EDMOND HARAUCOURT
Edmond Haraucourl n'est pas un poêle badin. Il lu arrive rarement de rire sous les cieux. 11 roule dans son esprit Irop de pensées qui sont des mondes, — des mondes où l'on s'ennuie. 11 est soucieux du bien, du beau, du vrai, du juste; et par conséquent du mal, du laid, du faux et de l'injuste. La (pieslion de savoir ce qu'est exactement l'âme humaine ne lui est pas non plus indifl'érente. Tout cela ne prête guère à la plaisanterie. Et les vers de Edmond Haraucourt sont de beaux vers terriblement graves. A ne vous rien celer, Edmond Haraucourt fait de la grande poésie.
Ce poète est un néo-classique. Il est apte à avoir des idées et aies exprimer clairement, fortement, puissamment. Il a le goût de l'ordonnance régulière et majestueuse. 11 a de la logique et de la méthode. Il ne s'égare point parmi des développements lyriques. Il va droit, d'un élan sûr. Néanmoins, la trace d'autres influences se relève en ce poète d'intelligence plus que de sensibilité. Haraucourt est imprégné de Victor Hugo. Ne lui a-t-il pas prophétisé au jour de sa mort une influence immortelle î
Lorsque le premier homme, au premier soir du monde. Vit le soleil rouler vers la mer, il s'enfuit Loin, seul, sous la paix morne et vaste de la nuit, Croyant que la lumière était morte dans l'onde.
Le jour revint riant à la terre féconde, Puis les races passaient, naissaient, mouraient, sans bruit Et voilà dix mille ans que l'Astre tourne et luit, Versant à tous les cieux sa chaleur toujours blonde !
Mort immortel. Flambeau du rêve, ô Père, ô Roi ! Tes fils qui t'ont pleuré s'éteindront avant toi; Ton âme est un soleil qui plane sur nos âmes.
La splendeur de ton nom vibre dans l'univers,
Et jusqu'au seuil du temps s'enflammant sous tes flammes
Les cœurs refleuriront aux baisers de tes vers.
Car c'est ainsi que Edmond Haraucourt célébrait Hugo en termes enthousiastes, mais raisonnables. Le cœur de ce poète vibre : mais Tesprit reste son maître. Et Haraucourt ne chante pas pour ne rien dire.
Il a célébré Vigny av^nt Hugo, après Hugo. Il admire, en effet, avec un peu de généreuse envie, Alfred de Vigny, son génie, son âme, son attitude :
Maître au bras fort, géant de bronze et de granit, Cœur taillé dans l'airain, front moulé pour les heaumes, Demi-dieu survenu dans le siècle des gnomes, Près du cercueil ouvert d'un monde qui finit.
0 poète 1 Du fond des ombres où nous sommes, Je t'aime et te salue avec un respect saint, Toi qui portas la mort dans l'orgueil de ton sein. Sans pousser un seul cri d'angoisse vers les hommes.
Tu mis ta large main sur ta poitrine en feu, Iilmprisonnant ton cœur dans sa torture intime. Et trop fier pour vouloir un renom de victime, Tu gardas ton secr/et pour toi seul et pour Dieu.
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C'est jusqu'au dernier jour que ta douleur s'est tue. Les ans s'accumulaient sur les ans ennemis Tant qu'à la fin, brisé d'efïort, tu t'endormis. Grave, immobilisant ton calme de statue.
Ce n'est pojiit seulement riiomniaji^e d'une })iété réfléchie. C'est le sonore cri du cœur. Haraucourt aspire à ressembler à Vigny — poète idéal. Si ce n'était à Vigny, ce serait à Leconte de Lisle sans doute. Haraucourt est impressionné profondément par la majesté littéraire des Poèmes barbares, des Poèmes antiques, plus encore par l'esprit du poète qui se décide à garder une impersonnalilé impîi^siblo, par liauteur, semble-l-il, et j)ar dédain I
Unissez toutes ces admirations et toutes ces inspirations, représentez-vous un poète qui a étudié toutes les doctrines philosophiques et particulièrement les nouvelles, qui a aimé surtout les théories du positivisme moderne, qui alegoûtdevivre,maisobserveconslammentsa vie et la juge, se sent faible et d'autant plus faible qu'il veut vivre davantage, cède aux impulsions de ses instincts au moment qu'il croit leur résister, a des regrets, des remords, des repentirs, car s'il n'est pas croyant, il reste chrétien, néanmoins va dans la vie vers l'éternité avec une sorte de noblesse agressive parce qu'elle se sent fragile : tous ces éléments s'amalgament et la poésie ample et farouche de Edmond Haïaucourt jaillit. Haraucourt dédie à Leconte de Lisle le premier poème de VAme nue. Leconte de Lisle dissimulait son âme aux regards des hommes. Edmond Haraucourt expose qu'il leur montrera, au contraire, la sienne toute nue- Garde dans ton cœur fier le dégoût du mensonge, Superbe de cynisme et de triste impudeur,
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Montre à tous comme à moi le cancer qui te ronge, Déshabille ta vie et fais voir ta laideur.
