JEAN RICHE PIN
présomption qui se flaltent de préparer Tavenir. Il le cherche dans la vie même des siècles passés. 11 se persuade que l'âge d'or est derrière nous, au temps où tous les hommes vivaient à travers le monde, comme les chemineaux, goûtaient le bienfait immense du ciel, de la lumière, du soleil, des étoiles, des fleurs, des arbres, de la nature entière, étaient optimistes, étaient bons, s'exaltaient dans la joie de vivre.
Voilà comment, poète et dramaturge, Jean Richepin vcst sociologue et moraliste.
Assurément celte sociologie et cette morale paraîtraient un peu vaines et même un peu pauvres, si le dramaturge ne venait les soutenir de ses ingénieuses combinaisons, si le poète ne les enrichissait à son tour de son lyrisme loyal.
Le dramaturge qu'est Hicliepin sait être, quand il y songe, très habile et vivant. Les péripéties de ses drames pourront être mélodramatiques. Qu'importe ! Elles se déroulent dans une chaude atmosphère. Et un pittoresque énorme retient l'attention de ceux que les événements sont impuissants à émouvoir. Ce pittoresque est extérieur. Jean Richepin est trop sensible à la vie universelle des choses pour ne pas associer toutes les couleurs de la nature aux mouvements de l'action et de Tâme.Et il saura plus que personne autre multiplier les peintures de mœurs, dont le décor accentuera encore la chaleureuse vivacité. Mais le pittoresque est aussi dans les héros eux-mêmes, qui vivent souvent d'une vie trop forte et trop vibrante pour ne pas nous mener où ils veulent...
Le pittoresque est surtout dans le lyrisme des vers. Banville voulait que le drame fût éperdument lyrique. Richepin a obéi à la volonté de Banville. Mais il est un des rares poètes dramatiques de notre époque qui ne soient pas lyriques selon les principes de Banville et par imitation de Banville. Richepin a toujours une ampleur et une force particulières et son lyrisme se compare à celui de Hujjfo.
Dans le drame, le lyrisme se répand en tirades, el s'épanche en couplets. Richepin est toujours disposé à chanter un couplet, à lancer une tirade. Son œuvre dramatique contient la plus belle collection de discours éloquents qui se puisse imaginer. On les pourrait tous réunir en un livre et les poètes, à Fimagination anémiée, y viendraient quérir leur réconfortante pâture Le livre serait d'ailleurs d'une énorme variété. Tous les sujets développés sur tous les tons !
Oui, une ardente verve lyrique anime ces développements. Mais Richepin n'est pas seulement un poêle véhément et abondant : il est souvent un poète original. Ses vers savent être matériels, concrets quand il le fîiut, sans cesser d'être poétiques. Si dans le Chemineaii Richepin célèbre les beautés idéales — et bien connues — de la vie des champs, il en décrit aussi les fcl^aires réalités. Et ces descriptions, pour être vraies, sont cependant savoureuses. Et ce lyrisme, pour être naturaliste, ne reste pas cependant terre à terre. L'élan du poète nous entraîne el il n'est rien que sa poésie ne transforme. C'est en quoi Richepin est un poète original.
Original, il l'est encore par son infatigable virtuo-
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silé. Les sujets les plus disparates l'oiil inspiré tour à tour. Il a puisé ses inspirations et ses rêves à toutes les sources de la vie. Il s'est trouvé que ce virtuose de l'inspiration poétique était par surcroît un virtuose de la rime et, ce qui vaut mieux encore, du rythme. Sa dextérité est un prodige. Son ini^éniosité est une merveille. Il est étonnamment souple en son exubérante fantaisie. Il accomplit incessamment des prouesses. Malheureusement nous avons le loisir de nous apercevoir quelquefois qu'il ne lesaccomplil pas à son insu, et que ce jongleur émérite essaie, en se jouant et pour se jouer lui-même, des exercices stupéfiants et dangereux. Il ne compte pas seulement sur ses aptitudes naturelles d'acrobate littéraire, mais sur son expérience immense ! Quels tours n'a-t-il pas faits déjà qu'il recommencera en les exagérant !... Néanmoins, cette indépendance, qui paraît extravagante et comme folle, ne l'empêche pas de se plier à toutes les disciplines des vers. Il est plu.« libre et plus fort, obéissant à des règles tutélaires. Protégé par elles, il s'élance plus hardiment et malgré sa fougue tumultueuse il ne brise jamais l'harmonie. Et cette harmonie s'enrichit souventjde sonorités imprévues parce queRichepin est un virtuose du mot. Il connaît les réserves inépuisables de la langue française. Et il lui plaît de décorer la langue moderne de tous les ornements de la langue ancienne... Là s'affirme le traditionalisme instinctif, spontané de Richepin... On a \ii Richepin discourant parmi les académiciens, esquisserla théorie de son traditionalisme littéraire. Il l'a esquissée avec de beaux gestes et de grands éclats de voix. Et, pour ce faire, il a combattu sans y prendre garde « les représentants mêmes de la littérature académique, les tristes sages dont la pénurie verbale a fait croire que le
