‹ Le théâtre des pòetes, 1850-1910Chapitre 29 sur 39 · EDMOND HARAUCOURT · texte numérisé non relu

EDMOND HARAUCOURT

Je suis l'aube d'amour qui sort des nuits sans fond. On m'attendait, je monte, et les ombres s'en vont !

yMiisI parle Jésus dans la Passion. Le Mayor poui'rail parler ainsi dans Don Juan de Manara. Les deux œuvies de Ilaraucourt se prolongent, en effet, et s'harmonisent. Tourmenté par la vie, le poète veut apporter la paix aux hommes (i). Il établit pour eux des refuges, — des refuges dans la foi religieuse. Il lire des Évangiles tout ce que les Évangiles peuvent donner, lui qui n'est pas croyant, mystique seulement avec tristesse et force. Il rassemble leurs enseignements. Il accommode Jésus-Christ au goût contemporain. Il fait de lui l'apôtre convenable pour les besoins impérieux de notre âge secoué d'inquiétudes et traversé d'angoisses. Une évolution sociale se produit, qui rend la vie plus Apre à tous et universelle la guerre des hommes contre les hommes. Les aspirations au calme, h la sérénité sont 4'autant plus ardentes ! Jésus intervient qui les symbolise toutes. 11 est le philosophe moraliste préchant l'équité par la bonté, conciliant les haines par la douceur, prophétisant l'avènement de Dieu, autant dire le règne de la vertu sur la terre. Jésus prêche d'exemple. Il se sacrifie à sa cause. Il est un ca,ractère et un cœur. Le réformateur le plus digne d'estime, en vérité. O pathétique héroïsme, qui s'emploie en dépit des hostilités de ceux qu'il sert 1 Jésus, pour accomplir le bonheur des humbles, est la proie de la populace. Les prêtres et les pharisiens, d'une hypocrisie sommaire, sont inoffensifs, réfrénés par

(1) Charles Gp.andmougin, éloquent et <onvaincu, a écrit des drames en xev^ : le ChrisL-l^Enfanl Jésus, le Long du Calvaire, un Prométhée et aussi l'Empereur (Napoléon de 1*07 à 1821), où

un poète épiduo «;e révèle parfois. 1 -v.-i . 3 lT.

IB

218 LE TllEATIŒ DES POETES

la politique modération de Pilate, assez timoré cependant pour rappeler le l'élix de Polyeucte. Mais Pilate est apeuré par les menaces de la foule qui le déclare traître à Rome. La foule, incompréhensive et féroce, arrache à la pusillanimité de l'intelligence débonnaire le supplice de son sauveur. Jésus connaît la mort qui lui esl réservée. Il s'y prépare avec une vaillante résignation. Il souffre parce qu'il se sent homme plus encore que Dieu. Il sait le prix de la vie qu'un idéal éclaire. Il eist raUié à cette vie par les affections et les dévouements, même fragiles, qui l'entourent et qui l'aident, par l'immense tendresse maternelle de Marie. La mère du Christ apparaît, eiï'acée et modeste, dans les Évangiles. L'interprétation mouvante des Églises a, peu à peu, fait d'elle la Vierge, Marie immaculée. Haraucourt voit en elle la Mère, se fiant, avec une idolâtrie aveugle, à son fds qu'elle ne comprend pas, mais ardente, par-dessus tout, à le protéger par son amour contre la mort ; et ses plaintes pressantes, déchirantes retentissent, à travers toute la Passion. Marie est la mère moderne, prenant sa part — et c'est du commencement jusqu'à la fin une part de douleurs — à la vie de ses fds dans la cilè. Jésus se résigne néanmoins à périr, pour que son œuvré pfôspère :

0 t^rre l à race humaine ! ô déplorable monde Qui cherches la lumière en marchant dans la nuit, Cruel à qui te sert et doux à qui te nuit, Qui voudrais adorer et ne sais que maudire ! 0 race dont Tamour s'acquiert par le martyre, Qui charges tes bourreaux d'auréoler tes saints, Monfle d'incertitude et de dogmes malsains Où rhomme doit mourir des lois qu'il fait pour vivre, Tu tends tes bras vers Dieu pour que Dieu te délivre.

EDMOND IlAUArciOURT 2U»

Et lorsqu'il vient, l'ami si longtemps attendu,

ïu dresses son gibet pour croire à sa vertu !

Tu couronnes de sang les fronts qui sont augustes.

Ta justice fleurit sur la tombe des justes

Ht ton cœur ne comprend que le verbe des morts :

Leur cri n'arrive à toi qu'à travers ton remords.

Car ta colère est prompte et ta sagesse est lente.

0 terre, o pauvre terre, inquiète et dolente,

Terre qui fait périr les bons au nom du bien,

Puisqu'il ti* faut encore du sang, voici le mien !

Cet héroïsme désabusé ne sera pas vain sans doute : il est celui de tous les apôtres cjui sèment les idées neuves pour (jue d'autres en recueillent plus tard, plus lard, le lent mais inévitable bienfait... Ainsi le Jésus de Hara ucourt est le frère du Jésus de Henan.

Il procède de Renan en ses idées comme en son éloquen<îe. Il fleurit joliment ses paraboles aposlolic(ues. C'est un artiste du verbe, comme nous disons :

Lorsque le vieux figuier ouvre ses jeunes feuilles

Où la brise enchantant secoue un reflet bleu,

Vous (Ktes que l'été va fleurir avant peu

Et que le mois est proche où mûriront les figues.

— Lorsque, prêt à toucher le prix de ses fatigues.

Le laboureur regarde errer à travers champs

L'onde d'argent qui court sur l'or des blés penchants,

Il bénit le Seigneur, prend sa serpe, l'aiguise,

Et s'en va d'un pas fier vers la moisson conquise.

11 a aussi une onction toute renanienne, et une sentimentalité plus moderne encore. U a la rhétorique caressante d'un prêtre élégant des paroisses mondaines qui a médité le^ poètes de salon.

Je ne regretterai des choses de ce monde Que la douceur des mains aimantes, le regard De l'ami patient à l'ami qui vient tard, L'épaale où l'on sendort, le bras où Ton s'appuie, Le clair sourire où monte une âme épanouie, Le silence éloquent et profond des adieux.

(i races et délicatesses furtives ! Mais Haraucourt conserve presque toujours la fermeté grave — austère même — de son talent majestueusement ordonné. Il s'adapte à ses sujets, et dans Don Juan traduit ses pensées avec le mouvement et la couleur que l'époque, le milieu, tout le drame comportent, et certaines scènes véhémentes et ardemment pittoresques rappellent le Cloître de Verhaîren. Dans la Passion^ les péripéties d'un arame à nul autre pareil se déroulent avec une ampleur lente, une noblesse auguste et religieuse ! Et l'homme de notre temps se manifeste, libre, fort, et d'une loyauté vigoureuse, gardant, de son parcours à travers les cosmogonies, les doctrines, les dogmes, la douleur de ses inquiétudes et la fierté de ses aspirations, profondément humain dans ses généralisations sévères et un peu compassées. Il est, au théâtre, un poète philosophe superbe, grandiose et sombre.

AUGUSTE DORCHAIN

En l'espèce, Auguste Dorchain s'écrit Shakespeare : ot Shakespeare se prononce Auguste Dorchain. Aussi bien, c'est une grande question de savoir si on peut commodément et normalement traduire ou adapter Shakespeare pour la scène française, même lorsqu'on est à la fois poète et Auguste Dorchain, s'il est plus raisonnable, en outre, de \c traduire ou adapter en vers, ou plus sage en prose.

Du moins, les elTorts ont été nombreux et ils se pro- (kiisent avec une régularité périodique pour acclimater Shakespeare sur nos scènes et pour le naturaliser français. Est-il possible que ces efforts apportent à notre théâtre poéticiue une vigueur et une jeunesse nouvelles ? Non, si Shakespeare est utile à la régénération constante de notre théâtre ([ui a constamment besoin d'être régénéré, c'est parce que tous les poètes ont lu Shakespeare, lisent Shakespeare, liront Shakespeare, furent, sont et seront les familiers de Shakespeare. Et dans la suite des années, quelque chose du théâtre et de l'esprit de Shakespeare a pu, a dû s'infdtrer, s'insinuer dans

beaucoup d'œuvres qui ne se réclamenl nullement de Shakespeare plutôt que dans les œuvres mêmes de lui ({ue de bons ouvriers des lettres ont traduites ou adaptées à l'usage des bourgeois lettrés de France.. D'ailleurs la foule la mieux iiitentionnée demeure réfraclai re aux beautés formidables et un peu repoussantes de Shakespeare. Ne disons pas que le génie français répugne à la libre allure du théâtre de Shakespeare. Raoul Rosières a depuis longtemps démontré, mieux, a depuis longtemps constaté un fait qui est l'évidence, celui-ci : la forme dramatique shakespearienne pourrait être considérée comme la forme propre du théâtre français. C'est le théâtre franc^ais qui la créa, en elïet, et qui, après en avoir usé durant trois cents ans, la fournit à TAngleterre, el on conviendra que Jean Rodel, que maître Adam de la Halle sont plus près de Shakespeare que de Molière. Mais, en réaUté, le théâtre de Shakespeare ne s'accorde plus avec nos habitudes d'aujourd'hui : il faut nécessairement tailler, coudre et recoudre, pour découdre, disjoindre et rajuster. Il faut nécessairement accommoder Shakespeare moins à nos habitudes d'esprit qu'à nos habitudes de mise en scène. Jadis, On le jouait sans décors, parce qu'on n'avait aucun moyen de varier les décors pour tant de scènes variées. L'industrie ou, si vous préférez, l'art des décors, a prospéré de nos jours ; et maintenant on supprime les scènes gênantes de Shakespeare afin de pouvoir placer les autres dans des décors différents. C'est le progrès. Et l'on arrange le tout au petit bonheur : et il resterait à prouver que cela est un grand malheur. Mais sous l'influence de cette transformation des arts annexes et accessoires du théâtre, sous Tinlluence aussi du goût que deux ou trois siècles de théâtre à peu près classique nous ont

AUGUSTi: DOltCIlAlN 2?î^

(l(jniiô pour la régularit*' plus haniionicuso de rœiivre cl pour le tlévelopponu'nl mieux encliainé île raclion, on en est venu à arranger Shakespeare d'une manièiv sobie et ordonnée qui est, s'il vous plaîl, la manière IVanraise... O Shakespeare !

Ce penchant s'est accentué sous rinfluence des poètes. Les poêles ne sont pas des êtres particulièrement dangereux, mais ils ont besoin d'être surveillés de très près. Plusieurs se sont voués à mettre Shakespeare en vers français ! Faul-il en rire? Doit-on s'in<ligner? Le Shakespeare énorme, truculent ou de la fantaisie la plus diverse ou de l'éloquence la plus abondante, enfermé, enserré dans les petites boîtes, à comparliinenls égaux, des alexandrins ! Du Shakespeare en eonserve ! N'est-il pas dépouillé de ses arêtes, de ses nerfs et de tout ce qui fait sa force, et de tout ce (pii constitue son originalité? Plus ou moins... Et dans le travail qu'accomplit, à la sueur de son front, le versiiiealeur, j'allais dire le poète, pour introduire Shakespeare trop gra!id dans les compartiments trop petits de la poésie française, il supprime, il eflace, il atténue, il diminue, il alîaiblit ou il bouleverse ou il dénature Shakespeare, il ùte à son insu Shakespeare et il met Jules Lacroix ou Paul Meurice ou, s'il vous.plaît, Jean Aicard...

Mais les Français ont du goût, même privés détalent. Ils se résolvent donc peu à peu à faire systématiquement ce qu'ils ne peuvent pas empêcher et à interpréter délibérément Shakespeare.

Voltaire comprenait Tesprit français, sinon Tesprit anglais, lorsqu'il voulait façonner Shakespeare à la Racine. Et Ducis, comme chacun siiit, le façonnait, à la Voltaire. Puis on a arrangé ses drames à la d'Ennery et

ses comédies à la Musset. Puis il y eut un Hamlet qui est bien de Shakespeare mais qui est aussi d'Alexandre Dumas et de Paul Meurice lesquels s'entendaient à écrire des vers plats. Paul Meurice entreprit d'ailleurs de montrer qu'il était capable de les écrire tout seul : et il fît Struensée. Puis il advint que vint Jean Aicard et il arrangea le tout à la Jean Aicard... Vigny avait fourni l'exemple et le prétexte. Il écrivait dans la préface d'Othello: « Si le traducteur n'était interprète, il serait inutile. J'ai donc cherché à rendre l'esprit non la lettre. » Et voici « la traduction savante et la vivante ; l'une destinée à donner une idée la plus exacte possible du texte étranger, l'autre destinée à produire l'impression même du texte original en le faisant oublier. » A cette interprétation, Jean Aicard, s'applique hardiment; Jean Aicard qui connaît la prose, même lorsqu'il écrit en vers, et puis Louis de Gramont que Jean Aicard ne décourage pas d'écrire un Othello très libre qui n'est pas tout à îaHrOthello de Jean Aicard. Très libre, plus libre encore, Beaucoup de bruit pour rien, du charmant Louis Legendre, qui avait tant de grâce légère, d'aisance fine, et (lisez Pylade), tant de finesse dans l'esprit. Le poète n'emprunte plus que le point de départ à Shakespeare et il s'en vante. Très libre, plus libre encore, Shylock d'Edmond Haraucourt, qui, avec une indépendance téméraire peut-être et une volonté obstinée de fantaisie lyrique, a recomposé l'œuvre de Shakespeare, nous laissant ainsi la certitude qu'il l'avait d'abord décomposée. Très libre, plus libre encore, le Conte d'avril dont Auguste Dorchain prend l'inspiration dans la Douzième Nuit de Shakespeare, et c'est peut-être à la faveur de cette œuvre que l'on peut le mieux déterminer ce qu'est devenu Shakespeare dans

AUGUSTE DORCHAIN 225

lo lliéAtre poélicjue <lo Franco dopuis ciiKiiianU' ou soixante ans cl de quel secours il esl pour nos poètes.

Poète lui-mèuic, Au^usU- Dorchain, et poète exclusivement. Idéaliste plein de pudicilé, il esl poète psychologue et en môme temps poète moraliste. Son lyrisme esl d'une sagesse exemplaire. 11 impressionne par sa sincérité attentive et sa patience apiirofondie 11 écrit, dès 1880, des vers traditionnels avec une élégance surveillée, car si les fougueuses inspirations lyriques ne lui sont point naturelles, il ne saurait, en écrivant, s abandonner à des élans excessifs. Ouelles inspirations sont donc les siennes? Il n'en a qu'une et elle touchait le mélancolique et pensif Sully-Prudhomme : u La source en est prise, constatait-il obligeamment, dans les plus nobles et les plus intimes souffrances de la jeunesse. Les mœurs, en France-, où l'on ne connaît pas les vraies fiançailles, rendent très difficile, depuis la pubertéjusqu'au mariage, la condition des jeunes gens qui se respectent. Le jeune homme est à peu près abandonné à lui-même pour résoudre le cruel problème qu'impose à la conscience notre état social. Comment cédera-t-il, sans déchoir, aux instincts les plus impérieux des sens, dont le cœur se fait complice avant qu'il puisse loyalement les satisfaire ! De là des scrupules pleins d'angoisse, desdéfeillances et des luttes héroïques, tout un drame intérieur éminemment poétique. » Sully-Prudhomme avait une âme exquise. Auguste Dorchain aussi, d'ailleurs. Et peut-être que tous les jeunes gens n'endurent pas très vivement ces nobles et intimes souffrances dont parle

Sully-Prudhomme et qui incommodent si fort Auguste Dorchain. Mais pour les démontrer et pour les analyser complaisamment, une grande délicatesse importe. Cette délicatesse se trouve à demeure dans la poésie d'Auguste Dorchain. Une sincérité absolue importe encore davantage. La sincérité, dans ce cas, est indispensable : elle devient une vertu fondamentale, une vertu essentielle : cette vertu, Auguste Dorchain la possèdeavec loutesles autres.. Et il l'épanché avec grâce et avec ampleur. Il lève ses yeux purs vers les étoiles.

A l'heure où sur la mer le soir silencieux

Efface les lointaines voiles, Où, lente, se déploie, en marche vers les cieux,

L'armée immense des étoiles, Ne songes-tu jamais que ce clair firmament,

Gomme la mer, a ses désastres, Que, vaisseaux envahis par l'ombre à tout moment,

Naufragent et meurent des astres !

\'ois-tu vers le zénith cette étoile nageant

Dans les tlots de l'éther sans borne ? L'astronome m'a dit que sa sphère d'argent

N'était plus rien qu'un cercueil morne.

Jadis dans un superbe épanouissement

D'un troupeau de mondes suivie, Féconde, elle enfantait majestueusement

L'ximour, la Pensée et la Vie.

Tous ses bruits, un à un, se sont tus sous le ciel, 0 L'espace autour d'elle est livide ;

Dans le funèbre ennui d'un silence éternel

Elle erre à jamais par le vide.

Pourtant, elle est si loin que depuis des mille ans

Qu'elle est froide et solitaire Le suprême rayon échappé de ses flancs

N'a pas encore touché la terre.

AUGUSTE DOHCHAKN 227

On ne sait pas qu'elle est morle et des couples lmilacés la prennent à témoin de l'éternité de leur rêve. Mais, demain» elle aura disparu comme les serment^ qui parlent d'éternelles amours. Ainsi... Ainsi le poète à la terrasse d'un cale des boulevards, le soir, suit,

D'un chaste et douloureux désir,

Chaque jeune femme qui passe.

11 semble que leurs yeux aient gardé les douceurs

Des illusions éphémères :

Souvent tu les dirais pures comme nos sœurs

Et tendres comme nos mères... Parmi celles pourtant qui, ce soir, ont passé

Et que tu crois encore vivantes, Hélas ! combien déjà dont le cœur est glacé,

Dont les lèvres sont décevantes !

Ami, qui, comme moi, quand revient le printemps.

Rêves d'immuables maîtresses, Et portes en ton cœur inquiet de vingt ans

L'indicible soif des cai-esses.

