LE GRAND PRÊTRE
Dépôchons-nous !
La conclusion est que tout est bien et que la belle Hélène n'a pas à regretter d'avoir été la bonne Hélène. La conclusion est aussi qu'il ne reste plus dans cette comédie parodique la gaieté exubérante qui inspirait Meilliac et Halévy, et qu'ils voulaient inspirer : il ne reste plus (jue le désir de faire de la parodie. Jules Lemaître fait cette parodie avec une patience d'ange. Il parodie non seulement tous les héros qu'il chérit, mais toutes les œuvres classiques qu'il adore. Ne va-t-il pas jusqu'à parodier surabondamment les stances du Cid et de Polijeiicte et d'Esiher, car il aime Corneille et Racine autant qu'Homère I II s'abandonne, avec une naïveté ravissante, à toutes les délices de l'anachronisme, parce qu'il est trop savant pour en commettre jamais un par l'elYet du hasard. 11 s'amuse beaucoup à ce petit jeu. Il croit que c'est très drôle. Parce qu'il croit que c'est drôle, il parodie avec une conscience extraordinaire. 11 suerait sang et eau, s'il le fallait. Du moins, il parodie en beaux vers laborieux, élégants certes, encore qu'un peu trapus. Et il apparaît comme un excellent nourrisson universitaire des Muses.
Voilà pourquoi il ne faut pas s'indigner contre la comédie parodique qui a entrepris de faire grimacer la beauté, la bonté et tout ce qui s'ensuit. Elle n'est pas méchante au fond. Elle manifeste seulement une crise
de croissance, et d'indépendance et de respect des classiques invétérés que nous sommes. Elle commence par un éclat de folie joyeuse, pétulante et hardie; elle se termine par une grosse espièglerie d'enfant extrêmement sage. Ce sont des espiègleries que Ton pardonne et dont on s'amuse, parce qu'on est certain qu'elles ne se renouvelleront pas.
En effet, si le burlesque persiste encore en quelquesouvrages — il est du moins tout exceptionnel et devient extrêmement rare — ce burlesque s'applique à la satire des mœurs. Il s'y applique gaiement, mais il s'y applique judicieusement.
On peut sourire de la fantaisie capricieuse de Maurice Donnay écrivant Ailleurs. Il semble être ailleurs,, lui aussi, et ne pas savoir où il va ni se préoccuper de savoir où il nous mène. Et la bouffonnerie bizarre et incohérente de ses inventions étonne d'abord. Prenez garde que le charmant auteur de Phryne\ en écrivant Ailleurs, nous donne surtout des leçons de bon sens, de sagesse, de simplicité et de naturel. La verve satirique avec laquelle il imagine les allées et venues d'Adolphe^ le jeune homme triste :
Il était lait et maigrelet, Ayant sucé le maigre lait D'une nourrice pessimiste.
Et c'était un nourrisson triste.
cette verve satirique, flegmatique, mais infatigable et impitoyable, s'exerce contre tous les travers, les défauts ou les vices intellectuels, esthétiques, moraux, voire politiques et sociaux, d'une époque fatiguée et décadente. Lisons, s'il vous plaît, ces vers :
DE LA BELLE HELENE A LA liON.NE HELENE IgO"
Holà ! Hé! Puisque c'est la fête de la Mièvre que tant j'aime. Préparez donc les gemmes
Et l'ambre coscoté, Et aussi le bonnet tuyauté Et encor (pourquoi pas ?) les petits pots d'au chocolat crème. Vers les pays moirés où marcessent les ibis, Viens-nous-en-tu chercher des alibis ?
O chère, dont les yeux où je lis plaisants chapitres Sont si grands, ah 1 si grands, Et d'un vert tant (lagrant Que l'on dirait, plutôt, de petites huîtres !
Celle satire burlesque des naïvetés et des exagéralions du « vers-librisme » a celte qualité d'être précise, de porter directement sur les sottises ou les erreurs^ nettement constatées d'une époque ou d'un monde, et, en fin de compte, d'y remédier dans une certaine mesure, tout simplement parce qu'elle fait rire d'elles! Et même si le poète burlesque n'a pas le souci vague de réformer et d'améliorer en raillant, il importe du moins que ses peintures caricaturales des êtres ou des mœurs soient exactes. Romain (^.oolus dont je pourrais prendre aussi en exemple : le Marquis de Carabas (i) écrivant telle comédie bouiîe, avec le dessein de nous égayer si cela est possible encore, par la bouffonnerie,, nous présentera des Strasbourgeois véridiques :
Nous sommes quatre bons boargeois Strasbourgeois Et, du premier janvier au trente et un décembre — Sauercrout, Pickeltleish, Saucisson — Tous les jeudis nous nous réunissons Pour faire de la musique de chambre, Weber, Chopin, Mozart et Brahms.
(1) Voir la facile et spirituellement gaie Petite Femme de Lolh de Tristan Bernard.
Cela vaut certes mieux que de jouer au rams, Même au bac, Grieg, Gluck, Bach.
Nous sommes quatre bons bourgeois Strasbourgeois.
Les personnages des Bendez'-vous strasbourgeois sont, en etïet, de bons bourgeois strasbourgeois. Fantoches exhilarants, ils symbolisent néanmoins les manies des braves Alsaciens, qui font le plus savoureux mélange de la musique, de la mangeaille et de Tamour. Dans la caricature, ils tiennent à la réalité, à la vie.
Ainsi, la comédie parodique, riant de tout et de tous pour le plaisir de rire, a disparu. Signe des temps ! nous ne sommes pas assez gais, sans doute, au commencement du vingtième siècle, pour supporter sans agacement nerveux cette gaieté sans rime, sans raison, sans cause, sans fin ; et nous avons trop avancé, depuis quarante ans, sur la grand'route oi^i cheminent les idées, pour trouver aujourd'hui quelque justification ou quelque excuse à ces futiles et interminables badinages sur les héros et les héroïnes des légendes augustes et familières de toutes les antiquités. Ils sont tellement plus éloignés de nous aujourd'hui qu'ils ne Tétaient en 1860 de Meilhac et Ilalévy I Alors, à quoi bon ! Nous voulons bien rire encore, mais rire en sachant pourquoi nous rions et de quoi nous rions. Et assurément nous admettrons toujours une comédie parodique gouailleuse, turbulente, mais nous exigerons d'elle qu'elle dise ses motifs et qu'elle raille, pour agir.