français était pauvre, les esprits étroits, confits en prétendu, bon goût sous prétexte de modération, sobres jusqu'à la sécheresse, maigres jusqu'au décharnemenl, et dont la distinction, a pour idéal d'être parfaitement insipide,incolore et neutre... «Et il a exposé sa doctrine, en prêtant le plus poliment du monde aux académiciens des sentiments qui n'ont point coutume d'être leurs sentiments. Il attesta vaillamment le traditionalisme de sa Muse : « Voilà, dit-il, j'en suis certain, l'humble mérite qui m'a valu votre faveur et qui vous a permis de ne point prendre garde à la rudesse souvent débraillée de cette Muse et surtout à la témérité inattendue de sa démarche le jour où, soudain, elle osa venir frapper à votre porte, 'après avoir si longtemps et si cavalièrement battu l'estrade par des chemins étranges et quelquefois mal famés. Les gens à courte vue qui ne vont pas au fond des choses en montrèrent quelque étonnement et taxèrent la pauvre Muse d'irrévérence. Mais vous, Messieurs, vous ne manquâtes point de lire tout de suite dans ses yeux son respect pour votre histoire, et son admiration absolue pour les grands noms qui font de cette Coupole un ciel resplendissant de nos plus merveilleuses étoiles. Vous n'avez pas mis en doute une seconde, rien que sur la chaleur de son accent, la filiale tendresse qu'elle a toujours témoignée à ces héros de notre race et à la langue divine dont ils sont les Égrégores. Vous avez surtout pris en considération son amour passionné, presque frénétique, de cette langue qu'elle estime la plus claire, la plus souple, la plus riche, la plus belle dont les hommes aient fait usage depuis les Grecs. Vous n'ignorez point que jsa dilection pour cette langue avait comme un air de religion, et ne craignait pas d'aller comme celle qu'on a pour Paris,
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avec Montaigne, jusqu'aux verrues, avec Mme de Staël jusqu'au ruisseau. « Verrues » et « ruisseau » c'était ici des termes de patois et des vocables argotiques. N'importe ! cet excès même d'amour dont la fureur devenait de la candeur ne laissa pas de vous toucher sans doute, voyant la bonne foi fervente de la pauvre Muse, puisque vous avez consenti à ne pas lui tenir rigueur de son verbe souvent populacier, puisque vous avez sinon absous, du moins toléré son audace à prétendre que le soleil ne cesse pas d'être le soleil quand il se mire dans l'or gras des purins et dans la glu noire des fanges, et puisque finalement vous avez acquiescé sans haut le cœur à ce que je vous la présentasse cette Muse comme une de ces gaillardes ayant pour parangon la Dorine qualifiée par Molière d* un peu trop forte en gueule, mais tout à la fois comme une fille saine dont le vocabulaire fleure bon le terroir, comme une dévote aux gloires et aux traditions dont vous avez et entretenez le culte et surtout comme une prêtresse (bacchante, soit, mais prêtresse) vouant toutes ses forces et tout son cœur à l'adoration exclusive de notre langue, si bien que le plus grand crime de cette naïve coupable consiste peut-être en ce qu'elle a voulu, la folle, savoir trop de français parmi de soi-disant sages qui n*en savent plus assez. » Il n'est pas interdit de croire à l'aveu des écrivains même lorsqu'ils se confessent avec cette impétuosité. Et toutes les déclarations de principes de Richepin sont sincères. Retenons cependant que si sa culture classique affermissait en lui son traditionalisme, ce traditionalisme était conforme à sa nature. Il était, il restait intellectuel et sentimental. Parfois, il a Tair d'un rhétoricien bruyant et exaspéré ; s'il ne se paie pas de mots, les mots le grisent... Et son ivresse qui est toujours d'un
poète n'est jamais feinte.. Mais s'il jette pêle-mêle en ses improvisations savantes les mots de tous les siècles, c'est parce qu'il sent en lui l'âme diverse de tous les écrivains qui les apportèrent au trésor de notre langue. Quoi qu'il dise et quand même il écrit des drames d'où l'auteur dramatique doit être absent, Jean Richepin se confond avec ses héros, il se regarde vivre en eux, il vil en eux... et ce sont ses propres sentiments qu'il exprime .sans lassitude. Son œuvre c'est, avec l'étalage complaisant d'une culture peu ordinaire, la frénésie multiple d'un «tempérament » extraordinaire... Voilà pourquoi il serait funeste d'imiter l'œuvre de Richepin. Voilà pourquoi on ne peut imiter même l'œuvre dramatique de Richepin parce qu'il n'en est pas absent, parce qu'elle serait sans doute un peu vide et boursouflée, s'il ne l'emplissait pas. Voilà pourquoi Jean Richepin glorieux demeure isolé. Mais on l'aime parce qu'il a trouvé les manières les plus sympathiques de célébrer dans tous ses ouvrages le culte du moi.
Richepin est le plus retentissant , le plus cordial de égoiistes.