Si tu ne veux toujours et vainement souHrir

Choisis vite une blanche é^iouso Dont la fleur pour loi seul commence de s'ouvrir,

De son vierge parfum jalouse.

Celle-là peut aimer, celle-là seulement

Peut être constante et fidèle; Et sans craindre l'oubli de ton premier serment

Tu vivras heureux auprès d'elle.

Par conséquent, le poète doit se garder prudemment de toutes les femmes qui passent, et dont les yeux brillent d'une flamme. Le reflet est encore dans les yeux, mais le foyer n'est plus dans l'âme. Ce sont des étoiles éteintes... Telle est donc la poésie tout entièi'e d'Auguste Dorchain : une harmonie poétique lentement élaborée et agréablement musicale, le souci moral,

la fine précision de l'analyse sentimentale, et pardessus tout une attendrissante, une émouvante sincérité qui excuse le jeune homme et justifie le poète.

Or, ce poète d'intimités virginales et de chastes rêves, ce poète si doux affronte Shakespeare, et la Douzième Nuit lui inspire Conte cl avril... Je lis Conte d'avril : mais où est donc Shakespeare que je cherchais ?

Shakespeare prend le sujet de sa capricieuse comédie dans un récit de Bandello : u Niémola amoureuse de Laltantio va le servir déguisée en page : comment après beaucoup d'aventures, elle se marie avec lui et de ce qui advint à un sien frère. » Ce frère était jumeau et de parfaite ressemblance avec lui. Shakespeare prend l'idée de la bouffonnerie dans diverses farces italiennes. Et il écrit, en effet, une farce énorme et débridée, dont les principaux personnages sont des bouffons, et où les scènes grotesques tiennent presque toute la place, où sir André Malejoice, sir Tobie Bedaine, noceur et bambocheur comme lui, le clown Feste sont les héros d'aventures comiques et extravagantes dialoguées en calembours et en coq-à-l'âne et qui s'enchaînent comme elles peuvent, avec une vigoureuse incohérence. Auguste Dorchain se souvient de cette force exubérante, rude et grossière, et il écrit un joH conte d'avril, un gentil conte de printemps qui est la plus gracieuse, la plus fraîche et la plus pure histoire d'amour.

Si la scène est presque constamment située sur une place où les personnages entrent, sortent à leur gré, se rencontrent ou se dissimulent au gré du poète, si les quiproquos produits par la ressemblance totale de Silvio et de sa sœur Silvia déguisée en page, qui, se-

AUGUSTE I30HCIIAIN 'hi*

parés naguère par un naufrage, se retrouvent maintenant comme par hasard clans la capitale d'une imai^inairelllyrie, sices quiproquos étant un peu ingénus sont un peu arbitraires et factices, du moins Auguste I)orehain a cherché à combiner tous ces éléments en une pièce régulière, en une pièce frauijaise... En outre, il s'est entièrement dégagé desdéveloppementset de la conception même de Shakespeare. Auguste Dorchain vous dirait lui-même que l'aventure amoureuse du duc d'Illyrie, Orcino, est le sujet même de sa pièce, car le sujet en doit être moins dans l'anecdote que dans la situation morale des personnages principaux. Orcino croit aimer Olivia parce qu'elle est belle, parce qu'il est artiste et poète pour elle, mais il ne l'aime pas : amour de tête. Orcino ne croit pas aimer Viola qu'il prend pour un ganjon, cachée sous le nom et l'habit de Silvio, son frère. Mais toutes ses impressions, tous ses actes, toutes ses paroles révèlent, d'acte en acte, une inquiétude, un pressentiment, une douceur, une douleur enfin d'amour qui le mène, après une suite de péripéties aimables et simples, au plus sympathique mariage : amour de cœur. La progression de l'amour de cœur chassant peu à peu l'amour de tête : c'est l'œuvre d'Auguste Dorchain.

Auguste Dorchain croira avoir fait une comédie à la Marivaux plutôt qu'une comédie à la Shakespeare. 'Viola prend des habits d'homme comme Silvia, dans les Jeux de r Amour et du hasard, prend les habits de la suivante Lisette. Et que se passera-t-il entre des cœurs faits l'un pour l'autre, si un vêtement emprunté -fait hésiter les amants sur la condition sociale l'un de l'autre, comme dans les Jeux de Vamour ou sur le sexe de l'un d'eux, comme dans Conte d'avril'! El les poètes

n'ont-ils pas le droit d'instituer de ces symboliques expériences, si elles servent à montrer — dans une fable qui nous conduit loin du domaine de la réalité, mais dans celui de la vérité essentielle — les inconscients et divins mouvements de deux âmes qui s'attirent à travers les malentendus, à travers toutes les erreurs, et malgré tous les obstacles? Mais oui, mais oui ! Et les poètes ont tous les droits. Ne discutons point cependant sur des apparences. Auguste Dorchain, s'inspirant de Shakespeare, peut croire, d'après des ressemblances tout extérieures, avoir fait une comédie à la Marivaux; il a fait une comédie à la Dorchain.

Il y a mis l'âme m.eme du poète Dorchain et n'y a mis qu'elle. Il a obéi à la loi inéluctable de sa nature : il a peint Tamour le plus pur et le plus frais. Les héroïnes nécessairement nous émerveillent par leur réserve et par leur pudeur sentimentale. Elles sont deux : Tune qu'en tout état de cause nous supposons coquette, et qui cherche d'ailleurs à exciter l'amour, puisqu'elle aime et puisqu'elle veut être aimée, OHvia ; elle est sage comme une image et sa pudicité n'a d'égales que son élégance et sa poétique modéralion; l'autre qui est une frêle jeune fille et qui porte des habits d'homme, ce qui ne gâte rien, mais ce qui peut changer bien des choses. Page, par subterfurge, du noble duc Orsinio lui-même, elle l'aime, elle s'avoue^ son amour, elle veut le communiquer à qui de droit et le faire partager, mais dans sa situation scabreuse, si vous le permettez, elle est l'adolescente la plus déli^ cale qui se puisse imaginer. Et Orsinio ? Orsinio I A-t-il jamais existé, durant la Renaissance, des ducs aussi décents? Un duc a-t-il jamais dit, durant la Renaissance à la jeune femme qu'il aimait :

AUGLMi. IhmjGHAIN 2H1

11, non 1 Viens sur mon cœur ! Reste en mes bras penchée,

.l(3ttc tramour, Heur modeste et cachée 1 Live tes grands yeux vers mes yeux.

Ai -je pu, dédaignant les Heurs humbles écloses, Préférer les senteurs orgueilleuses des roses A Ion parfum mystérieux.

De violelles et des rosQs ! cerles des violeltes et des roses I Mais des lys, surtout, des lys. Que de lys ! Rien que des lys ! Des lys, môme lorsque Jaeintha, Malvolia, (iumapolia — les comiques — parlent. Oui, des lys, car ces personnages bouiTons ont exactement latruculence qui convient dans un pensionnat de jeunes filles; avides ou ivrognes, ils ont le sentiment profond des convenances et ils sont très bien élevés, tellement bien élevés que c'est un vrai plaisir de les fréquenter. Et tous chantent comme le duc Orsinio :

Des vers et des chansons ! — Par avance je t'aime...

Malheureux qui n'a pas de musique en lui -môme !

Malheureux qui jamais n'écoula dans son cœur

Les inspirations clianter leur divin chœur !

De ceux-là quels que soient leur visage et leur vie,

Il faut que l'on s'écarte et que l'on se défie ;

Mais tu peux approcher des autres, car, vois -tu,

Quand on admire on est bien près de la vertu.

Ne crains rien de tous ceux qui chantent, car leurs âmes

N'ont point de noirs pensers ni de replis infâmes !

Le don mystérieux peut leur être compté

Comme un signe certain d'honneur et de bonté !

Et voilà l'idéalisme immaculé d'un poète qui tire Conie d'Avril d'une farce de Shakespeare. Nous voyons Auguste Dorchain. Où est Shakespeare?

Nulle part. Et où pourrait être Shakespeare, puisque

tous les penchants raisonnables d'Auguste Dorchain l'entraînent à écrire des tragédies, c'est-à-dire des drames dont l'action consiste dans les conflits de plus en plus pressants des passions et des devoirs, des fatalités et des énergies, dans l'accélération continue de la vie intérieure des héros du drame jusqu'au terme! logique où leur volonté doit les conduire. Et où pourrait être Shakespeare, puisque les penchants raisonnables d'Auguste Dorchain l'entraînent à écrire des drames blancs, et lorsque dans Pour ramoiii\ son autre pièce, empruntant à Lope de Vega, l'histoire de la jeune duchesse de Ferrare et de son beau-fils, amants incestueux dont l'ignominie et le cynisme révoltent notre poète, il écrit, sur ce thème, la plus chaste et la plus fine histoire d'amour, fait échanger, à don Carlos et à dona Flor, des madrigaux chaleureux mais corrects ef les fait se tuer pour échapper au jcrime inévitable, j'en^ tends au crime contre les bonnes mœurs. Et tout cela avec les plus aimables variations poétiques et sentimentales...

Le poète de la, Jeunesse pensive reparaît donc incessamment, qu'il s'inspire de Shakespeare ou qu'il s'inspire de Lope de Vega; et il y a lieu de proclamer que, si l'influence de Shakespeare estéparse peut être parmi tous les dramaturges et tous les poètes de notre temps, elle est insaisissable sur les écrivains qui se flattent de l'adapter ou prétendent s'inspirer de lui, et qui ne se servent de son œuvre que pour développer leur propre i)ersonnalité.

(Vesl une gloire qui niûiile.

Albert Saniain a vécu une vie courte et silencieuse, triste et résignée. Poète, il mourut fonctionnaire à quarante-deux ans.

La poésie était la consolation <Ie sa vie. La poésie lui était une raison de vivre. Il se dévoua totalement à la poésie. Son œuvre est la plus difterente qu'il soit possible de sa vie plate; elle est bien l'œuvre d'un artiste qui trouve dans les plus beaux rêves un divertissement aux réalités les moins belles. Et si, malgré quehpies éclats intermittents, une mélancolie monotone la recouvre, il est inutile de l'expliquer en disant que la tristesse des ciels du Nord Téclaire seule. La vie dolente d'Albert Samain suftlt à expliquer tout. Elle répandait une teinte grise sur les paysages étincelants... Mais Albert Samain vécut loin des groupes littéraires qui étaient alors rangés en bataille. Il les connut, mais il s'écarta d'eux, bruyants et vulgaires. Son goût l'avertit contre leurs excès. Il se défia de leurs nouveautés brutales. S'il les subit peu à peu, il les filtra.

2H4 Lli THEATHE DES POETES

Fond et forme, inspiration et rythme, ce poète eut une originalité qui reste définissable nettement. Sa personnalité sans puissance se dessine avec finesse dans l'histoire de la littérature. Notez-le, il ne se perd pas dans la foule des éphémères. Il est un des noms — sinon une des influences — que l'histoire des lettres gardera. Il est une date, une fin ou un commencement? en tout cas, un moment de l'évolution poétique. Au reste, poète profondément, intimement, avec un geste naturel il parait chaque chose d'une beauté durai )le. L'harmonie habitait ses lèvres délicates.

Quelle influence exercera ou a exercée Samain ? Cette influence a pénétré, discrète et subtile, dans tous les poètes contemporains, elle ne cesse pas de pénétrer en eux.

Mais à quelles influences s'est-il soumis lui-même ? A nulle influence, je le crois. Lui, contemporain des symbolistes vers-libristes, qui fut si habile à se défendre de leur dangereux empire, il n'était point poète à fléchir sous d'autres dominations. On peut dresser la liste des maîtres qu'on accorde ou qu'on inflige à Albert Samain. Ceux qui sont, sans le proclamer, ses disciples, lui en donnent beaucoup. C'est, depuis André Chénier, tous les romantiques, et Desbordes- Valmore et Musset jusqu'à Banville et Richepin. C'est le Parnasse entier : j'ai dit Banville, et voici Leconte de Liste, Heredia, Coppée aussi. C'est Edgard Poë, c'est Baudelaire, c'est Verlaine. Pourquoi ne pas citer Théocrite- ou Virgile î Du moins on attribue comme inspirateurs à Samain touç les poètes qui, avant lui, créèrent et transformèrent la poésie moderne, et d'abord la poésie ancienne. Est-ce à dire qu'il les continue, en les mêlant et les renouvelant, et qu'il est, si vous y consentez, un anneau de la

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chaîne ininterrompue des hommes el des œuvres à travers les siècles ? Alors, oui.

Mais, il n'imite pas ces écrivains. Il se complaît à les lire, lui qui cherche perpétuellement à s'évader de la vie mélancolique que les temps lui ont faite, lui qui se sent ici-bas comme en exil et chante perpétuellement (ialsvvinthe :

0 toi, qui pour l'exil ainsi fus désignée, Que de fois j'ai baisé ta face avec ferveur, Blanche morte, étendue au plus doux de mon cœur, Vase mélancolique, ô Galswinthe, ma sœur !

Il est nalurellement livresque, il passe aisément de l'anliciuilé grecque, alexandrine, au dix-huilième siècle, aux années plus proches. 11 lit tout. Il n'imite rien. Rien ou presque rien, sinon pcut-élre Baudelaire, délestant, aimant ou maudissant la fenmie fatalement perverse. Encore le talent ingénieux d'Albert Samain n'est-il pas servile ! Samain a tour à tour l'état d'esprit de tous les écrivains qu'on reconnaît en lui. Il va de rêve en rêve; êtes- vous surpris s'il a rêvé tous les rêves dont s'anime la poésie des poètes qui l'ont précédé ? Ne prenons qu'un exemple. On a voulu considérer Samain comme un imitateur de Verlaine. Il écrivait lui-même :

« J'ai lu du Verlaine et jamais ces vers fluides et impondérables n'ont parlé jdus à mon cœur. C'étaient, ces vers de douceur brisée, comme des mains flottantes qui passaient sur mon chagrin et l'effleuraient d'une fraîcheur tiède. C'était le tact, tendre à défaillir, des charpies fines qui neigent sur la chair en soufl'rance et une exquisilé de faiblesse, une volupté agonisante et comme une titillation aux plus sensibles fibres qui faisait venir presque des larmes aux yeux. »

Mais si Albert Samain a une sensibilité analogue à !; celle (le Verlaine, cela ne signifie pas du tout qu'il s'inspire de lui. Et la ressemblance des Fêtes galantes el" d'une partie des Jardins de r Infante peut s'expliquer, doit s'expliquer par une admiration commune des deux poètes pour Watteau. Il ne faut point se satisfaire des constatations immédiates et superficielles. 11 faut remonter patiemment aux origines. C'est un soin qu'on prend rarement aujourd'hui. Voilà pourquoi tant de comparaisons sont fausses, tant de critiques fragiles. Il est incontestable qu'Albert Samain écrivait souvent d'après les peintres ou les musiciens. Watteau ne lui suggérait pas ses poèmes. Mais l'admiration qu'il avait pour l'œuvre de Watteau développait son goût pour les scènes que cette œuvre figurait, pour ces scènes dont ses rêves faisaient des réalités. 11 donne lui-même le secret de son inspiration que d'autres appelleraient, sans droit, son imitation :

Watteau, peintre idéal de la Fête jolie,

Ton art léger fut tendre et doux comme un soupir

P2t tu donnas une âme inconnue au Désir

En l'asseyant aux pieds de la mélancolie.

Tes bergers fins avaient la canne d'or au doigt, Tes bergères, non sans quelques façons hautaines, Promenaient, sous l'ombrage où chantaient les fontaines. Leurs robes qu'effilait derrière un grand pli droit...

Dans l'air bleuâtre et tiède agonisaient les roses ; Les cœurs s'ouvraient dans l'ombre au jardin apaisé. Et les lèvres, prenant aux lèvres le baiser, Fiançaient l'amour triste à la douceur des choses.

Les pèlerins s'en vont au pays idéal...

ALlîERT SAMAIN 237

Et ramante à la proue écoute au loin, pensive. Une llùte mourir dans le soir de cristal...

Oh ! partir avec eux par un soir de mystère ! 0 maître, vivre un soir dans un rêve enchanté ! La mer est rose... Il souflle une brise d'été, Et quand la nef aborde au rivage argenté, La lune doucement se lève sur Cythère.

C'est un aveu. Albert Samain a une tendance aux chimériques voyages « vers des îles d'amour sur des lacs bleus écloses », aux départs fantaisistes sur des « nacelles roses ». Il veut vivre un soir dans le rêve enchanté qui est le rêve enchanté de Watteau. Il fréquente le i^énie de Watteau, dans la mesure où il aime le dix-huitième siècle d'élégance légère et de volupté mièvre jusqu'à la tristesse. Ainsi faisait Verlaine pour les mêmes raisons. Et Samain ressemble à Verlaine, mais il ne l'imite pas.

Il n'imite rien, ni personne, — pas même Baudelaire, je pense. Pourtant, ses vers résonnent parfois comme ceux de Baudelaire, et ils expriment les sentiments que l'on retrouve aux Fleurs du mal. Oui, Albert Samain a bien la conception de la femme ennemie de l'homme, vampire des cerveaux, créature de fraude, de ruses et d'impudeur sanglante. Est-ce que sa vie de solitaire timide, vouée aux grands désirs fiévreux, ne lui imposait pas cette conception ? Retenons ceci, que Albert Samain a l'originalité d'un poète de siècle très cultivé. Il n'est plus possible que les poètes soient très ignorants et chantent simplement leur petite chanson. Ils ont tout lu, poètes et philosophes, et ils empruntent à chacun le ton nécessaire pour exprimer lessentimentsqu'ils éprouvent, et, nalurellemenl, ils le modifient selon leur voix.

Poète delà nature, aède des petites épopées intérieures de Tâme, Albert Samain développe et précise les tendances de tous les poètes du dix-neuvième siècle. La vie de l'âme se môle à la vie de la nature. Les poètes ne peuvent plus les séparer. Ils ne décrivent <lonc plus les paysages indépendamment des hommes <[ui s'y meuvent. Ils ne sont sensibles qu'aux modifications des états d'âme par les paysages, à la manière dont nous voyons les paysages selon les états de notre âme. Ces concordances entre l'âme et la nature, <;es contacts délicats, comme Albert Samain sait les noter ! Il a surtout subi le charme des heures envelop- [)ées de brouillards et de lune. Les décors lunaires, il les peint amoureusement. Et plus librement — et si musicalement ! — dans la nuit son âme s'épanche.