Tant pis si l'on te hue et si la foule infâme, Pour se punir de toi te choisissant martyr, Vient souffleter son âme au miroir de ton âme ! Le monde ne vaut pas qu'on daigne lui mentir.
Mentir, c'est dégrader ses vices et sa honte ! Tout nu, marche tout nu ! Sois l'apôtre du vrai; Dans les tentations que ta faiblesse affronte Défends à ton orgueil de dire : « Je vaincrai ».
(^est bien le môme orgueil que celui de Leconte de Lisle. Peut-être seulement l'orgueil de Edmond Haraucourt est-il plus acrimonieux, parce qu'il est plus douloureux.
La tristesse humiliée du poète considérant sa vie est poignante. Son orgueil se rebelle et se raidit ; mais le poète souffre, et il éproiive ces souffrances qui dans les siècles de foi conduisaient aux cloîtres et agenouillaient près des autels les êtres d'action intense. Le poète a bien essayé de se réconforter dans la volupté ; mais cette homéopathie morale ne lui a pas réussi extrêmement. Il chante avec une frénésie sombre et sauvage le ventre de la femme, magique bouclier dont il a couvert son cœur, Égide de Vénus, Gorgone d'ivoire.
Méduse qui fais fuir de mon cœur attristé Le dragon de l'Ennui dont rien ne me délivre; Arme de patience avec qui j'ai lutté Contre tous les dégoûts de vivre !
Je t'aime d'un amour fanatique et navrant, •Car mes seuls vrais oublis sont nés dans tes luxures Et j'ai dormi sur toi comme un soldat mourant Qui ne compte plus ses blessures.
EDMOiNI) IIARALCOLHT Jll
Dec idem en l, la volupté csl un remède surfait aux inquiétudes de Tâme. Et Ilaraucourt cherche pîutout un remède plus efficace. En vain. II remue et triture ses tortures. Il ne découvre nul moyen de les adoucir. Il fait sur lui-même un suprême elTort, et voici (ju'il devient stoïque. Le stoïcisme désabusé mais éloquent est son refuge et sa ven<?eance. La littérature aussi, car tout de même Ilaraucourt prend (piehpie plaisir à s(^ raconter; et il lui serait pénible de souffrir moins, s'il devait i)enlr(î ainsi des sujets et des occasions de méditations lyriques :
Tels sont mes vers, figés dans leur gravité morne, Et qui hurlaient en moi comme une mer sans borne. Ils hurlaient des chagrins dont j'ai pensé mourir, Mais quand je les écris j'ai Uni de soulïrir...
Les poètes ont ainsi des consolations I Convenons ipit* Haraucourt Jes mérite bien pour la noblesse de sa confessiim poétique. — C'est une confession, en effet, avec tous les examens de conscience préliminaires^ concomitants et subséquents ! La confession, certes, est magnifique et presque insolente en son humilité présomptueuse. Ce pénitent lyri([ue convoque trop volontiers les mondes à l'écouter. Il ne murmure pas ses péchés. Il les clame ; et ses clameurs ne vont pas sans redondance ni boursouflure. Mais, le plus souvent, quelle harmonieuse gravité ! et les poèmes se développent en lignes fermes, nettes et pures. Quelle majesté ! Quelle grandeur ! On sent, de reste, que ce poète 'philosophe, accédant au théâtre, ne se proposera pas de régénérer le vaudeville.
