; Minerve ne lui a point pardonné... Consummatum est...

Son cas serait médiocre d'abord si Parodi n'avait pas eu cette franchise, cette vocation irrésistible qui est le premier témoignage par où le génie se révèle, ensuite si les causes pour lesquelles la tragédie de Parodi a disparu aussitôt apparue, n'étaient exactement les causes pour lesquelles la tragédie elle-même s'est éclipsée de notre littérature. Je dis, s'est éclipsée, car rien n'empêche que la tragédie ne rayonne de nouveau sur notre lillérature ; et n'allons point prétendre que le goût du public lui est opposé : les héritiers de la génération qui acclama la Fille de Roland acclameront volontiers un Cid ou un Polyeiicle ; et on ne fera croire à personne que dans notre univers varié et passionné où se bousculent tant d'ames et tant de forces, les sources tragiques soient taries. Aussi bien des dramaturges — et Parodi entre autres — ont eu plus ou moins spontanément des inspirations égales en grandeur à celles des dramaturges classiques. Mais comment raviver la tragédie en lui donnant une forme sans vie !

Le vers tragique est anéanti. Tous les écrivains, qui

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ont eu Tambition de rénover la tragédie classique, ont écril une' langue pauvre, plus pauvre, encore plus [)auvre... Notez qu'eux tous ont subi plus ou moins les suggestions du romani isme. Ils ont tous plus ou moins, connue les romantiques, recher(;hé le pittoresque, jiccentué la couleur locale, augmenté même l'imporlance de la mise en scène : ils ont tous plus ou moins, comme les romantiques, accru le rôle de l'imagination... Mais les romantiques renouvelaient la forme avec le fond du drame. S'ils rfieltaient du lyrisme dans le fond (bi drame, ils empanachaient la forme, et dans leurs grands élans, ils créaient même une forme poéti(iue nouvelle, ils hérissaient leur style d'antithèses el de métaphores, ils le bariolaient d'images multicolores. Les écrivains qui leur succédaient exagéraient encore ces innovations et, virtuoses du galimatias, comm :• Catulle .Alendès, imaginaient une langue artificielle et fossile, où les mots archaïques et les néologisraes s'atVronlaienl, où le mot propre et cru s'affichait avec le mot [)récieux dans un voisinage excentrique, où les expressions torturées, dénaturées s'accumulaient surabondantes, torrentueuses, semblaient composer une langue française nouvelle... Quelques hommes, cependant, entreprirent, depuis l'épanouissement du romantisme, de prolonger le règne de la tragédie classique. Ils ne purent ni enrichir ni renouveler le vers classique. Tout aii contraire, ils l'ont réduit à la pauvreté extrême ; et leur langue est d'une misère nue. Elle est, chez les derniers tragiques, exsangue et comme phtisique. Et la tragédie classique, avec le vers tragique, périt de consomption.

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