Oh ! écoute la symphonie.

Rien n'est doux comme une agonie Dans la musique indéfinie <

Qu'exhale un lointain vaporeux ;

D'une langueur la nuit s'enivre Et notre cœur qu'elle délivre Du monotone effort de vivre Se meurt d'un trépas langoureux,

Glissons entre le ciel et l'onde, /

Glissons sous la lune profonde; Toute mon âme, loin du monde, S'est réfugiée en tes yeux.

Poète des soirs, poète de la nuit, poète du silence! La poésie suave du silence est celle qu'il préfère. Et ses vers ténus et languissants deviennent alors plus mélodieux.

Le silence descend en nous

Tes yeux mi-voilés sont plus doux :

Laisse mon cœur sur tes genoux.

La parole a des notes d'or :

Le silence est plus doux encor,

Quand les cœurs sontplein^i ins<in'au bord.

Oh I s'en aller sans nul retour.

Oh ! s'en aller avant le jour,

Les mains toutes pleines d'amour !

Ohl s'en aller sans violence.

S'évanouir sans qu'on y pense D'une suprême défaillance...

Silence!... Silence!... Silence!

La nature et TAine : elles vibrent ensemble. Kt chaiilanl les exaltations et les langueurs de son Ame dans lu nature, Albert Samain semble continuer révolution de tous les poMes romantiques. 11 leur ajoute ce que son temps lui impose. 11 décrit comme eux son moi avec complaisance. Dans ses aspirations passionnées, dans ses enthousiasmes amoureux, il ne s'intéresse qu'à lui. Il ne voit dans la femme qu'une amanle. Encore la considère-t-il k peine. Il ne la juge, il ne l'aime que par rapport à lui. Végotisme de Samain et celui de Barres se ressemblent. Curieuses ressemblances, par lesquelles une époque est caractérisée. Dilettante qui se regarde vivre, soi seul, et que le spectacle de sa vie émeut ou amuse; alors Albert Samain est cela. Et le Jardin de rinfante est le jardin de son âme, orné de fleurs voluptueuses et mélancoliques —aspirations, réminiscences, songeries tlotlantes — qu'il nous olîre avec une nonchalante grâce. Et se contemplant, et s'attristant, il ne

2iV LE THEATRE DES POETES

(luitlc point sa tour, la fameuse tour, celle d'ivoire, artiste qui se cultive avec un soin maladif, discute de son <*as, s'exagère ses sentiments et les souffrances qui en résultent, et exaspère encore ses souffrances en s'eftorçant, être d'exception, d'exprimer des sentiments d'une intensité exceptionnelle, auxquels le commun des hommes ne peut atteindre... Au reste, nullement divi nateur, demeurant très simple en ses analyses compliquées de civilisé jûscpi'au raffinement, et pénétré autant que le vulgaire de rinq)ortance du lieu commun qu'est le mystère de « l'éternel féminin ». Tous les romantiques sont là, et Baudelaire — ne pourrait-on dire tous les poètes? Albert Samain est leur héritier. Il fait fructifier leur héritage avec des procédés nouveaux que son temps lui apporta.

Si on remarque les différences prodigieuses du Jardin de l'Infante, de Aux flancs du Vase, du Chariot d'Or, on se persuadera que le talent d'Albert Samain est on ne peut plus souple ; peut-être craîndra-t-oti qu'il ne manque de sincérité. Non, Albert Samain esl toujours sincère, même dans ses poèmes éclatants el somptueux qui indiquent tantôt la joie de vivre qu'il ne ressentait guère, tantôt Timpassabilité absolue qui n'était pas la sienne, ('e sont les moments d'une sensibilité de poète cultivé à l'extrême qu'exaltent les grandes

inspirations littéraires traditionnelles Mais il ne

faut le chercher, lui, que dans les poèmes tristes, donl la tristesse mélodieuse nous enveloppe, nous gagne, dans les élégies réellement plaintives, mais dont h» plainte est encore caressante et dont le sanglot est harmonieux et pur. C'est moins une poétique que son âme (pi'il révélait dans ces vers que l'on sait :

ALBEMT SAMAIX L'4 1

Je rêve de vers doux et d'iii limes ramages. De versa frôler l'àme ainsi (jue des- plumages. De vers blonds où le sens fluide se délie, Comnie sous l'eau la chevelure d'Ophélie.

De vers silencieux et sans rythme et sans trame. Où la rime sans bruit glisse comme une rame, De vers d'une ancienne étoffe exténuée Impalpable comme le son et la nuée.

De vers de soirs d'automne ensorcelant les heures Au rythme féminin des syllabes mineures. De vers de soir d'amour énervés de verveine Où lame sente, exquise, une caresse à peine.

Et qui, au long des nerfs, baignés d'ondes câlines, Meurent à l'infini en pâmoisons félines, Comme un parfum dissous parmi des tiédeurs closes. Violes d'or et pianissim amorose...

Je rêve de vers doux mourant comme des roses.

Poète de mollesse et de méiaiicoiie (jui ii'enseijL^ne jamais la force, oii I non I ({ui n'est point un maître d'énergie, oh! non! Mais il entre tant de grâce jusqu'en ses fades mièvreries ! Albert Samain restera à jamais le poète de ceux ([ui sont las de la vie sans l'avoir goûtée tout entière.

Il le restera, parce que son art, pour être mélangé de quelques artifices, est le plus sur qui soit. Albert Samain n'est pas spontané; mais aussi il est représentatif d'une époque trop cultivée pour que la spontanéité y soit possible. Kt s'il entre dans l'histoire de la littérature, c'est parce que, au travers des troubles poétiques, il a conservé la mesure, le tact, le goût. Dans la forme de notre poétique française, il a conservé le sens de la tradition, ce sens indispensable que les autres poètes n'avaient

pas. Il alla des préceptes parnassiens aux formules symbolistes. L'expérience guida son éclectisme. Il garda., parmi les révolutionnaires de la poétique, une poétique très réservée. Ses innovations étaient des atténuations à celles des autres novateurs frénétiques. Il était pru- <lent. Il maintenait la tradition du rythme parce qu'il avait, aussi bien, le sentiment de la continuité indispensable dans tous les efforts littéraires. Il connaissait parfaitement la langue française. Sa prose un peu molle est d'une pureté classique ; sa poésie pareillement. Un poète français Ta écrite, qu'anime le génie français. D'autres ont dissipé leurs forces en des tentatives extravagantes sans ordre, sans frein. Lui demeure, parce qu'il est le novateur qui se rattache le plus étroitement au passé... Marquera-t-on nettement l'influence exercée par ce grand poète doux? On la diminuerait peut-être. Mais la chanson d'Albert Samain s'est insinuée jusqu'à l'âme de meilleurs poètes, de ceux qui sont déjà d'hier, hélas ! de ceux qui sont d'aujourd'hui, et de ceux qui se promettent à nous pour demain. Charles Guérin. v André Rivoire, André Dumas, d'autres, prolongent avec émotion parmi nous ses tendres résonnances...

Et un jour ce lyrique tendre, ce poète modéré devint auteur dramatique; il écrivit Polyphème, et le théâtre des poètes retient cette œuvre comme un chef-d'œuvre.

Oh I Samain ne se soucie pas de l'histoire du théâtre, poétique; il n'est point préoccupé des conceptions traditionnelles du théâtre en vers. Polyphème est une œuvre exceptionnelle, est une œuvre unique. Albert Samain

s'y est exprimé tout entier. Il y a exprimé toutes ses idées, tous ses goûts, toutes ses tendances, tous ses regrets, peut-être toutes ses douleurs, et cet ouvragi^ où ressuscite la Grèce légendaire des demi-dieux à peine humanisés, où de petits héros antiques ont des grAces langoureuses de bergers pour petites chansons (lu dix-huitième siècle, où les conceptions les plus modernes se mêlent aux symboles vastes et puissants des temps préhistoriques, cet ouvrage est d'une originalilé presque fantasque. Albert Samain disparate, parfois contradictoire, un peu capricieux s'y épanche librement, et cette liberté aisée d'un poète qui a un(^ force égale à sa délicatesse est d'une séduclon inflnie... Va Pohjphème demeurera comme l'un des petits et vastes ouvrages du IhéAtre poétique du dix-neuvième siècle à son déclin parce que la poésie le vivifie pour jamais.

Albert Samain est auteur dramatique par hasard et par plaisir, parce que ce lui est une façon nouvelle d'être poète. Mais il se moque un peu du théâtre et de ses lois. Il ne s'applique pas à combiner adroitement une action émouvante par ses complications bien enchaînées et surprenante par sa nouveauté hardie. 11 reprend un sujet très ancien que toutes les littératures ont exploité, bouleversé, corrompu, dénaturé ou rajeuni. 11 s'abandonne alors à la poésie, et il fait tout ce qu'il veut. L'action est sommaire ; les héros douloureux ou charmants causent plus qu'ils n'agissent. Seul un coup <le théâtre final, qui est à peine un coup de théâtre, nous frappe durement et nous rappelle qu'en efTet Albert Samain a bien e-u le dessein d'écrire son œuvre pour la scène. Mais il importe peu, la poésie est constamment la plus forte.

Le héros d'fVlbert Samain aime la jeune et belle Gala-

lée. Mais (lalalée lui préfère Acis, qui est jeune et beau sans être 1res intelligent. Le dévouement sublime et naïf (le Poh phème ne la touche donc pas. Les moindres badinages d'Acis la ravissent. Elle l'aime. Polyphème apprend de Lycas, le frère enfant de Galatée, la joie que les deux adolescents prennent à s'aimer. Il souffre. Il souffre, et, comme pour aggraver à coup sûr sa souffrance, il surveille les amants. Il les voit minauder et s'embrasser. La jalousie, l'amour l'exaltent et l'affolent. Il veut les tuer. La bonté l'emporte sur la vengeance. Il se résout à épargner Açis et Galatée. Il se crève les yeux pour ne pas voir le spectacle atroce des amants heureux, comme si ce spectacle n'était pas dans son cœur plus que dans ses regards. Puis, ayant proféré des plaintes magnifiques, ne pouvant se délivrer de son amour, de sa torture, il va se jeter dans la mer. Certes, ce petit drame n'est pas un simple poème dialogué qui se termine par un mouvement tragique. Il est bien, dans sa simplicité, complètement dépouillé d'épisodes et de péripéties, il est bien un drame, un drame véritable où Témotion devient de plus en plus intense, dont le héros s'achemine, par une progression poignante, de l'amour à la mort...

Et tous les siècles et les idées et les sentiments de tous les siècles se heurtent harmonieusement dans ce drame rapide et concentré. Héros surhumains, frêles petits héros, ils sont les uns et les autres de notre temps parce qu'ils sont de tous les temps.

Vous voyez Acis, le berger Acis dont Samain, après Ovide, a fait l'adversaire triomphant de Polyphème. C'est un garçon sans complications, et pourtant comme sa personnalité est composite ! Ses occupations exigent (juelque force brutale. Il garde la ferme où le travail est

rude. Probahlcinoiit, il sera chargé de monor les bœufs au labouiag-e. Acis est uu vrai travailleur des champs. Pourtant, Polyphème le considère comme un « berger efféminé », lui attribue, d'un mépris furieux, des airs de grA<*e fade.

Avec ses yeux fendus, sa démarche traînante, Ses cheveux partagés et sa houlette à fleurs.

Polyphème le juge « béat et slupide «.'Néanmoins Acis est un poète très maniéré : et cela exige une certaine dextérité d'esprit. 11 sait dire des choses raffinées comme

celles-ci :

Tiens, vois la helle grappe avec ses beaux grains d'or. On croirait — et cela donne aux yeux des extases — Regarder le soleil à travers des topazes.

y 11 badine aussi avec ironie; et sa galanterie est d'une élégance toute littéraire;

Je dénoue un peu ta chevelure ; Tes cheveux d'une soie égalent la douceur. Ah ! laisse-moi poser la tète sur ton cœur.

Ce jeune berger « madrigalise ». Ce berger est un pâtre sans doute, il n'est pas un bouvier. 11 n'est pas du tout un héros homérique. Il est Francjais avec des mièvreries de pastorales de Watteau et l'inclination au beau langage qui est celle de beaucoup de Français d'aujourd'hui. Comme eux, il ne peut aimer sans guirlandes de petites fleurs agréables de rhétorique... Albert Samain a traduit en Acis quelque chose de ses aspiralions familières.

Et dans Galatée ^ Galatée n'est plus la fille de la

légende. Elle est devenue une héroïne symbolique : elle est Tadolescente amoureuse. Elle n'est pas dépourvue de (juelque coquetterie moderne; mais elle présente surtout es caractères les plus généraux, par lesquels se personnifient les adolescentes amoureuses dans tous les temps et dans tous les pays. Elle est innocente encore et déjà elle a l'égoïsme inconscient de la femme qui aime, qui ne voit que son amour au monde et juge que tout est dû à son amour... Polyphème l'a gardée enfant... Il a été pour cette pupille le tuteur le plus vigilant. Et soudain, comme il vieillissait, l'amour est entré dans son cœur. 11 aime Galatée aujourd'hui, passionnément, immensément. A peine si Galatée s'est aperçue que Polyphème l'aimait; et elle ne comprend rien aux emportements eiîrayants et aux résignations affaissées du géant amoureux. Mais voici que son cœur s'éveille. Elle est jeune et son instinct la pousse à la jeunesse. Le berger Acis l'attire. Pourquoi ? elle ne le sait, elle ne se le demande même pas; elle a du plaisir à le voir, à folâtrer avec lui dans les champs; elle éprouve un bonheur vague et puissant à le sentir près d'elle. C'est l'amour, avec tous ses jeux frivoles et espiègles un peu, préludes attrayants et si doux. C'est l'amour et plus rien n'existe, et Galatée est indifférente à tout excepté à son amour. Elle n'est point méchante; si elle est cruelle pour Polyphème, elle l'est à son insu. Elle n'est cruelle que parce qu'elle est spontanée. Elle va où son amour la mène. Amour irrésistible de la femme faile pour plaire. Amour impulsif, amour ordinaire, et c'est Téternelle histoire de l'amour 1

Quittons la poésie, descendons à la réalité. Polyphème c'est r Ecole des Femmes exactement. Point de raillerie,, et il faut éloigner de sa pensée toutes les comparaisons

Allii-Hl .>A.MAIN

Imi» larilemoiil burlesques. Polyphème eesl i Ecole des Femmes exaclement : nous l'allons monlrer tout de suite. Mais admirons d'abord que Samain ait pu enclore tant de réalité dans tant de poésie !

Kvideniincnl, Polyphème est plus innocent qu'Arnolpiie, mais il n'est pas Parisien ! Il le deviendrait vite, étant données les transformations audacieuses que lui impose la l'antîiisie poétique d'Albert Samain. Arnolplie, lui, dont on pourrait dire (pi'il a Và^e de Polyphème, si on savait quel âi-e peut avoir Polyphème, a élevé sa pupille A^nès avec l'intention de faire un jour d'Agnès sa femme. Mais Agnès a seize ans, tandis qu'Arnolphe a (piarante-cin(( ans. Et il n'est pas naturel que les jeunes lilles de seize ans aiment les braves gens de quarantc-cinij ans. Elles préfèrent les adolescents de vingt ans. Ainsi arrive-t-il. Agnès aime spontanément un jeune homme aussi lianal et impersonnel qu'Acis, moins poète cependant, qui a poui- seuls avantages d'être jeune et agréable à regarder. Elle l'aime avec autant d'ineonseienee cruelle pour Arnolphe que Gala- Hée qui aime Acis manifeste d'inconscience cruelle pour cet infortuné Polyphème. Elle n'est pas méchante, elle non plus, elle cède seulement à la loi de nature. Arnolphe ne se crève pas les yeux, parce qu'au dix-septième siècle, pas plus que de nos jours, on ne se crevait les yeux communément ; Arnolphe ne se jette pas dans la mercomme Polyphème parce qu'au dix septième siècle la mer était plus éloignée de Paris qu'elle ne l'est maintenant et parce qu'elle l'était beaucoup plus (qu'elle l'était au temps de Polyphème où la mer semblait le témoin de toutes les actions des hommes et des demi-dieux et des dieux ; mais l'amour d'Arnolphe s'exaspère et il devient un homme extrêmement malheureux ; et il

est (i'aulanl plus malheureux qu'il doit consentir comme un simple Polyphème au mariage d'Agnès-Galatée avec son petit ami. Tous deux, Polyphènpe, Arnolphe, sont dans des conditions identiques les victimes de l'amour, du même amour. Tous deux représentent la même vérité humaine. Et Albert Samain n'a pas entendu plus que Molière conter une simple anecdote. Le poète attendri et rêveur et le grand observateur des hommes, le grand moraliste, se sont accordés à vouloir l'un etl'autre qu'une leçon éternelle, qu'une universelle leçon sortît de leur œuvre pour l'humanité de tous les âges, et c'est ici et là la même leçon...

Mais qu'est-ce donc que personnifie Polyphème sinon la peur des hommes devant l'amour ? Cette peur, xVlbert Samain devait l'éprouver; et il exprime franchement ses propres sentiments par la voix retentissante et rude et comme mouillée de larmes de Polyphème. Polyphème est un bon géant généreux. Il n'est plus le monstre de la légende primitive. îl n'est qu'un très brave homme, trop grand, trop âgé, trop laid, et d'esprit un peu trop lourd. Il est celui qui aime et qu'on n'aime pas. D'esprit un peu trop lourd ? Il exprime cependant son amour avec un admirable lyrisme, car il est poète comme Albert Samain, comme tous les personnages d'Albert Samain. Et le lyrisme de Polyphème est à sa taille, ample, immense, qui embrasse et qui étreint tout. La poésie l'emporte et voici que Polyphème devient le précurseur des maris indulgents du théâtre français contemporain. Il prêche la bonté, le pardon. Le mieux est qu'il les prêche d'exemple. II se penche vers Galatée endormie :

Oui, jai voulu bondir sur toi comme un sauvage, Et t'écraser la tête aux rochers du rivage ;

Al.BEKT SAMAIN '2\9

Mais un éclair étrange a frappé mes pensers, Mes poings levés se sont deux-mêmes abaissés Et j'ai senti soudain ma fureur et ma rage Crever et ruisseler à Ilots, comme un orage Xe laissant à leur place, ayant tout emporté, Ou'une grande soullrance où naissait la bonté...