Il ne s'adonnera même pas à séduire par des gentillesses. Haraucourt manquera toujours de grâce. Il est
médiocrement délicat et fin. La mièvrerie n'est pas son fait. Mais il édifie des œuvres de force et d'ampleur.
l\ prétend étudier les passions et les idées qui dominent les hommes, les grands symboles qui éclairent révolution de l'humanité. Il n'est point capable de créer des symboles nouveaux, d'imaginer des conflits où les passions humaines s'entrechoqueront avec une puissance inattendue, de faire jaillir de ce choc une lumière plus vive sur le fond de l'âme. Il se rattache donc, il se raccroche donc aux immortelles légendes si expressives en leur simplicité, — c'est Héro et Léandre^ cesi Circé — aux chefs-d'œuvre littéraires que l'esprit des hommes a déjà pénétrés — c'est Shylock. Et nous sommes contraints d'évoquer Shakespeare ou Vigny avant de considérer Haraucourt. Il s'essaie donc à dessiner de nouveau les types généraux par lesquels la noblesse ou la bassesse,, la vertu éblouissante ou le vice prestigieux se personnifient. C'est Jésus. C'est Don Juan. Ici et là, Edmond Haraucourt interprète, non sans originalité, le sens deslégendes, ou des créations poétiques, ou des événements héroïques de l'histoire spirituelle et morale. Il accepte pour sien le dépôt dont les générations ont,. au cours des siècles, enrichi ces événements, ces créations ou ces légendes. Il y ajoute l'apport de son époque et aussi l'apport de sa propre pensée. Ainsi les œuvres largement ambitieuses de Edmond Haraucourt sont des œuvres significatives. Elles constituent, en leur lyrisme dramatique, des documents sur notre évolution et sur nos aspirations.
Ces documents, Edmond Haraucourt les collationne systématiquement. Quand il écrit Don Juan de Manara qui est, avec la Passion, son œuvre capitale, il s'en-
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quierl (le toutes les transformalioiis du type de Don Juan à travers les âges, il lail l'analyse du type et la critique des transformations. 11 n'est pas seulement le poète qui, dans un élan spontané, complète les ébauches antérieures de grands lyriques et degrandsdramalurges, il est rhistorien des esprits et des âmes, et sachant où il va, il sait d'abord d'où il vient. 11 assure chacun de ses pas. Ce poète, philosophe autant qu'historien, ne confondra point les doctrines et les temps. 11 ne mettra dans son ouvrage ou dans son héros (jue des éléments classés avec soin.
Don Juan, Faust sont comme Caïn, comme Prométhée, des révoltés, a Car Faust et Don Juan, ces deux frères, nos ancêtres, représentent bien plus qu'une légende : ils sont un mythe. Ils appartiennent à l'histoire de la religion, à l'histoire morale de l'Europe; ils sont les deux saints caïnistes, les deux fils auiés de Satan, et ses vengeurs, le double relèvement du vaincu qui, tombé du ciel une première fois, enfoncé dans l'abîme par Jéhovah triomphant, a rêvé de rébellion dans la profondeur des ténèbres. Pendant quelques milliers d'années, sourdement, au fond de la terre, au fond de l'âme, la révolte a fermenté, germé, pour sortir et s'épanouir en cette double floraison: Don Juan, Faust. Car, en vérité, qu'est-ce donc que Satan, sinon l'Homme? , Smon les instincts de l'homme nobles et bas, la Chair et la Pensée. Les phases de la révolte sont distinctes. Mais si un Don Juan prêche le droit de vivre, il le prêche toujours d'exemple. Au reste, chaque époque le comprend à sa guise. Dans le moyen âge, il n'est, que la brute en délire, le péché de la chair, la folie de luxure, l'instinct déchaîné, mais l'instinct inconscient, symbole de la bête humaine en révolte contre l'homme et Dieu,
Et tel est le Don Juan de Tirso de Molina. Molière le transforme. Son Don Juan n'est guère amoureux. Mais il est démolisseur, et pour libérer les hommes, fonce sur les dogmes et sur les cultes. C'est le Don Juan de la pensée libre : de loin il prophétise et prépare déjà une révolution. D'autres poètes le modifient encore : Mozart, Byron, Musset, Gautier, Baudelaire. Les esprits les plus différents s'attachent tour à tour à Don Juan, el, peu à peu, lui prêtent la conscience de ses actes. Il n'est plus la bête débridée, mais l'homme qui réfléchit et qui se juge. « 11 va venir au château de Miremonde. Henri Roujon lui apporte le regret — dans une maison de recueillement, du fond de laquelle Don Juan lassé mire le monde ; car un palais très gris a remplacé les rouges gouffres de l'enfer, et nul n'est damné... Pour la première fois. Don Juan trouve son châtiment en lui. Il a rencontré l'élue et ne la reconnaît que lorsqu'il a passé. Regret égoïste et qui n'est pas encore un repentir. Le libertin n'est plus damné, mais il n'est pas encore sauvé. » Nous allons racheter Don Juan et de la terre? vainement parcourue le ramener au ciel. Qui a conduit, qui a sauvé Don Juan? Laverdan et Dumas père disent : la femme. Zorilla dit : la grâce, et il le fait mourir. Mérimée dit : lui-même et il l'enferme dans un cloître. Haraucourt i-ntervient (i) et il précise le salut de Don Juan par la charité, par la piété, par l'amour de Dieu. 11 prend le Don Juan de la réalité, Don Juan de Manara qui naquit à Séville précisément vers l'époque où
(1) MouNET-SuLLY et PiERRE Barbier : la Vieillesse de Don Juan. Don Juan devenu vieux, excite encore l'amour, d'une jeune fille. Mais il prévoit les déchéances de la vieillesse ; et il se suicide généreusement — pour ne pas se survivre. — De Pierre Barbier, un petit drame, Vincenelle.
