‹ Le théâtre des pòetes, 1850-1910Chapitre 26 sur 39 · JEAN RICHEPIN · texte numérisé non relu

JEAN RICHEPIN

(le faire le bien, les mille et une ruses honnêtes que son expérience lui enseigna: il est le passant favorable qu'envoient les dieux inconnus.

Hélas ! on n'a point coutume de juger ainsi les cliemineaux qui terrorisent les villages ni les paysans qui les subissent parce qu'ils ne peuvent point les supprimer. Le chemineau de lUcliepin est bon comme tous les paysans de Richepin sont bons. Ils sont des êtres à peine , ils sont des personnifications diverses de la bonté. Mais le chemineau est la bonté meilleure encore, parce qu'il est la bonté poétique, parce qu'il est la poésie. O délicieuse sincérité ! O simplicité ! Cette poétique bonté si puissante en lui et si spontanée: voilà ce qui communique au chemineau de Richepin une force supérieure. Aussi bien n'a-t-il qu'à pamître pour que le plomb vil se change en or pur et pour que toutes choses s'arrangent. Il est le magicien à cjui rien ne résiste. Il est le poète.

Prétendra-t-onque Richepin s'est inspiré de modèles?' Évidemment, le chemineau et les paysans qui l'entourent rappellent les paysans de George Sand. George Sand écrivant la Mare au Diahle, la Petite Fadette, François le Champi, dépeignait des paysans qui n'étaient pas âpre& au gain, qui se moquaient du gain et n'avaient aucune âpreté et qui faisaient honneur à l'homme des champs» des paysans qui rêvaient et qui étaient sensibles à la beauté des paysages, des paysans enfmqui manifestaient un grand détachement des vulgaires intérêts d'ici-bas. D'autre part, il nous plaît aujourd'hui d'attribuer au paysan, au citoyen des campagnes mille qualités recommandables qui font les braves paysans et les bravescitoyens. Toutes ces qualités, le chemineau les possède et il les exhibe, si l'on peut dire, avec une aisance et un

sans-façon d'autant plus séduisants qu'il a moins Tair d'en tirer vanité. Il se laisse aller dans la vie, il se laisse vivre et la bonté émane de tous ses gestes et de toute sa vie et de toute sa personne. Mais il n'est pas vrai que Richepin se soit préoccupé d'unir le passé au présent, d'imiter George Sand et de flatter les goûts populaires d'une démocratie. 11 s'est abandonné à sa nature, en un jour d'inspiration et de verve, et tous ses personnages se sont groupés pour former un héros, le héros de Richepin, le héros simple et magnifique, qui agit et qui chante, dont la chanson est joyeuse et dont l'action est bienfaisante.

Et mainteftant, observez, scrutez et comparez I Aucun personnage du théâtre de Richepin n'offre les complications décevantes de la plupart des hommes de notre époque. Ils sont tous frères parce qu'ils traduisent tous, sous leurs apparences variées, la philosophie du poète. Cette philosophie est que la bonté est un remède à tous les maux et que l'optimisme est la seule raison de vivre. Cette philosophie est simple aussi. On l'aperçoit telle quelle dès le vibrant et pittoresque et coloré mélodrame de la Glu.'

La bonté et l'optimisme : Jean Richepin dans tout son théâtre propose à tous les bourgeois cette vérité, cette règle de vie. Dans son œuvre tout entière qui prépare et qui illustre son œuvre dramatique a-t-il fait autre chose que révéler l'âme bourgeoise simple, et parfois grossière et souvent candide et si intensément poétique ! Tous les sujets qu'il chante sont d'abord tous ceux par quoi l'esprit et le cœur du bourgeois sont émus davantage. C'est Dieu dont le mystère les opprime : et Jean Richepin lance contre Dieu une foule de blasphèmes violents. Or, les bourgeois resserrés en

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leur étroit milieu sont bouleversés dans leur Ame puile spectacle de la mer et de sa majesté furieuse ou calme ; et au fond de leurs boutiques, ils ou elles rêvent éperdument au gain qui leur permettra d'aller vers ime plage d'où l'on a vue sur l'infini. Cette impression profonde et confuse que la mer leur communique est élémentaire et vaste. Richepin la déploie magnifiquemenl dans ses vers : échos dix mille fois répétés de rêves qui hantent les braves gens dans leur pacifique sommeil î Mais en leur vie réglée, qui donc leur inspire le plus d'admiration terrifiée si ce n'est ces hommes qui vivent hors les lois, courent libres parmi l'air pur dans l'incommensurable étendue des campagnes ou se cachent, indépen<lanls,à travers les bas-fonds des villes? Gueux qu'ils redoutent, gueux qui les enthousiasment, si difïerenls d'eux dans les romans et dans les mélodrames ; gueux dont Hichepin observe passionnément, à l'instar des bourgeois, les généreuses violences, les infamies énormes ou les attendrissantes sentimentalités et qu'il chante, qu'il chante encore, bourgeois incessamment lyrique ! Certes ils sont chastes, les bourgeois et de paroles décentes ! Mais l'amour sexuel et ses gestes ne sont-ils pas un sujet inépuisable de plaisanteries entre les joueurs de manille ! Et tous les bourgeois contemporains jouent à la manille. Que dis-je ? l'aptitude génératrice est celle dont — mâles vaniteux — se glorifient le plus naïvement les bourgeois entre eux, même lorsqu'ils ne sont pas ivres. Richepin répand tout entière cette vanité simpliste dans les Caresses. Et ne vous étonnez pas que l'auteur des Blasphèmes et des Caresses ait écrit le Chemineau. Cette diversité, presque contradictoire en apparence, élargit singulièrement son œuvre,

lui assure sa signification, et, en quelque manière sa portée morale ou sociale. Jean Richepin exprime, sous leurs deux aspects opposés, les sentiments universels de l'humanité moyenne. Il exprime les deux tendances extrêmes du commun des hommes : tous leurs instincts d'abord, toutes leurs aspirations ensuite, et le contraste entre ces instincts et ces aspirations l'émerveille ! Sans doute, il subit également presque à son insu l'influence des doctrines littéraires : et en premier Heu, il n'est que plus ardent à céder à son tempérament et à exprimer, avec le naturalisme le plus cru, les instincts* débridés des hommes ordinaires, et en second lieu, il chante d'autant plus vivement leurs aspirations poétiques : des extrémités du matérialisme, voilà qu'il est allé, qu'il a sauté jusqu'aux extrémités de l'idéalisme.

Sans doute, dans la vie quotidienne tant de matérialisme et tant d'idéalisme sont impossibles. In medio stat Veritas. La réalité est entre les deux. C'est parce que l'œuvre de Richepin montre à tous les hommes enchaînés par l'existence de quelles [façons ils peuvent s'épanouir, c'est pour cela que son œuvre est humaine., Et n'allez pas prétendre que la philosophie de cette œuvre est superficielle. Jean Richepin n'aperçoit pas par quelles incertitudes est troublée l'humanité d'aujourd'hui : il n'est pas homme à apporter sa solution au problème social du commencement du vingtième siècle. Mais il voit pour quelles causes l'humanité est perpétuellement bouleversée et que ses maux proviennent du désaccord entre ses instincts et ses aspirations... Guérira-t-il ces maux ? En tout cas il ne cherchera pas le remède dans les hypothèses compliquées des hommes de bonne volonté, mais de grande

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