D'autres ont prêté, innii*é à d'anti(|ues héros dos sentiments modernes: et dans un drame vulgaire et criard, pol-pourri de légiendes et de mythes contradictoires dénaturés, et dépouillés de leur <^^randeur, dans ce drame informe grossièrement maijonné pour l'ahurissement des spectateurs de quelques soirs éphémères de l'an it)0(), la Furie, Jules Bois imaginait un Hercule déclamateur, socialiste et pacifiste. Hisible puérilité et manque de goût pénible... Dans Polijphème la poésie couvre, justifie, embellit toutes les hardiesses : le héros Polyphème n'est plus le barbare que les siècles ont adouci, il s'élève de nouveau au-dessus des hommes, il redevient le demi-dieu : il est, par le sacrifice de sa personnalité, le symbole de la beauté morale...

Il dominerait l'œuvre tout entière de Samain si deux autres héros ne l'emplissaient, ne rayonnaient en elle, ne l'animaient de leur vie intense et profondément frémissante ; ces deux autres héros sont l'amour et la nature.

L'amour : Albert Samain le fail vivre tel que Baudelaire le concevait, tel que lui-même sans doute l'eût conclu .sans imiter Baudelaire... L'amour est la torture et le malheur des hommes. L'amour est un mal mon.strueux, formidable. L'amour est un châtiment des dieux, le pire. On aime et on est comme atteint de folie. Polyphème vivait avec allégresse dans la nature. Il était ardent et libre et fort en ses ébats.

2ô(» LE THEATRE DES POETES

A présent, lourdement, je traîne ma journée;

Vers un seul but mon âme à toute heure est tournée.

Je marche sans savoir, «t, de longs jours ardents,

Je demeure immobile et des sanglots aux dents,

A regarder mourir le flot sur le rivage. "

L'ennui mange mon cœur, mon cœur tendre et sauvage.

Elle est là, toujours là... je ne puis Tarracher...

L'amour n'est qu'amertume, âcreté. 11 se mêle à la haine, il se confond avec elle. Polyphème souhaite par instants, tant il souffre, que Galatée meure :

Je demanderais presque aux dieux qu'elle fût morte,

et par instants, tant il souffre encore, il voudrait s'élan-: cer sur elle •

Et lui tordre le cou, son cou de tourterelle . '

Et la jeter sanglante... :

Ainsi se sont toujours accomplis les crimes passionnels. Car l'amour, c'est la violence, la violence inconsidérée, répétons-le, la violence folle :

Tu ne sais pas que j'ai le feu dans les entrailles ; Que le jour, je me roule en sang dans les broussailles, Et qu'en haut sur les monts souvent le fauve a fui En m'entendant hurler aux étoiles, la nuit !

Et l'amour n'est pas seulement la violence sentimentale, il est la violence physique. Albert Samain ne le suppose point sans la plus ardente et la plus précise sensualité. Polyphème est déjà sensible au parfum de la femme :

... Oh ! ton beau corps souple et fondant comme un fruit Et ce parfum de toi qui me donne un vertige...

ALBERT SA>IAIN 1^51

Un mystère pour moi persiste et se dérobe Dans chaque coin d'espace occupé par sa robe. Elle était tout à l'heure ici : je sens dans Tair Flotter encore un peu du parfum de sa chair...

Et loute cette viohMice combinée des sens el des sentiments se fond parfois en une douce tendresse... Et elle s'use et se renfonce en des analyses d'une psychologie bit'n subtih' el bien moderne en sa subtilité exquise.

C'est une enfant, en somme, un petit cœur frivole, Oui n'est pas même heureu.v de faire tant souffrir !

Ou bien elle s'épanche et se renouvelle en des généralisations d'un lyrisme éloquent que pourrait désavouer Polyphème mais que Albert Sa main devrait revendiquer pour les siennes :

Être laid ! N'avoir vu jamais sur son visage, Une femme arrêter son regard au passage, N'avoir jamais senti, douce comme un soupir. Passer sur soi l'haleine ardente d'un désir Et déborder pourtant d'amour et de tendresses!...

Voilà l'amour et voilà la femme ! L'amour, extase et martyre ! La femme, délice et malédiction !

Celui ([ui aime connaît les extrémités du bonheur el <lu malheur... p]t la nature amplifie encore ses joies el ses douleurs... Albert Samain, en eil'et, ne peut point admettre que la vie des êtres ne soit pas en correspondance étroite avec la vie de la nature. Heureux ou malheureux, les êtres s'exaltent dans la lumière ou se détendent dans la nuit. Tous, Galatée, Acis, Polyphème vibrent avec force el avec délicatesse dans la nature et parelle.Galalée murmure musicalement:

Le calme est si profond ! Tout s'endort ; plus un bruit.

Un dernier rayon meurt sur le temple d'Hercule.

C'est étrange, quand vient ainsi le crépuècule

Toujours je sens mon cœur malgré moi se serrer,

Et mes yeux, pour un mot, se metlraient à pleurer. >

Et Acis, communiquant la vie aux choses, dit à (ialalée : 5

C'est que nous éprouvons la présence des dieux.

A cette heure le bois devient mystérieux ;

D'eux-mêmes, sur le bord des eaux les roseaux sonnent;

La broussaille s'anime et les feuilles frissonnent ;

Jusqu'à l'aube, entr'ôuvrant les arbres, les Sylvains

Avec les chèvre-pieds mènent leurs jeux divins ;

Les rochers sont vivants ; de grands éclats de rire '

Sortent des an[res noirs où dansent les Satyres ;

Et la Sirène bleue, en nageant sur le bord,

Laisse traîner sa voix comme un grand filet d'or !...

Mais on entend parfois un bruit de meute en chasse

Là-haut, les nuits d'hiver... Et c'est Diane qui passe I

0 panthéisme ! ô mystère î ô poésie ! ô musique î ô' nature ! Polyphème, à son tour, et à toutes les heures où, dans le drame douloureux de son cœur, il s'achemine à la mort, la chante magnifiquement I Ce sont la mer écumeuse et bleue, les montagnes aux belles lignes, les bords d'étangs caressés aux plumages des cygnes, les sources froides, les ruisseaux, les feuillages bruissants, les grand..> chênes pleins d'oiseaux... Et ce sont les jardins feuillus pleins d'ombre et de soleil, les vergers, les bois familiers, les lits de mousse... El quand l'homme souffre, la terre lui est hostile ; et quand il s'épanouit dans la joie, c'est que la terre est en harmonie avec lui :

J'étais alors le fils bien-aimé de la terre ; La terre était à moi, la terre était ma mère ; Et quand je m'étendais sur elle quelquefois, Baigné du vent du large et, de l'odeur des bois, U me semblait sentir une vague caresse Du fond du sol sacré répondre à ma tendresse.

A celle grandeur lyrique si noble, si majestueuse, le 'poète lui-rn(^me, Albert Samain, répond. Il est le chœur, non pas le ch(cur qui s'associe à l'aclion, mais le chœur qui associe la nature à l'action et ne pense pas que l'action puisse tHre complète sans le concours de la nature. D'abord, c'est l'espérance sous le soleil :

Les ruisseaux sont taris dans leur lit de cailloux,

Les Heurs penchent à demi mortes...

Adorons le Soleil qui rend les fruits plus doux

Kt qui fait les moissons plus fortes.

Levant leurs sabots d'or, ses quatre chevaux blancs

Ont des llammes à la crinière.

Chantons, chantons, mes sœurs, les jours étincelants

Et les grands soleils ruisselants

Dans l'abîme de la lumière I

Ensuite, c'est la mélancolie du soir :

La mer rose palpite au couchant enflammé : Vers le Soleil qui meurt, que notre hymne s'élève ! Chantons, mes sœurs, voici qu'un jour encor s'achève... Chantons, mes sœurs, le Soir limpide et parfumé ! Et saluons la Nuit, la Nuit grave aux longs voiles Oui pose ses pieds bleus sur des nuages d'or. Et porte doucement, sous son manteau d'étoiles. Le Crépuscule qui s'endort.

El c'est ainsi que tout s'unit et se fond dans mio

2r)4 I.E THEATRE DES POETES

œuvre où le poêle a mis toute rémotion d'un drame essentiellement pathétique et toutes les séductions du lyrisme... Gardons Polijphème dans notre littérature comme le beau souvenir dmn âge aboli. C'est une œuvré douce et tendre, languide et nuancée, frémissante et forte, où la musicalité pénétrante des sentiments s'ac centue et se prolonge dans la mélodie caressante devers.

Fille de la douleur ! harmonie ! harmonie ! Langue que pour Tamour inventa le génie.

On redit les vers de Musset, en lisant les vers de Samain. Ceux-ci sont plus dolents ; ils sont quelquefois comme maladifs ; mais leur harmonie d'une délicatesse qui, pour être un peu lasse, conserve néanmoins sa puissance, s'insinue jusqu'au fond de l'âme. Polyphème résume toutes les tendances de l'œuvre de Samain, rassemble en lui toutes ses beautés. Albert Samain avait raison d'écrire, lorsqu'il composait cet ouvrage :

<^ Je voudrais que cela fût beau, d'une beauté maîtresse qui s'impose et qui dompte un public et qui force de haute lutte l'admiration.

« Je voudrais que la beauté, que l'essence de beauté concentrée que je mettrai dans chaque phrase et chaque vers fasse comme explosion à la rampe et jette une salle dans l'enthousiasme. »

. Il avait raison. Et Polyphème demeurera immortel, œuvre unique dans la vie d'un homme, exceptionnelle dans la vie d'une littérature, petit chef-d'œuvre divers et bigarré.

... iJonc, les j)oètes bien intentionnés mais anémiques^ s'etrorieiil à taire de la tragédie classique et du drame rouianticjue des mixtures régénératrices. D'autres, un peu asllnnaliques, continuent non sans essoufllement la fantaisie banvillesque. Certains s'appliquent à créer un drame lyrique nouveau. Néanmoins, on se prend à craindre que la période qui s'étend de l'année i85o jusqu'à cette année même ne soit pour le théâtre poétique une période de décadence. Les faits, hélas ! autorisentils cette crainte, cette crainte qui est déjà un regret ? Du moins, si la poésie dramatique se meurt, elle ne meurt pas abandonnée. Sa décadence, durant un demi-siècle, ne. précède pas l'anéantissement définitif. Les poètes se sont recueillis, sans doute, pour ranimer un jour avec plus de force la poésie au théâtre. Voici, en tout cas, les symptômes de la résurrection poétique, voici les signes précurseurs de la renaissance tragique.

Notre monde est trop vieux. Et ce n'est plus par l'action qu'il commence, mais par la discussion. Les théoriciens de bon sens devancent les poètes de génie. La

25(i LE THEATHi: DES POETES

renaissance tragique s'annonce par des dissertations sur la tragédie. Mieux vaut disserter que mourir.

Ici on déplore l'irruption des idées sociales et des controverses morales dans un théâtre terre à terre et réaliste jusqu'à l'excès. On se lamente d'être envahi et comme accaparé ainsi par la vie elle-même. On blâme la veulerie des écrivains qui obéissent au goût public et à leur temps au lieu de leur commander. On descend jusqu'à incriminer ces êtres falots, les [directeurs de théâtre, qui suivent mais ne dirigent pas. Et l'on espère quelque chose. Et l'on aspire à on ne sait quoi. Et on attend avec bonheur ce quelque chose et ce on ne soit quoi. A peine cherche-t-on à déterminer ce que ce quelque chose pourra être et ce que ce on ne sait quoi pourra devenir. Ce sera sûrement le théâtre qui exaltera la foule, car s'il fallait naguère une religion pour le peuple, il faut maintenant un théâtre pour la foule. Ce sera un théâtre d'ennoblissement, de beauté et d'exaltation : ce sera le théâtre des poètes. Quel théâtre ? De quels poètes? Nous verrons bien et demeurons sans inquiétude. Les poètes sont là dans l'ombre. Ils surgiront demain. Leur génie novateur resplendira sur les auditeurs béants. Ils nous donneront précisément avec magnificence ce théâtre que nous ne connaissons pas, mais que nous voulons. La renaissance tragique s'accomplira.

Les circonstances sont favorables à son accomplissement. Les dieux aussi. Ils ont décidé qu'Orange serait le temple où célébreraient leur culte les prêtres de la tragédie ressuscitée.

La tragédie languissait. La poésie somnolait. Paul

LA RENAISSANCE TFAGIQLE 257

Mariélon (i) est venu. La Iragédie et la poésie ont commencé (Je se ranimer. Il n'est pas interdit de railler doucement. Mais il est équitable de marquer nettement les étapes d'une régénération difficile. Les restaurateurs de la tragédie ont parfois le geste indiscret et la verve tumultueuse. Qu'importe I ils ont agi. Us ont agi aver persistance et avec efficacité. Ils ont développé Tenthousiasme parmi les poètes et parmi la foule. Et cet enthousiasme était nécessaire. Il a été heureusement contagieux. Il s'est propagé avec une rapidité qui témoigne péremptoirement des besoins que Ton éprouvait d'unr poésie dramatique nouvelle. Orange est la patrie ou le sanctuaire des poètes dramatiques de demain. D'Orange ils prendront leur essor.

L'entreprise artistique d'Orange a suscité l'enthousiasme indispensable aux poètes. Elle a suscité, en outre, d'innombrables imitations. Dans la plupart des cas, les imitations sont funestes à l'enthousiasme. Dans ce cas, elles ne lui ont même pas été pernicieuses. Preuve que les temps sont proches et que le grand poète tragique peut venir I

Orange est unthéAtre antique et un théâtre en plein air. Les théâtres antiques et les théâtres en plein air sont aujourd'hui légion. Espoirs de la littérature française ; gloires des chefs-lieux de canton I Comment les dénombrer ! C'est Xîmes et c'est Béziers ! C'est Bussang des Vosges et c'est la Mothe-Saint-Iiéraye ! C'est Champlieu! C'est Cauterets ! C'est Aulnay-sous-BoisI II pleut

(1) Pail Mariéton, poète et prosateur. Auteur de Hellas, Hippolyta, les Épigrammes (poèmes , d'Une Histoire d'amour (les Amants de Venise) et surtout de In Terre provençale, etc. Chancelier du Félibrige, ifrand propagandiste du théâtre tragique.

C'est Champigny-la-BalailIe I II pleut. C'est Enghieiiles-Bains ! C'est Marnes-la-Coquette ! Il pleut encore. C'est Toulouse ! C'est Marseille ! C'est Carthage ! C'est Alger ! C'est Timgad î Pleut-il ? Où ne pleut-il pas ? C'est Luchon ! C'est Fontenay-aux-Roses ! C'est Cour- ^ay-sur-Indre ! 11 pleut toujours. Il pleut partout. Mais, malgré le vent et malgré la tempête, l'enthousiasme gagne et l'idée prospère. Il pleut. Le peuple des capilaies et des provinces, les artisans et les paysans frémissent sous leur parapluie. S'ils tremblent, c'est que le dieu les visite en même temps que les atteint l'eau (lu ciel. Il pleut.- Mais les théâtres de la Nature ont excité les poètes à élaborer des œuvres appropriées au théâtre même, empruntées de l'antiquité qui connut ces théâtres et ne connut qu'eux, des œuvres qui peuvent être très neuves, étant très vieilles... Une conception s'est formée lentement du théâtre de* plein air et des -exigences particulières à ce théâtre, exigences dont tous les théâtres de toutes sortes devaient peu à peu ressentir le bienfait. Et voilà comment l'initiative prise à Orange par des hommes de foi, entourés de poètes <lu ]^lidi, marque, comme on dit, une date dans notre littérature. Il pleut.

Le théâtre de plein air : qu'est-ce donc et de quelle importance littéraire? Tous les théoriciens delà renaissance tragique, et je ne veux citer que les plus jeunes, ceux qui se sont mêlés hardiment à l'action, à la vie dramatique, et sous la pluie d'été travaillent obstinément à cette renaissance ; Cabriel Boissy, Paul Souchon, Riciotto Canudo, Charles Méré se sont préoccupés de l'influence du « plein air » sur le théâtre. Cabriel Boissy, lettré épris de la beauté dramatique et lyrique, auxiliaire valeureux de Paul Mariéton, dramaturge

tonsultant et vaticinant s'exalte : « Loi sniie l'on a tout à coup pour collaborateurs l'azur sphérique, les nuages errants et multiformes, les arbres, hynuies de la terre vers le soleil (il pleut !) ; lorsque les héros que vous créâtes contemplent face à face ce même soleil, lorsque leur vie se développe parmi les arômes favorables de la nature, il faut bien se rendre à tant de sublimités et f»n revêtir (pielque peu son œuvre... » Le plein air exercera donc une inlUicnce sur le poète lui même qui composera son œuvre dans une sombre chambre. Il l'exercera éi>alement sur la multitude. Devant les scènes antiques que les siècles ont eu la générosité de ne pas détruire totalement, les spectateurs s'entassent par milliers. Hien ne les sépare les \ms des autres. Ils s'avoisinent du haut au bas, du bas au haut des amphithéâtres immenses, et tout le tour... Ils communiquent entre eux. Ils communient les uns avec les autres. L'âme des foules se manifeste. Tout commande l'enthousiasme à celte multitude: sa masse imposante, le cadre grandiose, la vague oppression du passé, l'attente d'un événement exceptionnel, et d'abord une sorte de recueillement religieux, car on ne manque pas de se livrer à des comparaisons qui sont presque des raisons, et il apparaît que la multitude qui s'empresse à Orange évoque la multitude qui s'empressait naguère aux mystères d'Eleusis ou aux Dionysies. Ainsi le théâtre, en progressant, rappelle de plus près ses origines... Le recueillement précède et produit une plus ardente vibration. La foule tout entière est avide de l'œuvre. Et elle u baigne dans une atmosphère de pureté, de simphcité, de grandeur », et l'air limpide qui caresse les visages aère les âmes... Allègre, la foule est apte à sentir, à comprendre la beauté.