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rii'so (le Moliiia appoiiail au théâlre lo type de Don Juan. L'anli([ue Tenorio ensanglantait la scène, le jeune Manara épouvantait la ville. L'un et l'autre se répondaient. Le peuple s'y trompa et les eonfondil, mais il fui frai)pé parla conversion, les remords et la contrition de Manara plus encore que par ses débauches. De se révolté, il fit un saint. Et voici que Don Juan de Manara doit épouser Doua Dolorès, la fille aînée du Commandeur, alors que Don Miguel de Solis épousera la cadette, Dona Luseinde. Don Juan désire aussitôt Luscinde parce qu'elh^ ne doit pas être à lui. C'est un impulsif. Mais Haraucourt ne manque pas détablir avec toute la finesse moderne la psychologie de ce héros, et d'analyser son avidité de vivre et de jouir :
C'est un ogre ! Il s'affame
Sitôt qu'il voit les gens avoir de l'appétit :
J'ai soif, il boit; j'ai faim, il mange et tout est dit.
Il aimera ce qu'il n'aime pas, si je l'aime.
Il veut tout, il prend tout, par force ou stratagème.
Tout est bon! Un gueux chante, il désire sa voix;
Il voudrait être tous les hommes à la fois :
Les heureux, les soutirants, être pauvre, être riche,
Etre jeune, vieux, mort, être tigre et caniche.
II ne veut que le quart de tout ce qu'il voudrait
Kt ne mourra, s'il doit mourir, que du regret
De mourir sans avoir vécu toutes les vies î
Il séduira donc immédiatement Luscinde. Elle résiste, se perce d'un poignard. Le Commandeur survient. Il le tue. Don Miguel et l'Inquisition soupçonnent Don Juan du crime, le poursuivent. Don Juan leur échappe, arrache Dolorès, toujours amoureuse, du couvent où elle est entrée, puis se convertit, non sans tuer
Don Miguel qui le provoque. L'effort de Haraucourt est de prouver que Don Juan, en allant à Dieu, ne transforme pas, mais épanouit sa personnalité. Un immense besoin d'expansion dilate l'âme de Don Juan; — à l'étroit en lui-même, il aspire à sortir de lui ; il se projette et rayonne; il envahirait l'infini. L'amour est la vibration la plus intense; il se jette dans l'amour. Aucun baiser pourtant ne l'assouvit. La femme l'emporte au bord du ciel, mais jamais jusqu'au ciel. Tout prend fin : il rôvait d'infini ! Tout est relatif : il rêvait d'absolu ! Et Don Juan retombe à chaque essor. 'N'est-il donc pas un amour sans lendemain, toujours fidèle et toujours vierge ? Une possession qui soit sans désillusion, ni souillure? Un baiser qui reste divin? Soudain, une lumière se fait dans cette âme obscurcie. L'être infini, absolu, abstrait, il existe, et c'est Dieu ! L'amour, infini, absolu, abstrait, il existe, et c'est la foi ! Le grand baiser, c'est la prière. Le Mayor, le chef de la congrégation comprend cela aussi bien que Edmond Haraucourt lui-même, il l'exprime en bons termes à Don Juan :
L'amour qu'on doit à Dieu, tu l'offrais à la femme...
Quand ta soif d'idéal s'altérait de beauté,
Tu tendais tes deux mains vers sa forme charnelle,
Mais c'était l'infini que tu cherchais en elle
Et l'infini, c'est Dieu !...
Cette idée se complète d'une autre idée : la religion brutale et qui châtie est morte ; à elle se substitue la religion épurée qui pardonne et qui relève, la religion de Jésus doux et bon :
Je suis l'aube qui point
L'aube de charité qu'annonçait Jean-Baptiste ;' Moi, le trésor du pauvre et la gaîté du triste,