‹ Le théâtre des pòetes, 1850-1910Chapitre 25 sur 39 · JEAN RICHEPIN · texte numérisé non relu

JEAN RICHEPIN

Poète l}ri([iie, romancier, auteur dramatique, orateur, Jean Richepin profile sa forte silhouette dans notre littérature contemporaine. II est robuste, il est allègre. Il rej^arde la vie en face. Il a le corps et l'esprit trop bien portants pour ne pas être optimiste. En vain ditil :

J ai beau vivre

En France; je ne suis ni Latin, ni Gaulois.

y aï les os tins, la peau jaune, des yeux de cuivre.

Un torse d'écuyer et le mépris des lois.

Négligeons, s'il vous plaît, la peau et les os, les yeux et le torse. Mais Richepin n'a pas, autant qu'il le pense, le mépris des lois et des habitudes. — Nul ne sera plus que lui fidèle à la tradition française; et ce Rabelais ennemi des dieux, ce Villon rugissant et bien habillé deviendra académicien comme tout le mond(\.. Surtout, Richepin sera, dans son œuvre, Latin et Gaulois, essentiellement Latin et Gaulois, l'écrivain le plus franchement latin et gaulois tout en même temps qui

se soit rencontré dans la littérature française depuis beaucoup d'années... Richepin, quand il écrit ces mots, s'ignore, se dénature ou se méconnaît. Plus tard, nous le verrons s'étudier mieux, se mieux discerner, et touranien repenti, se proclamer le champion effréné de la tradition française. C'est plus tard qu'il aura raison.

Richepin est un poète lyrique qui ne cesse pas d'être poète lyrique dans ses romans les plus naturalistes, dans ses discours les plus documentés et dans ses drames les plus étayés d'action. Il est tellement poète lyrique qu'un de ses drames en prose^ le premier, suffit à nous indiquer tous les caractères de sesdrames en vers. Richepin, décidément, est poète lyrique, quoiqu'il fasse.

Mélodrame, la Glu ! Chaque héros de ce mélodrame est net et s'oppose brutalement aux autres. Impossible de les confondre. La simplicité de tous et de chacun est si éclatante! Elle étincelle, elle rayonne, elle éblouit. Et on est assuré d'avance qu'aucune complication psychologique ne viendra jamais rien obscurcir en eux. Dites qu'ils sont conventionnels? Ils le sont, en effet, parce que le poète, les ayant voulu simples, les a faits plus simples encore. Convention en art est souvent simplification. Ils ne sont plus guère des êtres particuliers, vivant, malgré leurs agitations dramatiques, une vie vraiment personnelle, ils sont des êtres généraux, des types d'humanité — un peu en dehors de l'humanité. La Glu, c'est la femme fatale, perverse, qui porte le malheur partout où elle passe, irresponsable même de sa pernicieuse séduction, force inconsciente de la nature. Marie-Pierre, qui se laisse prendre à la glu, c'est le jeune paysan amoureux, hésitant entre le vice et la vertu comme un Hercule qu'il est. Et n'est-ce pas pour

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cela que la courtisane l'attire et le retient? En Marie- Pierre se rassemblent, se concentrent toutes les folies inévitables de la passion... Et face à la femme mauvaise, voici la petite fiancée traditionnelle et toujours vraisemblable, et toujours vraie en sa douceur pâle. Et voici la mère aflectueuse, dévouée, jusqu'à l'héroïsme, jusqu'au crime. Et voici le mari de la courtisane, mari par erreur et que son infortune spécialement cruelle a grandi jusqu'au stoïcisme et jusqu'au sacrifice le plus noble. Il berce son chagrin en faisant du bien autour de lui. 11 a souffert de la méchanceté du destin; et néanmoins il veut être bon pour enseigner la bonté aux hommes, l'optimisme dans la l>onté.

Êtres simples que ceux-ci, simples essentiellement ! Jean Richepin a pour eux une prédilection si forte qu'il les créera toujours tels, quels que soient les milieux où il aille chercher ses héros! Milieux de réalité, milieux de fantaisie, milieux d'histoire ou de légende, milieux de fiction j)oétique : tous les héros qui sortent de tous ces milieux sont simples essentiellement, je l'ai dit, ils sont simples impudemment, et, parfois, ils sont simples magnifiquement.

Le Flibustier est un drame réaliste, autant que la poésie de Richepin peut se complaire et s'attarder dans le réalisme. Le père Legoez appartient à ce petit monde breton dont nous connaissons bien les caractères et les mœurs. L'idylle et la brutalité se mêlent dans l'existence attendrie et violente de ces marins aventureux, qui vivent avec puissance entre le ciel et l'eau,

songeant à la fiancée jolie laissée là-bas au village. Le père Logoez symbolise leur vie. Il est vieux. Il ne va plus à la mer, mais tous ses enfants y furent tour à tour et la mer les lui a pris presque tous. Un seul est resté, un seul, son petit-fils embarqué mousse à onze ans sur un bateau corsaire et que, depuis une dizaine d'années, il s'obstine à attendre. Il vieillit près de sa bru, Marie-x\nne, et de sa petite fille, Janie; et il attend toujours son petit-fils. Le petit-fils reviendra, et nous aurons un drame.