La beauté, oui, mais une beauté qui ne saurait être menue, médiocre, vulgaire, ou mesquine en sa subtilité. Il faut ici de la grandeur simple et forte, de la magnificence sans minutie qui aille droit aux yeux, aux esprits et aux cœurs, et, dans l'inspiration comme dans la forme, une majestueuse harmonie assez ample pour tout rassembler et pour se répandre sur tout, une action ferme et non encombrée de péripéties modestes et d'autant plus compliquées, des sentiments généreux et que n'affaiblisse point l'argutie des analyses, tous les éléments sommaires et universels par quoi les œuvres peuvent être éternelles, et du lyrisme sur tout cela, un lyrisme qui plane sans monotonie, qui n'écrase pas, mais qui élève'...

Consultez les théoriciens de la renaissance tragique. Ils proclameront que les œuvres écrites sous l'impulsion des chorèges d'Orange et de tous les théâtres de la nature réalisent déjà ou peu s'en faut cet idéal admirable en son uniformité. Consultez Gabriel Boissy, le plus vigilant des doctrinaires et des apôtres, il prononcera que Orange a non seulement favorisé Téclosion radieuse de quelques tragédies mémorables, mais que Orange a encore imposé les règles souveraines d'une nouvelle dramaturgie.

II pleut!

Ainsi les annonciateurs de la renaissance tragique promulguent les lois de la tragédie ressuscitée. Ces lois seront telles en dépit de la résistance du climat qui ne permet qu'exceptionnellement les spectacles de plein air, telles bien que la tragédie, faite pour le plein air et sous l'influence qui émane du plein air, doive être représentée souvent dans des salles closes et cela ne doit pa»

rcm[>(}cher de produire un aussi profond elTet esthétique et moral.

Que seront ces lois, cependant? Ici le débat commence. Certes, les réformateurs s'entendent à vouloir que le drame nouveau soit la tragédie, qu'il ne soit point localisé trop étroitement dans le temps, qu'il mette en jeu des passions éprouvées par les hommes de tous les pays et de tous les siècles, que l'action évolue par l'évolution seule des caractères, que les personnages soient des héros plus grands, plus caractérisés (jue le commun des hommes, symbolisent dramatiquement les sentiments universels de l'humanité, et personnifient avec ampleur la lutte de ces sentiments contre la puissance fatale de certaines forces éternelles... Leur geste sera ample et sera expressif comme le drame qui se déroule en eux. Ni trivialité, ni bassesse. Point même de vulgarité. Il ne faut que noblesse et magnificen.ce et il faut que l'émotion ressentie élève les âmes... La parole ajoute à celte impression : elle est également ample, harmonieuse et noble. Ainsi conçue, ainsi exécutée, la tragédie de demain conservera les éléments qui de tous temps se fondirent en elle : deux sciences, la métaphysique et la psychologie; quatre arts : poésie, sculpture, peinture, musique vocale... Et il apparaît donc que la tragédie de demain ne sera pas une petite alYaire. Mais ne resterat-elle pas identique à la tragédie d'autrefois? Nous sommes bien rassurés car on nous dit que si la tragédie conserve son caractère suréminent et « synthétique », toutes les innovations seront permises, toutes les innovations de sujet, de pathétique et d'expression, toutes...

Toutes, nous dit-on, toutes, et par conséquent, selon la logique humaine, il ne s'agit plus que de savoir lesquelles. Gomme on s'entendra malaisément !

Pourra-t-on parvenir à la constitution d'une tragédie moderne ? Ceux-ci nettement s'y opposent. Ils estiment précisément que toutes les innovations apportées dans la tragédie moderne lui ôtent son caractère suréminent et synthétique indispensable. Et ils formulent fermement leur opposition. Ils prononcent, à peu de chose près, que le genre littéraire créé doit conserver sa nature intrinsèque, persister dans son orientation originelle : cette nature et cette 'orientation deviennent d'autant plus vénérables que le genre a vieilli davantage, ^'ouloir le renouveler, c'est le défigurer. Est-on contraint de le défigurer pour l'approprier à l'époque ? c'est qu'il y a, entre l'époque et le genre, incompatibilité. v( Alors il faut créer un autre genre adéquat au temps. » Et encore voici les règles de cette école, qui se présentent avec l'impérieuse inflexibilité de véritables maximes :

« La tragédie prend son pathétique, son tragique, son héroïque dans l'époque quand il y en a, et sa forme dans cette même époque quand l'époque est plastique -et lyrique. Or, la nôtre ne l'est pas.

« Tout art pour garder sa nature doit évoluer dans sa sphère. S'il descend dans une sphère inférieure, il se transforme, un autre art naît.

« La tragédie est aristocratique : on prétend la rendre bourgeoise.

« La tragédie est un art de synthèse ; on prétend faire d'elle un art d'observation. »

Hostiles à la tragédie moderne esquissée çà et là, les traditionnalistes expriment ces pensées vigoureuses.... Sachons ne chercher les doctrines que chez les jeunes écrivains qui sont aptes encore à les traduire en œuvres. Oabriel Boissy est le plus impétueux doctrinaire du traditionnalisme, lui qui n'a pas écrit de tragédies, mais

qui en annonce et qui pourrait en écrire, (labriel Boissy

-l Aristole lui môme.

Mais voici Tabl^'* d'Aubignac, je veux dire Paul Sou-

hon. Et voici Nivelle de la Chaussée ou Diderot, ou plutôt Charles Méré. Ils sont opj)ortunistes, étant plus nii moins conservateurs. Us expriment des tendances

pli s'accusent dans les œuvres nouvelles qui ne sont pas toutes leurs oeuvres. Ils sont sensil^les à tous les bouleversements qui se sont opérés au cours des siècles dans la conception et dans Texécution même des tragédies. Oui, ils savent que la tiagédie, louten demeurant la tragédie, a varié selon les époques ; que restant Texpression de Part littéraire le plus élevé pour chaque

'|)0(pie, elle s'adaptait à cette époque même, et que

•es nu^ditications, toutes profondes qu'elles soient d'inspiration ou de style, se manpient d'Eschyle à Euripide et à Sénèque, et à la tragédie classique française et au drame ronuintique qui fut bien aussi la tragédie d'une

poque, puisqu'il en exclut toute autre tragédie. Et les temps sont de nouveau changés, et ils appellent une esthétique qu'ils n'ont pas connue jadis, et puisque, au- I jourd'hui, l'art et la vie sont réconciliés et comme fusionnés, une tragédie moderne se formera qui sera une uagédie vivante.

u Pour maintenir la tradition, disait Sainte-Beuve, il né suffit point de la bien lat tacher à ses monuments les plus élevés et les plus augustes ; il convient de la vérifier, de la contrôler sans cesse sur les points les plus ■ rapprochés, de la rajeunir même et de la tenir dans un perpétuel rapport avec ce qui est vivant. » Ainsi, certains dramaturges laisseront fléchir les règles surannées delà tragédie antique et classique; ils feront néanmoins la tragédie nouvelle en interprétant la tradition.

Toutefois, les uns se dégagent de la tradition avec désinvolture et ils tiennent pour la vraie tragédie de notre temps, celle que l'œuvre de Paul Hervieu représente avec le plus de force et d'autorité... Ils ne considèrent point cette œuvre comme le développement de là comédie larmoyante selon les principes du dix-huiiième siècle, mais comme l'évolution dernière de la tragédie selon les exigences d'une époque qui ne comporte pas d'autre tragédie et qui ne saurait supporter la tragédie autrement. Tragédie, cette œuvre, parce qu'elle étudie des conflits entre des devoirs contradictoires ou entre le devoir et les passions ; tragédie, parce que la crise morale étudiée n'a point un intérêt éphémère et spécial, mais vm intérêt général et durable ; tragédie, parce que l'action dégagée des entraves du détail pittoresque, occasionnel et oiseux, progresse i-apidement de la façon la plus pressante, et parce que seuls les mouvements de l'âme ou du caractère des héros déterminent les progrès de l'action ; tragédie, parce qu'une sorte de force mystérieuse, supérieure aux hommes, en eux ou en dehors d'eux, les domine parfois invinciblement; tragédie, enfin, parce que si la prose remplace les vers, cette prose évite la facilité vulgaire de la vie quotidienne, elle se fait sévère et noble et s'adapte, en sa gravité impressionnante, à la tragédie elle-même.

Les autres, au contraire, veulent que la poésie et la beauté soient encore les éléments constitutifs de la tragédie moderne. Ils disent, avec Paul Souchon : « L'atmosphère du drame nouveau sera la poésie, c'est-à-dire l'essence de toutes choses animées ou inanimées, visibles ou cachées, et non plus seulement, comme aux temps classiques, quelques sentiments privilégiés, et aux temps romantiques, quelques situations exceptionnelles. Le

LA RENAlSSA.NCi: THAGiyUE 26")

poêle tlramalique, un sujet éianl donné, n'aura souci (juê d'en extraire toute la beauté. C'est à lui de décider entre les matériaux divers que lui^apportent la légende, riiistoire, sa propre vie et son imag-ination. Il a une lilxMté illimitée, sauf en ce qui concerne le résultat, i[u'\ »;st (l'olTrir à ses contemporains un spectacle poétique. La vérité, la morale sont subordonnées à la poésie et à la beauté. » ( >tte poésie, cette beauté, riiomme les trouvera dans la nature, dans la société, dans sa propre pensée. Il les trouvera partout éparses et surabondantes. Puisse-t-il les faire fleurir dans la tragédie moderne I

Ainsi les restaurateurs de la tragédie hésitent avec fougue. Ils s'accordent à la vérité sur quelques règles ; mais ceux-ci donnent à l'analyse plus de part, et ceux-là veulent que la tragédie ne soit que synthèse. Ceux-ci sont plus préoccupés de vérité ; ceux-là veulent surtout sauvegarder le lyrisme. Ceux-ci sont plus enclins à Tobservation ; ceux-là maintiennent plus volontiers le mystère... Est-ce tout? Mais les uns prétendent que la prose, ennoblie assurément, doit être le langage de la tragédie nouvelle; les autres commandent l'emploi des vers, mais proscrivent le vers libre que d'autres acceptent. Un chef-d'œuvre clora le débat. Mais l'ardeur des querelles, en même temps qu'elle témoigne que là période de transition et de renouvellement dramatique où nounous agitons dure, dure, met en relief la volonté intense qui anime tous les dramaturges de ressusciter la tragédie. Cette volonté se discipline peu à peu et favorise l'action des poètes tragiques- Quels que soient ses résultats, elle constitue, par ses manifestations, un des événements importants de l'histoire du théâtre poétique français à la fin du dix-neuvième et au commencemetit <hi vingtième siècle.

lx;*; le tiieathe des poètes

La renaissance tragique commence à s'épanouir en œuvres dans les dernières années du dix-neuvième siècle, en môme temps que sa théorie se formule en maximes présomptueuses, mais de bonne volonté.

Certes, de tous temps, le « Gampistron » a pullulé. De tous temps, des écrivains qui ne savaient pas le grec ont traduit des pièces grecques, ou adapté en français des pièces latines, ne sachant guère le latin et sachant à peine le français. De tous temps, un Legouvé se rencontra pour versifier une Médëe, un Bornier se rencontra pour mettre en tragédie un Agamemnon, « cet animal assez connu », comme disait Barbey d'Aurevilly... Et des Jules Lacroix versifièrent des Œdipe-Roi^ et des Paul Meurice rimèrent des Antigone. Et sans doute un Leconte de Liste, exerçant sa fantaisie majestueuse et sombre sur l'antiquité grecque, fut un initiateur... Il s'avéra peu à peu que le théâtre antique pouvait être encore la source des inspirations dramatiques. Les uns s'empressèrent, traducteurs zélés. Lesautres se hâtèrent, adaptateurs respectueux, mais libres. Lesautres se précipitèrent, plus confiants en leurs forces, et ne demandant aux œuvres antiques que des indications et des thèmes. Albert Samain écrivit Polyphème. Mais alors que h\ théorie hésitait, dans les faits rinfluence d'Orange et des théâtres en plein air s'imposa sans incertitude ; tous les rénovateurs de la tragédie opérèrent un mouvement d'ensemble et ce fut un mouvement de retour à l'antique. Mouvement spontané en apparence ; il résulte, néanmoins, de causes profondes, lentement et imperceptiblement mais sûrement agissantes, puisque

LA RENAISSANCE TRAflIQUE 2r)7

ce moiivemc^nt se révèle soiulain non pas seulement dans la liltéraUire française, mais dans les principales littératures européennes. 11 se pourrait, toutefois, que l'esprit français fût habile entre tous à interpréler, sans la dénaturer, la beauté grecque que saccagent à leniinsu les écrivains des autres nations.

Ainsi, Electre i\o Sophocle est une des tragédies antiques le plus fréquemment ada|)tées. Or, deux écrivains, l'un français; l'autre autrichien, simultanément jugent opportun de l'adapter encore: llofmansthal et Alfred Poizal.

x\lfred Poizal est un écrivain de i)eu de livres. Il

H a écrit des romans de psychologie forcenée et quin-

lessenciée : ^4^/7^ des Saints, le Pervers sentimental,

livres précieux, qui sont fins, et le veulent être et le sont

I jusqu'à l'excès, qui sont écrits d'un style compassé, tendu, subtil, dont l'élégance, plus factice que naturelle, est fort composite au demeuiant. Alfred Poizat es! assurément un esprit et un styliste très raffiné. Soudain il adapte V Electre de Sophocle ; il adapte même le Cijclope d'Euripide, il adapte même le Saiil d'Alfieri. Oue donnera cet écrivain moilerne, mais français, s'ins- |)irant des tragédies antiques?

llofmansthal est un poète allemand de la vie intérieure. Disciple de Schiller, de Goethe, de Grillparzer, on lui accorde de l'originalité. Il parle à l'Ame de ses compatriotes. Ceux-ci admirent en lui un pur styliste. Soudain Hofmansthal adapte Oreste, et d'abord Electre de Sophocle. Que donnera cet écrivain moderne, mais autrichien, s'ins})irant tles tragédies antiques?

Le sujet de la tragédie de Sophocle est inoubliable. Clylemnestre, mère d'Electre, de Chrysothémis et d'Oreste, a assassiné son mari, Agamemnon, pour vivre

avec son amant Égislhe. É<>isthe n'a pas manque d'être le complice de cet assassinat. Electre, vindicative et opinirdre, a juré de venger la mort de son père en tuant Clylemnestre ainsi qu'Égisthe, avec le concours de son frère Oreste, ou seule si les dieux semblent Texiger. Un messager arrive, annonçant lamort d'Oreste. Electre tuera donc seule. Mais non, Oreste n'est pas mort. Il a fait croire à son trépas pour tromper les assassins de son père et les mieux assassiner. Electre et Oreste courent gaillardement accomplir leur pieux parricide et occire Égisthe de surcroît.

Sophocle étant un auteur dramatique assez remarquable, un certain nombre de scènes de sa tragédie se -"sont imposées à tous les adaptateurs par la force toutepuissante de leur beauté. Ce sont les scènes où Electre et Clytemnestre s'invectivent, où l'intraitable Electre et la timide Chrysothémis confrontent leurs caractères,, où la mort d'Oreste est racontée, où se produit la reconnaissance d'Electre et d'Oreste, où s'effectue le double meurtre...

Et maintenant que V Electre d'Alfred Poizat et VElek- Iva de Hofmanslhal soient comparées ! Alfred Poizat demeure beaucoup plus docile à Sophocle, simplement parce qu'il a le sentiment beaucoup plus vif de la beauté grecque, c'est-à-dire qu'Alfred Poizat a le sentiment très profond de la pureté de la ligne, de l'harmonie, du rythme qui nous enchantent dans la beauté grecque classique... Si Hofmansthal a voulu être grec, lui aussi, il est remonté jusqu'aux temps légendaires, et il a dessiné des héros primitifs, sommaires, brutaux, grossiers même comme les héros homériques ou préhomériques. Et il leur a, en outre, donné, sans s'y appliquer, une sensibilité et un aspect de bons Autrichiens.

LA RENAISSANCE TMAGIQLE 26î>

Alfred Poizat oppose avec une discrétion élégante la haine farouche d'Électrc et la soumission indolente et mélancolique de Chrysothémis. Chrysothémis n'est une héroïne tragique qu'à contre-cœur. Elle est jeune. Elle veut vivre, goûter la vie... L'opposition est identique dans Ilofniansthal, mais Chrysotliémis a moins l'air d'une vierge grecque que d'une petite fiancée viennoise. Chrysothémis voudrait bien se marier, et elhtrouve le temps long. Elle le dit avec une assez giacieuse énergie :

Sur ton visage et sur le mien Chaque soir vient creuser une ride nouvelle. Cependant qu'au dehors, c'est la fête de vivre,

D'aimer et d'être aimée.

Toutes celles que j'ai connues vierges sont femmes Maintenant; je les vois à l'entour des fontaines,

Leur sein gonflé verse la force

A la jeune vie enfantine

Née de la leur, semeuse de gaieté.

Nous, comme des oiseaux prisonniers au perchoir.

Nous attendons, nous attendons.

Et d'Oresle aucune nouvelle ! Plutôt la mort, vois-tu, que d'exister sans vivre ! Je suis femme, je veux avoir le sort des femmes.

Et Chrysothémis insiste : elle veut avoir le sort des femmes pour devenir mère ; ô joie pacifique des familles allemandes où grouillent les enfants !

Je veux fuir la maison où l'effroi règne en maître. 0 sœur ! faut-il te dire encore que je veux Vivre dans la douceur adorable d'aimer Fit trouver un reflet de mes sourires jeunes En des prunelles puériles.

Sophocle, parce qu'il était Grec, n'avait pas uq tel souci de la repopulation ; Alfred Poizat ne l'a pas non plus, sans doute parce qu'il est Français... Aussi bien, un Autrichien, môme lorsqu'il se fait poète tragique, ne peut se dégager complètement de la poésie familière... Comparez les deux Glytemnestre : celle de Poizat ou, si vous préférez, de Sophocle, et celle d'Hofmansthal : la Glytemnestre de Sophocle-Poizat, disputant avec Electre, est reine. Elle tremble: le souvenir deson crime la poursuit et l'obsède, mais elle conserve de la noblesse... Gelle d'Hofmanslhal semble une bourgeoise apeurée par le remords. Malgré la haine qu'elle éprouve pour sa fille qu'elle a martyrisée, malgré la haine que sa fille éprouve pour elle, Glytemnestre se confie longuement à Electre, lui" demande instamment de la délivrer de ses cauchemars, se fait bonne femme, maman ennuyée d'un malentendu qui Ta brouillée avec ses filles. Et Electre, avec un sens critique excellent :

Elle parle d'ua meurtre Comme d'une querelle entre époux.

Et Glytemnestre répond, obéissant à sa nature de bourii'eoise autrichienne :

Dis à Chrysothémis de ne plus se sauver Quand elle me rencontre, Elle a des airs de chien battu; Elle pourrait venir me parler Librement, me conter son âme :

Les jeunes filles ont toujours Mille confidences à faire.

Je ne vois rien pour empêcher Que bientôt je trouve un mari A chacune de vous.

LA HENAISSAN(:E TRAGIQUE 271

Partout Ilofmanslhal s'acharne à supprimer ce qui est caraclérislique de la trai<éclie p^recque. Le récit de la mort d'Oresle est « classique ». 11 en est devenu nécessaire. On Tattend, Alfred Poizat n'a pas trompé notre attente :

Ccst mon devoir

De l'instruire en détail de toute l'aventure.

Un. poncif, direz-vous ! Maisnous n'en sommes point fatigués.

Le récit de la mort d'Oreste, cinonslancié, niiiiulieux, imposant, majestueux, est toujours acclamé. Ilofmanstlial a supprimé le récit. Une confidente parle à l'oreille de Clytemneslre pour l'instruire de la mort d'Oreste. Electre l'apprend de sa Sd'ur Ulnysolhéuiis. Ùlirysolliémis dit simplement : Oreste est mort !

Mort au loin, de la mort double des exilés. On dit que ses chevaux emportés l'ont traîné, Que son visage est méconnaissable.

Et tant d'autres différences essentielles entre les deux (ouvres, entre les deux conceptions des poètes adaptateurs! Par exemple, Alfred Poizat accorde au chœur antique son importance traditionnelle; il lui prête toute l'eurythmie coutumière de ses graves évolutions et de ses paroles mystérieuses et prophétiques. Hofmansthal substitue aux choreutes des servantes, des serviteurs et même un cuisinier... Il a donc le parti pris absolu, permanent de supprimer tout ce qui, constitue pour nous le style grec. El afin de nous ramener plus sûrement à l'époque barbare des héros homériques et de nous donner uneimpression plus profonde de leur grossièreté fruste, il //?a/c/7'(7//se tous les sentiments. Electre,

maltraitée par sa mère, devient une demi-folle, une bête traquée. Elle est vêtue de haillons sordides. Elle a des blessures sanguinolentes. Clytemnestre, pour manifester sa haine, assomme Electre avec son bâton, avec son poing. Égisthe est assassiné comme un fermier surpris par des malfaiteurs. Il arrive. Il pénètre dans la maison. Un grand bruit éclate. Égisthe apparaît à une fenêtre et crie :

Au secours, au secours du maître qu'on égorge !

n est violemment arraché de la fenêtre. Il réapparaît : Oh ! que quelqu'un m'entende !

Personne ne bouge, et on le tue dans une chambre du premier étage ! Electre danse de joie et tombe morte... Ainsi, par la volonté de Hofmansthal, la sensation physique adultère l'émotion. On peut prétendre qu'elle ne Taccentue point... Et il est avéré que le poète autrichien dépouille naturellement la tragédie grecque de tous les éléments de la tragédie grecque, que le poète français conserve naturellement.

Laissons l'Autrichien, considérons le Français. Il avait la passion des analyses excessives et vaines, il était un artiste singulier, pour ses imaginations ténues, pour son style apprêté, subtil comme sa pensée, précieux, distant. Déjà, cependant, la correction de ce style, le sentiment qui s'y manifestait des beautés traditionnelles de la langue française faisaient de lui un modèle. Soudain, cet écrivain*, par un mouvement que rien en ses ouvrages ne faisait prévoir, se retrempe aux sources grecques, et il trouve immédiatement le goût de l'ordonnance claire et harmonieuse, de la pure élégance

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nette, simple et fluide que, en nous-mêmes, nous gardons toujours parce que la tradition classique l'y a déposé pour jamais.

Lui et d'autres, tous subissent le prestige et l'empire de cette tradition classique. André Suarès, artiste divinateur des nouveautés, écrit à son tour la Tragédie (TÉlectre et d'Oresle. 11 la modernise à outrance. 11 veut être psychologue plus raffiné qu'un Racine. 11 marque avec scrupule le progrès des idées sociales et morales. Il fait de Jupiter un dieu juste, mieux encore un dieu équitable, car le Jupiter que Suarès invente sait que la justice des hommes est infirme comme eux :

Le temps n'est pas encore venu où les hommes pourront Se passer d'être justes selon d'injustes lois, Le temps où le cœur, pour savoir sa règle et son chemin, N'aura qu'à suivre le regard de la claire raison.

Il prête à Glytemnestre une «féminité » d'aujourd'lmi. L'épouse adultère et meurtrière d'Agamemnon se raccroche à Égisthe, son gaillard complice, comme à son protecteur, à sa sauvegarde. Elle a peur loin de lui, et son amour de femme vieillissante s'exaspère pour le jeune amant. Oreste accomplit sa tâche maudite de vengeur que le Destin- lui imposa. Mais il n'est pas l'instrument inconscient des dieux cruels. Les crimes nécessaires lui répugnent, les crimes inévitables lui font horreur. Il n'obéirait pas à la furie vengeresse de sa sœur Electre ; non, il ne tuerait pas sa mère, même pour punir et réparer le meurtre d'Agamemnon. Il faut que l'ombre d'Agamemnon lui apparaisse et lui parle :

Sois un juge sévère, mon fils : tue-la. Tue la femme Oui a tué ton père. Mais sois un juge intègre :

Aie pitié en tuant, aie pitié de la mère : Nïnsulte pas au châtiment et détourne les yeux. Frappe et venge-moi : ne te venge pas. Sois juste.

Ainsi, l'œuvre de Suarès,par ses finesses particulières (l'analyse sentimentale, par ses recherches de casuisti([ue morale, ses audaces de réalisme et d'humanité, est aussi éloignée de l'œuvre inspiratrice de Sophocle ({ue de l'interprétation régulière d'Alfred Poizat. Mais elle n'est point tournée au trivial, comme rinterprétation dévoyée de Hofmanslhal. Elle garde la noblesse pathétique de la tragédie.

L'inspiration antique serait-elle particulièrement conforme à notre esprit et d'accord avec nos tendances ? Le moins qu'on puisse attendre de ce retour à l'antiquité serait-ce que nous y prenions plus profondément conscience de notre tradition littéraire et de nos vertus poétiques ?

L'excès en tout est un défaut. L'élan des dramaturges néo-grecs les pousse jusqu'à prendre à l'antiquité les éléments de sa comédie... Ces éléments n'ajoutent rien aux éléments de notre comédie nationale.

Euripide a laissé un drame satyrique, le Cyclope. Polyphème est berné par Ulysse, retour de Troie, que les vents contraires ont poussé en son île. Ulysse achète à Silène des viandes et des fromages : il les lui paie avec du vin dont Silène s'enivre. Polyphème revient. Silène trahit Ulysse. Polyphème, sans délibérer, mange deux des compagnons d'Ulysse. Ulysse se vengera en aveuglant le Cyclope avec un pieu enflammé. Il accomplit sa vengeance malgré la lâcheté des Satyres.

Léon Rifïard, poète fantaisiste, d'une ainal>ililé souriante, sentimentale et superficielle, adapte le Cijclope avec une molle élégance. Alfred Poizat l'adapte avec une élégance plus ferme et avec, par moments, un réalisme brutal d'idées et d'expressions qu'Euripide avait constamment évité. Jeux de lettrés, ou adaptations, mais non pas des œuvres où le comique fiançais se renouvelle et se revigore.

D'autres écrivains s'appliquent à créer une comédie d'après la légende antique simplement. Paul Souchon et André Avèze écrivent le Roi Midas. Ils interprètent fidèlement cette légende — rapportée par Ovide — en la modifiant seulement selon les exigences de la composition dramatique. Et voici doue Midas obtenant de Silène le pouvoir de changer en or tout ce qu'il louche. II déplore bientôt ce privilège, et il s'en'débarrasse en -(' baignant dans le Pactole. Mais il se fait juge du tournois musical entre Pan et Apollon. Il préfère Pan, Kt Apollon, vexé comme un dieu, lui inflige des Hi'cille.sd'àne. Son bai'bier les lui coupe et Midas meurt. Il meurt prêchant la bonté... Cardes poètes employant quelques procédés de la comédie burlesque et parotlique, ressuscitant les types ordinaires de la comédie tic tous pays : le matamore et le hâbleur, chargeant leur iiéros de tous les ridicules modernes et le faisant cocu, tcl.Ménélas ou beaucoup d'autres, semblent symbobser eu lui la bonté autant que la bêtise, la bêtise autant que la bonté. Paul Souchon et André Avèze écrivent avec une verve savoureuse et intempérante, mais ils travesiisscnt difficilement, sous des oripeaux antiques, les types et les thèmes conventionnels de la comédie, et la légende n'y ajoute qu'une fiction naïve et superllue... Cependant, Maurice Allou écrit avec une grâce timide.

aimable pour cela, VAmie des sages. Esl-ce autre chose <iu\ine comédie moderne, avec le souci de la psychologie et de Tobservation, dont les personnages s'appellent par jeu Archias, Hylas ou Thaïes, Sophia, Glaucé ou Panthéa ?

Du moins, l'intensité et l'universalité de la renaissance tragique, à l'aide de l'antiquité secourable, s'affirment avec d'autant plus de force que les esprits les plus différents sont sollicités de faire d'Eschyle, de Sophocle ou d'Euripide leurs conseillers, leurs inspirateurs, leurs compagnons !

Eschyle, génie impérieux et roide, grandiose et profond, plus près des dieux que des hommes, lyrique obscur et sublime : des poètes de nos jours se sont repris à vivre en sa familiarité. Eschyle a écrit le drame de Prométhée, Titan comme lui. Hésiode, déjà, avait conté sa légende. Eschyle Ta élargie, l'a amplifiée de toutes manières transformant Prométhée en un représentant divin de l'humanité. La trilogie d'Eschyle' n'existe plus. Nous n'avons plus rien de Prométhée porleur de feu. Nous n'avons que peu de chose de Prométhée délivré. Seul, subsiste entièrement le Prométhée enchaîné... C'est assez pour que le prestige de cette antiquité fabuleuse et formidable s'exerce sur les esprits les plus raffinés, les plus mièvres parfois, et certainement les plus modernes de notre littérature contemporaine.

En ce temps-là — vers 1900 — vivait le romancier* Jean Lorrain. Il cultivait « l'orchidée du cadavre rare ». Et il mettait beaucoup de femmes autour. Il écrivait

LA HENAISSANCi: TRAGIQUE 277

des romans-feuilletons de mauvais lieux. Chaque époque a les feuilletonistes qu'elle mérite. Jean Lorrain était notre Ponson du Sérail. Tout l'artificiel l'attirait, l'artificiel et le malsain. Il recherchait les tares et les envenimait avec une g^rAce triste, et ses rêves de lettré subtil s'exaspéraient en cauchemars de malade. Les névroses et les vices palpitaient dans ses œuvres. Il chantait naïvement la perversité et la pourriture, et « la floraison du mal » de Baudelaire n'était pas morte. Artiste au demeurant, curieux des formes neuves et exception nelles de l'art, et [)oète aussi, poète des débauches et des pestilences. Une nervosité inquiète, une bizarrerie équivoque et monstrueuse, une dépravation scandaleuse et enfantine, un style frémissant, subtil et savoureux : Jean Lorrain, qui n'a donné au théâtre que des œuvres légendaires fantaisistes et fantasques, Jean Lorrain est attiré par le dur Eschyle.

Ferdinand lièrold est un érudit de toutes les antiquités littéraires. Et il aime aussi les légendes presque recouvertes par le silence du passé el qui gardent leur parfum et leur mystère. Il s'enquierl des héroïnes de ces légendes, et, poète, il les célèbre avec une douceur amoureuse et pieuse. « C'est un poète de douceur, disait Remy de Gourmont ; sa poésie est blonde, avec, dans ses blonds cheveux vierges, des perles et au cou el aux doigts des colliers et des bagues, élégantes et fines gemmes. Ce mol est le mot bien-aimédu poète; ses héroïnes sont fleuries de gemmes autant que ses jardins sont fleuris de lys. » Et la sensibilité de Ferdinand Hérold est toute de grâce, de fraîcheur et de mélancolie aimable...

La flûte amère de l'automne Pleure dans le soir anxieux

278 LE THEATRE DES l^OETES

Et les arbres mouillés frissonnent Tandis que sanglotent les cieux.

Les fleurs meurent d'une mort lente, Les oiseaux ont fui vers les prés, Ou peut-être un autre avril chante Son hymne joyeux et pourpré.

Et ce poète de lyrisme circonspect et de délicatesse tenue, ce poète est attiré par Eschyle ! Ferdinand Hérold et Jean Lorrain écrivent ensemble un Prométhée.

Bruxelles est une capitale littéraire et Edmond Picard La dit avant nous, mais on est baudelairien à Bruxelles autant qu'à Paris. L'inspiration du poète hvan Gilkin est variée. Mais dans la Nuit y son œuvre la plus forte et dont les beaux vers sont fermes et pleins, Iwan Gilkin a chanté tous les avilissements des hommes. Il a pris une sorte de plaisir sensuel — et satanique — à décrire les turpitudes et les bassesses^ et Baudelaire se reconnaîtrait en lui.

Je suis le pénitent des mauvaises cités, Dans les bouges honteux où coulent les rogommes, Dans les quartiers lascifs des modernes Sodomes, Où le meurtre et le viol cachent leurs voluptés.

Quand j'introduis, le soir, mes regards attristés J'ausculte, en frissonnant, les monstres que nous sommes. Je sens peser sur moi tous les crimes des hommes Et je pousse des cris vers les cieux irrités.

Semblable en mes clameurs aux prophètes tragiques. Je vais, les yeux hagards, par les places publiques, Confessant des péchés que je n'ai point commis

Et le chœur vertueux des pharisiens brame : « Soyez béni, mon Dieu, qui n'avez point permis Que je fusse pareil à ce poète infâme ! »

LA RENAISSANCE TRAGIQUE 27î>

Et ce poète voluptueux et mystique, qui va dans les enfers en aspirant douloui'eusement au ciel, ce poète est attiré par Eschyle ! Ivan (iilkin écrit un Promélhée.

Sini^ulières hésitations de ces poètes d'aujourd'hui que la volonté éni<>-matique des dieux appela à développer la j)lus ancienne i\es légendes, d'après le plus anli({ue des dramaturges! Iwon Gilkin, au contact de toute antiquité semble, redouter de n'être pas suffisamment moderne. El lui, fidèle en ses ouvrages aux règles de la versification romantique et parnassienne, abandonne cette versification alors qu'elle est le plus convenable h la majesté <lu sujet... 11 écrit Piométhée en vers libres. Il emploie dos vers de neuf et do onze syllabes. 11 fait rimer un singulier avec un pluriel, une sonorité l'éminine avec une masculine, écrit même des vers sans lime... etse flatte cependant d'avoirgardé à son vers libre une parfaite stabilité rythmique, d'avoir utilisé seulement le vers libre classique tel qu'on le trouve dans les fables de La Fontaine et dans ÏAmphytrion de Molière... Resterait à savoir si Iwan Gilkin n'eut pas di'i se rappeler que Prométhée est un héros antique et que Amphytrion en est un autre tout difterent du premier, et que les inspirations de Molière n'ont rien de commun avec les inspirations d'Eschyle : on l'admet du moins généralement, et que le vers qui convenait à Molière ne convenait pas sans doute à Eschyle, ni aux nombreux Eschyle que nous possédons maintenant. Jean' Lorrain, poète aussi disposé à écrire des vers amorphes que des vers d'une régularité sévère, Ferdinand Ilérold, poète vers-libriste par conviction et par système mais souvent ramené au vers régulier par sens poétique, Jean Lorrain et Ferdinand Hérold, s'ils ne renoncent pointa la liberté du vers en écrivant Pro-

mélhée, du moins la modèrent en se servant d'elle et fréquemment riment des alexandrins sonores et graves dont la régularité majestueuse s'harmonise au sujet, et maintiennent ainsi dans la forme la noblesse de l'inspiration...

Quelle inspiration? Celle d'Iwan (jilkin est exclusivement lyrique, lyrique éperdument. Iwan Gilkin ne compose point un drame que la scène puisse recevoir. Il a vu dans le Prométhée d'Eschyle le symbole immense, le symbole éternel ; la créature en face du créateur tantôt soumise et tantôt révoltée, et il a exposé lyriquement les vicissitudes de ces révoltes et de ces soumissions. Prométhée veut créer. Il veut incarner son rêve, le dresser palpitant devant les dieux « effarés dans leur ciel stupide ». Il veut substituer son souffle au joug de Jupiter, car :

Dans les desseins de Zeus à présent je vois clair.

Cona primer tout noble eflort,

Abattre tout grand essor, Borner chaque être au cercle étroit de sa naissance : Tel est le vil secret de sa toute-puissance.

Prométhée luttera donc contre les dieux qui ont fait les hommes faibles et misérables.

C'est en luttant contre eux qu'on devient leur égal Et qu'on apprend à vaincre leur pouvoir fatal.

Lorsqu'ils auront dépouillé les dieux de ce pouvoir, les hommes régneront beaux, libres et joyeux. Prométhée apprendra donc aux humains à faire naître le feUr non plus le feu dévastateur, mais le feu sauveur, le feu< bienfaisant... Mais les hommes oublient bientôt Pro-

niéthée. Ils restent, au contraire, soumis à Zeus : cette soumission est naturelle à leur servilité.