Mais dans Tâme élémentaire du vieux Legoez se heurteront les deux sentiments profonds de toute la race : Tamour de la famille et l'amour de la mer. L'amour de la famille est robuste, l'amour de la mer est plus vigoureux encore. Le père Legoez, quand son petit-fils devient terrien, s'étonne et ne comprend pas, et son cœur se referme. Tous les Bretons ne doivent-ils pas toujours, comme ils le font depuis des siècles, vivre de la mer et mourir par elle ! Et le père Legoez est vrai dans la mesure où il exprime la race, et il est d'autant plus vrai qu'il l'exprime avec plus de simplicité.

'Poète, Richepin ne pourrait nous représenter la réalité toute nue : il veut qu'elle s'épanouisse dans la fantaisie. La fantaisie est son domaine qu'il n'abandonne que pour toucher par instants la terre. D'autre fois, il s'y confine et s'amuse à faire surgir d'un monde imprécis, irréel, fictif, poétique des personnages de chimères. Il écrit Vers la Joie : ce poète fait la loi aux hommes et leur donne de petites et d'aimables leçons. Il imagine un prince plus ou moins charmant qui épouse genti-" ment, mais un peu lentement, la bergère et qui épouserait toutes les bergères pour nous apprendre que la simplicité de l'esprit, du cœur, de la vie est la condition stricte

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du bonheur. Et ils sont simples ces pelils personiui^es (le féerie ou de conle, ah ! qu'ils sont simples 1 Et comme ils nous font aimer la simplicité ! Jean Richepin, cependnnt, a peur qu'ils ne nous la prêchent pas d'exemple siilfisammenl. Alors, par sympathie bienveillante pour rhumanité, il se déguise lui-même en berger, Jean r»ichepin n'est plus Jean Richepin, il est le berger Bibus. 1 {('garde/ cet homme heureux qui vit dans la nature. Imitez- le. Ecoutez-le aussi. Entendez ses doctrines ([u'il développe généreusement en tirades complaisantes jusqu'à l'excès. Ecoutez, entendez et vous serez heureux, vous aussi, car vous serez simples.

Vous ne le serez pas plus que ces héros de légende on d'histoire que Jean Richepin a revêtus, pour nous l)laire, de couleurs si vives. Conrad le Loup, qui Par le (daive règne sur Ravenne opprimée, ses condottieri foicenés et Strada, et Galéas et Guido, et Rinaldi et liianca : tous et toutes sont la proie d'une passion exclusive qui les possède, amour de la patrie, ou de la lilu^rté, ou des femmes belles et fières; et c'est pourquoi leiu- vie est d'une merveilleuse intensité. Mais les guerriers sont toujours simples, simples, simples I Les artistes, dont les chefs-d'ieuvre perpétuent le goût et la M ience de la pure beauté, ne le sont pas moins. Ils vivent tels qu'ils sont dans la Route d'Kmeraiide. De (juclque nom qu'ils s'appellent, ils ne sont pas inégaux à Rembrandt et ils sont dominés totalement par leur passion pour leur art, pour l'Art, à moins que l'amour ne les en éloigne un instant, parce que la femme seule peut <lisputer un peintre à sa peinture, un homme de génie àses chefs-d'œuvre. La femme, l'amour, oui, l'amour est un des rares sentiments assez forts pour maîtriser les hommes et les conduire à sa guise, l'amour qui entraîne

le prince Charmant, nonobstant les embûches que prodigue l'ingéniosité fertile de la fée Carabosse, jusqu'au château des rêves, jusqu'au château de la Belle au Bois dormant. L'amour, ou l'idéal, l'idéal que Don Quichotte. incarne ou dont il est, mieux que personne, le chevaliei^| servant. Jean Richepin, écrivant un Don Quichotte, ne ' complique point cet excellent hidalgo. Il le ramène à, être, parmi la vulgarité matérielle des hommes, le cham-| pion de l'idéal, un idéaliste grandiose et simple, l'idéa-' liste...

L'idéaliste I L'idéal! Jean Richepin ne se contentepaa^ de chercher l'idéal dans la légende, il le trouve aussi dans la réalité qu'il déforme, qu'il transforme, qu'il^ embellit, qu'il magnifie et c'est le Chemineau. Il y a de» chemineaux. Ily a beaucoup de chemineaux. Mais iln'y en a guère qui ressemblent au chemineau de Richepin» (3n peut même légitimement prétendre que les chemineaux delà grand'route auraient peine à reconnaître u» frère dans 4e chemineau imaginé par Richepin. Cependant c'est la réalité, la réalité seule qui a fourni à Richepin cet être idéal et ce chemineau idéal. Tous le§ personnages que le poète créa se rapprochent du chciîxj mineau et le chemineau les résume tous en lui, prodir gieusement vivant et outrageusement lyrique.

Ce chemineau est un très brave homme et un très grand poète de chemineau. Parce qu'il est poète, il a même des aptitudes que n'ont pas les autres hommes, ni les autres chemineaux. Il est plus laborieux qu'eux quand il a l'étrange fantaisie d'être laborieux ; il a la joie qui réjouit le commun des mortels, la joie bonne pour celui qu'elle anime, bienfaisante à tous ceux qui ea sont les témoins. Puis, ayant beaucoup vu, il a beaucoup retenu et il donne aux humbles pour rien, pour le plaisir

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