J'admire ton génie, ô Titan, et je l'aime: II est force, tendresse, ardeur et mouvement ; Mais j'adore les dieux qui sont l'ordre suprême Et la sereine paix du devoir triomphant. • Ils règlent l'univers, ma patrie et ma race

J'ai conformé mon àme, oiseau léger qui passe,

A leur profonde volonté

Et j'ai reçu pour récompense

De ma joyeuse obéissance

La parfaite félicité.

Prométlîée, cependant, refuse, malgré les injonctions (le Mercure, de restituer au ciel le feu qu'il lui a volé pour le bonheur des hommes, et il est cloué vivant au rocher. Le corps est enchaîné, mais l'âme reste libre, cl Promet hée songe aux hommes qui continueront sa tache libératrice :

Tous ceux dont la poitrine se soulève Pour la beauté magique d'un grand rêve, Ceux que tourmente un désir exalté D'amour sans borne et d'àpre vérité, Ceux que révolte à jamais l'hébétude Où les paissants tiennent les multitudes Et qui, raidis dans un superbe elïort.

Bravent l'exil et l'opprobre et la mort : Voilà les héritiers de mon àme indomptable, Le ferment de la terre et l'espoir de la vie ! Ils seront les vengeurs qu'attend mon agonie Et les vainqueurs joyeux du tyran qui m'accable.

Prométhée invective toujours les dieux ; il prévoit Mueses fers éclateront. Il les jettera sur les dieux

rnoiis. El sur la terre toutes les chaînes se briseront... Cependant, Prométhée souffre, et la douleur le transforme.

La douleur, c'est la marche sainte

De la sainte sélection

Dans la sainte évolution,

Où par l'intelligence atteinte •

Nous attend la divinité

De l'universelle unité.

Et peu à peu le voile opaque des apparences, qui seul rend tous les êtres divers, s'amincit, se soulève et laisse transparaître la substance divine et unique. Prométhée se fond en Dieu et Dieu s'épanoiu't en lui.

Je te croyais bourreau, tyran, sinistre roi

De la douleur et des supplices.

A présent, je sens et je vois :

Ma justice était la justice,

Mon amour était ton amour ;

Quand mes cris appelaient le jour,

C'est toi qui voulais la clarté

Et la divine vérité.

C'est toi qui dans mon cœur cherchais l'être suprême. Car je suis ton effort palpitant vers toi-même,

Unique, immense volonté

Qui te disperse dans le monde,

Et qui soutirant d'être le monde,

Reviens en pleurs à l'unité.

IwanGilkin, on le voit, sans métamorphoser lalégende première, lui ajoute tout ce que des siècles de réflexion et de science lui ont nécessairement ajouté. Son Prométhée est le Prométhée d'un Eschyle qui a beaucoup lu, beaucoup retenu, qui est demeuré un esprit religieux,

L\ IJRNAISSANCE TBAGIOl'E 2K8

et veut avec; aeliarnement concilier Dieu et la science, le mystère et le progrès. Les longs et impétueux élans de Prométhée sont les élans d'un esprit moderne, et parmi des symboles exaspérés, ils s'épanchent en un lyrisme abondant, confus et fort... Mais pourquoi Iwan (lilkin s'est-il enchaîné à ce mythe comme Prométhée fut enchaîné à son rocher. Jaloux d'écrire, en une suite de dialogues dramaliques, Pépopée intellectuelle (les temps nouveaux et de tous les temps, il s'est .imposé d'inutiles entraves. ..

Jean Lorrain et Ferdinand Hérold, eux, ont été guidés |)ar le mythe, non pas en! raves par lui. Us ont agencé le drame d'Eschyle avec indépendance, mais ils ont conservé la légende de Prométhée tout entière... Prométhée va donc ravir le feu céleste. Pandore, qui l'aime, ne peut le retenir, (laïa, la Terre, mère du Titan, ne peut le retenir. II parL 11 monte. Il jette le feu aux hommes. Meis il est enchaîné pai' Kratos et Hia. Pandore vient le consoler de son supplice. Bia veut écarter Pandore, mais n'y réussit pas, car l'amour est plus fort que la haine. Prométhée, néanmoins, résiste à Pandore qui le presse de se soumettre. Elle invoque alors la clémence de Jupiter. Kt Mercure vient lui annoncer qu'un jour Héraclès naîtra de Zeus et libérera Prométhée, et il tend un co tiret ii Pandore :

Ce cotïret, ù l*antlore, est lempli de tes larmes : Porte leur doux fardeau vers le monde natal, iiedescends vers la terre où te veulent les hommes, Dont la grande clameur montait vers le Titan. L'heure est irrévocable, et la cime où nou^ sommes Domine h tout jamais les flots brumeux des temps. Le cotïret que j'ai mis entre tes mains pieuses Contient le dévouement, l'amour et la pitié,

Arome de ton cœur, larmes mystérieuses Que pleurèrent tes yeux sur le supplicié. Aux fils du grand captif porte le don des larmes. Femme, achève son œuvre, élargis le bienfait ; De ta jeune douleur, Zeus a fait naître un charme Et le donne à tous ceux que le rêve étouffait.

Iwan Gilkiii était un Eschyle philosophe. Jean Lorrain et Ferdinand Hérold sont des Eschyles sensibles. Tls attendrissent le mythe atroce : ils y font couler (juelque molle langueur sentimentale. Ils divinisent la femme, la femme amoureuse avec une grâce exquise. Ils sont charmants. Le roc de Prométhée est devenu le premier salon où Ton sait parler d'amour : et la nature s'associe à ces aimables conversations. Eh quoi 1 tant de coquette amabilité ! Mais quelle harmonie nombreuse en cette coquetterie !

0 vous qui vous plaisez dans les grottes profondes. Nymphes des lacs et sœurs des sources aux yeux verts 0 vous dont les bras blancs et dont les cheveux d'onde Peuplent le bleu des eaux et l'infini des airs ! Nymphes de nacre et d'or et dont le rire humide Brille comme un collier sur la rose splendide D'une bouche on dirait d'aurore et de corail! 0 perles que le fleuve sur le mouvant émail De ses flots roule et lord, pures Océanides Aux doigts ongles de clair aiguail, Prêtez le coquillage ourlé de vos oreilles A ma voix !

Ainsi Pandore marivaude leplus gentiment du monde avec les nymphes avant de leur dire des choses 'graves... Habitude qu'elle a prise dans la société frivole et dans la littérature à demi galante du dix-huitième siècle,

sans doute. Elle ne Ta pas perdue de nos jours. Eh là ! Jean Lorrain et Ferdinand Hérold auraient-ils entrepris de donner à Eschyle de la séduction ? Non, mais ils ont eu dessein d'écrire une tragédie antique, sans rien perdre de leur originalité d'écrivains modernes très intelligents, très cultivés, très affinés et un peu esthètes... Ils ont établi que tout mène à la tragédie antique et que les chemins qui y conduisent ont mille détours capricieux.

Très capricieux, puisqu'on peut être un romancier ironique et sceptique et nous faire pleurer sur les tragiques vicissitudes de la vie et de la mort d'Admète et d'Alceste, d'Étéocleet de Polynice, et puisque les tragédies Alkestis, les Phéniciennes peuvent être du même écrivain qui écrivit la Dentelle de Thermidor : Georges Rivollet. Que les esprits de notre temps sont donc ingénieux ! Ils font ce qu'ils ont délibéré de faire et ils le font à merveille... Ils vont où leur fantaisie les pousse, mais ils y vont sûrement, triomphalement. Alkeslis, les Phéniciennes sont des œuvres caractéristiques de notre renaissance tragique, non seulement parce qu'elles obtinrent des succès bruyants, mais encore parce qu'elles sont les œuvres d'un bel esprit, d'un vrai dramaturge et d'un bon poète, parce qu'elles sont d'un homme qui est sensible à la beauté grecque et, néanmoins, ne peut, lorsqu'il la veut traduire, se dépouiller complètement des apports de la poésie classique et de la poésie romantiqi^e, est donc aussi grec que possible, au demeurant parfaitement franç^-ais et parfaitement moderne...

Georges l^ivollel admire la beauté grecque : mais

elle ne lui en impose qu'à demi. Il se joue respectueusement avec elle, mais il se joue de la façon la plus aisée...

Euripide seul l'inspire, Euripide le plus pathétique et le plus humain, donc le plus moderne des tragiques grecs, donc le plus assimilable à nos idées et à nos sentiments. Eschyle peut nous repousser. Euripide nous attire. Georges Rivollet cède à l'attrait et de nous il rapproche Euripide davantage. Il y a dans Euripide des accents immoftels qui seront compris aussi longtemps qu'ils retentiront ! Georges Rivollet a jugé bon de les faire retentir une fois de plus. Et il a mis en tragédie l'un des drames les plus émouvants d'Euripide mais les plus étrangers à notre littérature : Alceste, et l'un de ses drames les moins harmonieux peutêtre, mais les plus familiers à notre littérature, parce que le jeune Racine dans la Thébaide l'a glorieusement imité : les Phéniciennes. Oh I la violente audace de cet écrivain narquois qui va chercher dans Euripide un sujet que sa nature même doit écarter de nous et un autre sujet que Racine interdit peut-être à tous les, dramaturges contemporains ! Georges Rivollet se justifie de sa témérité, car il se dégage avec piété, mais avec désinvolture ici d'Euripide et là de Racine autant que d'Euripide...

Que le drame humain enfermé dans V Alceste d'Euripide demeure tout entier, mais qu'au moins il se conforme à nos exigences intellectuelles et morales et à nos conceptions dramatiques ! Alceste est la tendre .et courageuse reine qui donne sa vie pour sauver celle de son époux Admètos.Les femmes d'aujourd'hui sacrifieraient peut-être leur vie pour sauver celles de leurs époux; mais leurs époux feraient, comme on dit ail-

LA RENAISSANCE TRA(;iOri: 287

leurs que dans la tragédie, 'quelques manières avant d'accepter ce sacrifice. Adinètos, lui, nhésite pas. Il suit que la femme est subordonnée à Thomme : et s'il ne inanipie ni d'é^oïsme, ni de lAcheté, il ne manque pas de franchise : il conduit lui-inôme sa femme à la mort... Alceste, nous vous admirons ! Adméle, vous nous étonnez! Mais (Georges Hivollet prend le soin, qui n'est pas supcrtlu, d'expliquer Admèlos à la mode de chez nous, et par conséquent de l'excuser. Admètos mourrait volontiers :

Chez les morts, moi vivant, tu ne descendras pas ! Je réclame mon droit, dieu sombre du trépas ; C'est moi que, le premier, tu marquas pour victime ; Je suis prêt, ouvre-moi les portes de ral)îme.

Alceste représente alors à son mari, à son roi, que le peuple sans lui serait sans défense:

Mourir n'est rien... Ta gloire exige davantage : Tu dois vivre... Ce peuple a besoin de son roi.

Le chœur insiste obligeamment :

SU s'est levé, le jour de douleur et d'eflroi,

S'il faut te perdre, ô roi, c'est ta ville sacrée

Dès demain au carnage, à la flamme livrée,

Au bruit seul de la mort, comme de noirs démons

Les Thraces, fils d'Ares, vont descendre des monts.

La peur de ton nom seule enchaîne leur furie ;

Pitié !... Ta mort serait la mort de la patrie.

Admèlos en convient, et il ajoute, avec beaucoup de finesse psychologique, que la vie avec la douleur quil y portera sans fléchir sera un sacrifice plus grand que la mort... Admètos est un logicien subtil, mais non pas

fallacieux; nous acceptons ses arguments, le bonheur de son peuple ne nous laisse point indifférent, et enfin nous ne méprisons pas trop l'âme du mari d'une si bonne femme, et Georges Rivollet, par cet adroit artifice, nous entraîne à éprouver l'immense émotion du sacrifice sublime d'Admète. Et, allégeant encore pour notre goût plus délicat le réalisme d'Euripide, se gardant d'exciter notre rire contre le vieux Phérès, père d'Admètos, qui, chargé d'ans, ne veut pas mourir encore et refuse de se sacrifier pour sa fille, évitant de s'appesantir sur les bouffonneries d'Hercule, hôte loquace, bavard, et vantard, et ivrogne qui vient troubler l'auguste solennité d'une mort plus auguste encore, il nous fait accepter le « miracle » même qu'accomplit Hercule arrachant Alcestc à Thanatos et la ramenant vivante des sombres rêves... Le drame le plus noble dans lequel se pressent, se heurtent et se confondent les plus grandes émotions humaines, Georges Rivollet le dépouille de tous ses éléments caducs, mais il nous en livre, sans les affaiblir, tous les éléments éternels. C'est l'œuvre antique d'Euripide ; cette œuvre est neuve cependant.

Elle lest, parce que Georges Rivollet, en même temps qu'il utilise tous les moyens, dont le drame romantique a enrichi, en l'adultérant, la tragédie classique, est un dramaturge fort habile. Ce poète est expert en l'art du théâtre ; et la vie émouvante circule en ses ouvrages.

Il ne conserve point la nette rigidité de la tragédie classique ; et il lui plaît d'exprimer ardemment tous les chocs mouvementés des hommes qui s'opposent,^ vertueux ou bas, abjects même, loyaux ou fourbes, des hommes qui ne sont pas au-dessus de la nature

humaine, mais tendent à dcnenir, au conlraire, des êtres réels. Et parce qu'il est homme de théâtre beaucoup plutôt que parce qu'il est imprégné du romaùtisme, Rivollet est enclin à transformer tous les récits en action. Il saura conserver, en nous le rendant plus accessible, tout le mystère de la mort et du destin. Et dans Atkesfis, la Mort, le dieu de la Mort nous apparaîtra avec toute sa grandeur terrible et tataie, mais il sera aussi un personnage agissant... Dans les Phéniciennes, le devin Tirésias, qui connaît relïVoyable avenir, se dissimule sous les traits d'un pâtre; énigmatique et farouche, il clame les horreurs inévitables qui ensanglanteront Thèbes et le palais de ses rois. Il impressionne, il frappe de stupeur, il épouvante. Et tout à coup il se révèle :

, Sur les monts où je garde

Mes troupeaux, par les nuits blanches d'astres, souvent Phoibos me parle, ô roi, dans la plainte du vent... J'appris des .Kgipans l'art divin des présages Et Thumble que je suis en sait plus que les sages.

Et ses prédiclioiis soiiibies et vagues deviennent plus impressionnantes et plus épouvantables encore... Dans Alkeslis, comme dans les Phéniciennes, l'émotion dramatique la plus intense est produite...

Aussi bien, Georges Rivollet évite le plus souvent d'évoquer, de suggérer. Il s'abstient des généralisations abstraites. Il fait voir comme il fait vivre. Le spectacle matériel, concret ne force-t- il pas plus sûrement rémotion, s'il risque d'en déprécier la quaUté? Thanatos est venu en personne chercher Alceste. « Ouvrez — Qui frappe ? — Moi I — Qui donc es-tu ? — La mort ^ » Rideau... Alceste ira d'elle-même vers Thanatos qui

rappelle ; elle adresse des adieux touchants à son mari et à ses enfants ; elle meurt ; et Admètos prend le corps d'Alceste dans ses bras, monte les degrés du palais, se retourne sur le seuil et montre une dernière fois au peuple la reine morte... La nuit tombe. Effet physique irrésistible. Et nous verrons son cortège et nous entendrons des chants de deuil et nous assisterons aux funérailles, les étoiles éclairant le lit funèbre couvert de fleurs, et des groupes lamentables défileront au son d'une douce musique et l'aube commencera de luire lorsque le corps d'Alceste sera devant nous porté au tombeau par six femmes vêtues de blanc. Ailleurs, Éléocle et Polynice se provoqueront à nos yeux, commenceront avec des invectives le plus brutal et le plus singulier des combats, et seront séparés par rintervention atroce et dangereuse de leur mère Jocaste. Ailleurs, Foracle annonce à Créon que, pour sauver Thèbes, les dieux réclament une victime expiatoire : son fils Ménécée. Ménécée, caché, hélas ! oui, caché, a tout entendu. Il consent à être la victime et après la belle « scène à faire » entre lui et son père, la belle scène ambiguë et poignante, il monte devant nous sur la terrasse du palais :

Plaine des Cadméens, terre des dieux élue, Pour la dernière fois ton enfant te salue ! Adieu, père ! Et pardon !... Je sauve mon pays !

11 se précipite pendant que Créon, hurlant de douleur, court vers le rempart et se penche sur le goufîre où s'est abîmé le corps de l'enfant. Rideau. Ainsi, George» Rivollet sollicite violemment l'émotion : et sans doute dans la tragédie classique l'émotion va directement à l'ame, et sans doute Georges Rivollet — prudente

LA RENAISSANCE THA(ilOUE 1>!II

malice ! — fait, si je puis dire, passer fréquemment l'émotion par les yeux pour qu'elle atteigne l'ûme <*er- (ainement, mais tantôt plus libre avec la tragédie i»recquo, tantôt plus docile à Euripide, épris d'originalité, amoureux du pittoresque brillant et vibrant, toujours soucieux d'animation, tlonc de mouvement, donc de vie dramatique, il ne se dégage de son modèle cpie lorsqu'il le faut el qu'autant qu'il le faut pour précipiter l'action. Et parmi tous les poètes qui coopèrent à la renaissance tragi([ue, il s'affirme le plus souple homme de théAtre, dramatiirge essentiellement et, de tous les faiseurs de tragédie, le plus capable d'en faire...

Poète, en outre.

Il l'est toujours. 11 le veut être. Il ne souffre pas alors qu'Euripide lui donne des leçons. Euripide est poèti^ à sa manière. (îeorges Rivollet est poète à sa façon. Imprégné de romantisme? Si vous voulez. Georges Rivollet est surtout orateur en sa poésie ferme et fluide, en même temps forte, mais surtout élégante. Est-ce qu'un sentiment sincère et profond la vivifie? Certes ! Mais que cet orateur en vers écrit facilement ses verset qu'il se plaît à les écrire ! Auteur dramatique, il est néanmoins poète lyrique. Plus éloquent, toutefois, que réellement lyrique. La Muse l'inspire sans nul doute. Mais une fois qu'il a reçu son inspiration, Georges Rivollet s'écartt* de la Muse qui lui paraît une personne un peu incommode et il ne compte plus, pour écrire ses brillants développements poétiques, que sur les ressources d'un esprit extrémementcapricieux, qui est bien son propre esprit, et non pas l'esprit de la Muse, huiuelle, au surplus, ne saurait avoir d'esprit, particulièrement quand elle est tragique. Georges Rivollet est donc tou-

jours disposé, selon les circonstances, à prononcer de beaux discours entraînants, à méditer selon les règles de la logique poétique sur les sujets éternels des réflexions humaines, à chanter des chansons, à murmurer des couplets... Il discoure, médite, chante, murmure avec délices. Et il n'a point le courage de se refuser ce plaisir, ce bonheur... N'est-ce point pour se le pro- (îurer qu'il écrit des tragédies !

C'est sa charmante faiblesse. Il a cette coquetterie de ne lui point résister. Pourquoi nous-même résisterionsnous à sa grâce lorsqu'elle se traduit, comme voici, en accents d'une délicatesse si adroite et d'une si décente mélancolie...

Ne cherchez plus dans les chemins Les asphodèles, les jasmins Dont la fleur en neige retombe :

Nous avons tout pris pour sa tombe.

Ne cherchez plus dans le blé mûr L'étoile du bleuet d'azur, Ni la pourpre du pavot frêle ; Nous avons tout cueilli pour elle.

Morte endormie avant le temps, Nous effeuillons sur le lit pâle où tu reposes La parure des champs et la splendeur des roses,

Afin que tes paupières closes Rêvent, dans leur sommeil, d'un songe de printemps.

Ainsi les jeunes filles pleurent Alceste, victime de l'amour conjugal; leurs pleurs sont jolis et galants; elles tournent leurs chagrins en madrigaux. Mais il est temps de disserter poétiquement. Ménécée a entendu l'oracle de Tirésias annonçant que les dieux exigent sa mort pour le salut de Thèbes. La résolution de Mené-

LA RENAISSANCE TRAGIQUE '2\r^

<'ée est prise: il veut toutefois bien se j)ersuader c[u'il ne sejettera pasdu liant des remparts pour de vainssinmlacres, et il demande ex abrupto à son père Créon : « Qu'est-ce (pie la patrie ? » Créon se recueille, et avec une émotion à chaque vers gran< lissante :

C'est le toit paternel, c'est l'autel où l'on prie,

C'est (levant la maison l'ombrage oîi vers le soir

L'épouse avec l'époux, jeunes, venaient s'asseoir.

C'est ce vaste horizon... C'est la féconde plaine;

La moisson qui demain eût fait la grange pleine,

C'est la tombe où chacun rejoindra ses aînés ;

C'est la Mère surtout, dont nous sommes tous nés;

C'est aussi le trésor des grandeurs et des gloires,

Les hauts faits des aïeux chantant dans les mémoires,

Les récits merveilleux dont l'enfant est bercé,

Et la religion auguste du passé !

C'est le mot grandiose et la chose divine.

Le nom, qui, comme un cœur, nous bat dans la poitrine,

La voix d'airain qui clame à l'heure du danger.

Et nous jette debout, tous, devant l'étranger !

Voilà-t-il pas une des nu'ilJeurcs déiinilions li-adilionnalistes de la patrie ! 11 s'agit de la patrie Ihébaine, l'une des plus vieilles patries du monde, mais la définition peut encore servir de nos jours. Définition énumératrice et amplificatrice ? Oui, mais l'amplification est sobre, mesurée, endiguée. Rien ne déborde. Et tel est le caractère de la poésie dramati({ue de Rivollet, que si elle recherche les occasions de « se l'aire remarquer » sans le secours d'Euripide, si elle est prompte à saisir tous les prétextes d'amplifications lyriques, ces amplifications ne ralentissent jamais le mouvement du drame, mais, vives et pressantes, elles sont toujours encastrées

dans raciion el semblent être de l'action elles aussi... Môme orateur, môme poète lyrique, Georges Ri voile I reste d'abord dramaturge.

Dramaturge qui sent du ciel Tinfluence secrète : poète très intelligent et très cultivé... On peut accomplir beaucoup^ môme en poésie, avec derintelligence et de la culture ; mais on ne peut pas se distraire entièrement de la poésie passée et des poètes qui ne passent pas. La poésie de Georges Rivollet est donc, en dépit de ses qualités séduisantes ou pittoresques, ou à cause d'elles, composite... Elle n'est point vide d'originalité, cependant... Emile Faguet, aussi pénétrant lorsqu'il s'amuse à des paradoxes que lorsqu'il se consacre à des idées justes, écrivait en raillant à demi : a L'his toire littéraire dira un jour : Vers 1900, le romantisme subsistait encore, quoique ayant perdu beaucoup de force, il produisait quelques œuvres de son cru parfois fort belles , mais surtout absolument revenu de son mépris pour l'antiquité, il reprenait les œuvres antiques pour les faire siennes et il les faisait siennes parce qu'il les admirait et surtout pour pouvoir les admirer sincèrement. Dans ce dessein, il leur ôtait beaucoup de leur caractère, comme l'avait fait l'école classique, mais, ensensinverse,illespoussaitau lyrisme, à la déclamation et au mélodrame, il les barbouillait de couleurs un peu criardes, ce qui, du reste, était nécessaire pour le succès, tout cela non sans quelque apparence de talent à la rencontre et ne laissant pas d'attraper quelquefois ce que Saint-Évremont appelait « l'air des belles choses ». Le plus distingué de ces écoliers romantiquesétait certainement Rivollet. » Ironie satirique qui recouvre la vérité, mais ne doit point la dénaturer! Et c'est déprécier l'efTort de ces restaura-

leurs de la tragédie que <Ie les tenir seulement pour des écoliers attardés du romantisme. Il est inévitable, il est bienfaisant qu'un poète dramatique réunisse en son œuvre tous les apports des écoles el <les œuvres littéraires; mais il accomplit une œuvre originale lorsque avec goût et le sens traditionnel de la proportion et de l'équilibre, il mêle les apports nouveaux avec les apports anciens, et les fond en un harmonieux ensemble selon les lois ordonnatrices de l'esprit français; il se lie à la tradition en l'élargissant, et il prolonge le juste règne du classicisme, puisqu'il enrichit le classicisme même ; et s'il s'adonne, comme George Rivollet, à écrire des tragédies, il ne souligne pas une fin, il indique un recommencement.

Jean Moréas inaniue seulement un retour au passé. Son œuvre tragique n'est pas une renaissance ; c'est une exhumation. Sa Muse tragique n'est point vivante ; mais elle est une momie conservée admirablement.

Tout destinait Jean Moréas à ne pas restaurer en France la tragédie classique. Mais il a fait un beau voyage à travers la littérature et les formes littéraires : et ses pérégrinations Tout conduit peu à peu dans ce havre tranquille du « classicisme », où s'endort son talent... Comment se prit donc ce palikare en disponibilité pour devenir aux dernières nouvelles poète classique français? Un biographe anonyme du Petit Bottin des lettres et des arts écrivait, en 1886 (la langue française a souffert beaucoup vers cette époque) : « Moréas darde les ténébreuses moustaches et aussi,

derrière un monocle circulaire, l'arrogance d'œil d'un homme dont toute la famille a joué un rôle dan> le grand cabotinage de Tlndépendance grecque. Co giaour, son Athènes natale abandonnée, vécut à Prague, à Florence, à Cologne, puis devint littérateur français à Paris. Poèmes savants et rébarbatifs, contrôlés par une échométrie de précision, teints de colorations minérales. A travers leurs symbolismes rôde et plangore une adventice et hagarde faune de bêtes, de nains et de nècromants qu'il affère de synecdoques et d'anacoluthes. Dit volontiers de sa voix de métal : « Baudelaire et moi, les Fleurs du mal et les Canlilènes. » Protège Shakespeare, Cervantes, Stendhal et les petites boutiquières. »

Laissez les petites boutiquières, et parlez-nous de la tragédie française, Monsieur ! Moréas écrit les Syrles, les Canlilènes, le Pèlerin passionné. Puis, soudain, il découvre que la langue française existe. Il condescend à l'étudier. Il l'étudié jusque dans ses œuvres surannées et riches du seizième siècle. Il se fait le compagnon de Ronsard, de du Bellay, de Rémy Belleau, de Baïf. Il est pour eux un compagnon amical et déférent. Il les choisit pour ses maîtres, et c'est avec eux qu'il arrive jusqu'à l'époque classique de la littérature française. Et il écrit, sans les oublier, les S/aAices nettes et sobres. Il ne les oubliera pas en écrivant //j/z/^en/e. Moréas s'instruit. Moréas évolue. Et il a une sincérité toujours triomphante. D'abord, il célébrait le vers libre : « Ce dont nous voulons enchanter le rythme, c'est la divine surprise toujours neuve. » Ensuite, il prononçait fièrement : « J'ai abandonné le vers libre, m'étant aperçu que ses effets étaient uniquement matériels et ses libertés illusoires. La versification traditionnelle a plus de noblesse, plus

LA Ui:.NAI>sA.\(.h TRAGIQUE 1^'.»7

de sùrelé, tout en permettant de varier à l'infini le rythme de la pensée et du sentiment ; mais il faut être bon ouvrier. » Jean Moréas est bon ouvrier ; il est même ouvrier seulement, car écrivant /phigénîe il n'obéit pas à un besoin de sa nature, il ne cède pas à une inspiration spontanée et irrésistible : il effectue une tâche délibérée, sur des plans tirés, avec des matériaux d'avance rassemblés. Chacun de ses efforts est calculé, tout son labeur est minutieusement méthodique. .!• disais : l'œuvre trai^icfue de Moréas n'est pas une renaissance, mais une exhumation... Disons, si vous préférez, qu'elle n'est pas une résurrectit)n : elle est une reconstitution.

Reconstitution savante. Moréas a fait serment de devenir classique. Il lient parole. Et si son œuvre n'était pas complètement classique, ce ne serait pas, comme on dit, de la faute de l'auteur... Il a fait tout ce qu'il a pu. Il a pu être suffisamment classique dans la forme; sa poésie claire, nette, un peu ankylosée en sa souplesse, exacte, ferme, juste, est classique à moins qu'elle ne soit attique, ou classique et attique tout en même temps. Oui, Moréas connaît depuis peu la langue française, mais il la connaît bien et il sait ie pouvoir d'un mot mis en sa place. Il est habile à choisir la place et le mot. II est savant : mais il est artiste. Il a autant de goût que d'étude. Donc, la poésie de Moréas ne se guindé pas. Elle garde une noblesse aisée. Elle risquera plus d'être parfois plate et pauvre que triviale. Moréas, travailleur obstiné, est dépourvu d'élan. Il ne chevauche Pégase qu'avec circonspection. II ne progresse pas par grands bonds. Il avance A petits pas. S'il exprime une idée simple et familière que lui livre Euripide, il l'exprime avec une simplicité et une familiarité terre-à-terre : il

est incapable de trouver ce je ne sais quoi qui la relèverait et lui communiquerait une beauté poétique. 11 écrira ces vers nus que dit Clytemnestre en s'adressant au chœur lorsque elle arrive à Aulis :

Rassurez les chevaux, vous tenant devant eux, Ils sont jeunes encore et bien vite ombrageux ; C'est bien. Qu'une de vous sempresse de me tendre Sa main, puisque à mon tour du char je vais descendre ; C'est fait, et me voici.

Nudité plate et pauvre qu'un poète rendrait rayonnante... et, en vérité, Moréas a l'instinct poétique, mais il n'a point le don, et le dieu ne lui fait que de courtes visites cérémonieuses et froides. ^loréas est faible lorsque sa science ne peut intervenir.

Dès qu'elle intervient, il ne lui est point permis de donner, à Tceuvre la vie, elle lui en donne les apparences. Et la versification de Iphigénie est harmonieuse en sa grâce régulière. Elle est même ingénieusement pittoresque par des procédés qui ne sont pas nécessairement des artifices. Tantôt Moréas écrit les vers à rimes accouplées, tantôt il les écrit à rimes entre-croisées. Il évite ainsi peu ou prou la monotonie presque fatale dans une tragédie compassée et sans flamme. On peut même prendre plaisir à ses pastiches désuets de la versification de la Pléiade dont le charme caduc demeure attrayant aux lettrés, attrayant plus pour leur érudition que pour leur sensibilité poétique.

Heureux celui qui, retenu Dans la pudeur et la mesure, En aimant n'a jamais connu Qu'un bonheur qui paisible dure.

Eros au visage charmant De son arc deux traitsjumeaux tire, Le premier blesse doucement L'autre cause un affreux délire.

Poésie dépouillée... mais sagement embellie par ces petits ornements rococos et délicieux des rimes entrecroisées ou des inversions volontaires et impertinentes (Jean Moréas les prodigue)... Elle « date » ; elle plaît.

Poète laborieux qui ne veut pas être poète ennuyeux. L'agrément naît de la diversité. Moréas le sait parce ([u'il sait beaucoup de choses. Et comme il ne lui est pas accordé d'écrire des vers vivant d'une puissante vie intérieure, il crée au moins la diversité en entremêlant le lyrique et le tragique. Mais il n'est pas lyrique subitement, sous la poussée violente de l'inspiration. Il est lyrique posément. Il Test lorsqu'il a décidé de l'être. Et il ne peut l'être sans précaution. Alors il substitue au dialogue en alexandrins nombreux et pleins, les stances qu'il déploie avec une adresse heureuse et patiente :

Mon père, en ce moment, que n'ai-je l'éloquence

De ce chanteur harmonieux Qui charmait les rochers? Mais pour toute science Je n'ai que les pleurs de mes yeux.

Malgré moi j'ai senti ma force défaillante,

Et j'approche de tes genoux Comme fait de l'autel la branche suppliante.

Hélas ! que le soleil est doux !

Par là, nous sommes avertis que le lyrisme a succédé au récit dramatique, et vous nous en voyez tout aises ! Comment être insensibles à l'effort diligent de ce poète,

qui de la poésie moderne remonte de parti pris jusqu'à la poésie classique, et va même un peu au delà ? Il n'a point la naïveté de ses modèles, mais il a la saveur de ses maîtres, avec une froide séduction qui est la sienne. Poésie pâle et glacée, poésie morte ! Sans doute, mais jusque par delà la mort elle a conservé la beauté do ses lignes.

C'est pour cela, sans doute, qu'elle est classique cl qu'elle est grecque tout en même temps. Jean Moréas a prétendu donner à son ouvrage les caractères du chefd'œuvre éternel, dont l'harmonie est infrangible. Nous possédons son aveu : il a eu dessein de faire une évocation vivante des temps mythologiques, mais, en outre, de composer un drame terrible qui met en jeu les passions humaines et provoque des conflits par lesquels est frappé l'esprit, étreint le cœur. A la vérité, celle tragédie sommaire n'est pas extrêmement émouvante : il nous est impossible de pleurer longuement sur l'infortune superflue d'Iphigénie; nous sentons trop vivement qu'en se vouant à la mort il ne dépend pas d'elle que les vents favorables se lèvent afin de pousser les vaisseaux des Grecs vers les rivages de Troie... L'anecdote est exagérément simple pour notre goût moderne. Il nous faut, même dans la tragédie, des psychologies plus raffinées et de plus sérieuses raisons d'agir ou de mourir.

Mais Jean Moréas, à l'instar des grands dramaturges de l'époque classique, a restitué la tragédie ancienne, en modifiant toutefois, selon ceux des hommes de son temps, les idées et les sentiments des personnages antiques. Il transpose l'œuvre d'Euripide avec la simplicité, la mesure et la grâce, et la familière noblesse des grands tragiques. Il allège, abrège, adapte pour rendre

rordonnaiice plus régulière et plus parfaite. EL il introduit avec délicatesse son esprit, notre esprit dans l'esprit même d'Euripide. Ce poète a recréé l'œuvre d'un poète... Voici donc que le sacrifice d'Iphigénie nous est presque acceptable : cette jeune princesse; dévouée aux Grecs pousse jusifu'à l'héroïsme le sentiment ou la conception du devoir. Elle raisonne fièrement son sacrifice, et elle s'exalte dans la certitude que son immolation ne sera pas vaine, mais, grand événement, précipitera d'autres grands événements.

Une plus haute voix et me parle et m'appelle

Et je dépouille enfin ma faiblesse mortelle...

... Par ma seule vertu la Grèce en ce moment

De Paris et de Troie obtient le châtiment.

Sur l'autel d'Artémis, généreuse victime,

Ma mère, de ta sœur je rachète le crime.

Je soulève les flots, les vents me sont soumis ;

J'honore mes parents, je perds nos ennemis.

Et tu veux que j'hésite et que je sois avare

De mes jours, que je dois aux ombres du ïénare ?

Sainte Iphigénie, vierge et martyre ! Jean Moréas lui :a suggéré ridée chrétienne du rachat. Mais surtout il a donné à cette pâle victime de la légende une personnalité active. Iphigénie marche au supplice en dissertant pour la postérité : elle est devenue une héroïne de l'histoire, et elle en éprouve une satisfaction qu'elle ne songe pas à dissimuler. Oui, elle s'enorgueillit d'être descendue de la légende pour monter dans l'histoire. Se rend-elle compte qu'elle éprouve ainsi un sentiment tout moderne?... Les autres héros, à son exemple, se rapprochent également de nous. Ils ont une susceptibilité de lieutenants aux mousquetaires ou de courtisans

du Grand Roi. Achille ne saurait supporter qu'on abuse de son nom et il juge détestable le subterfuge d'Agamemnon qui a fait venir sa fille au camp d'Aulis, sous le prétexte que, lui, Achille, Tacceptait pour femme... Sa dignité est offensée; il est impatient de venger l'injure qu'on lui a faite... Mieux, il sait quelles obligations lui impose Fhonneur, et qu'il doit nécessairement protéger une fille et sa mère. Mieux, il ne souffre pas d'être mêlé à une mauvaise action : ce noble cavalier sent vivement ce qu'est la justice et il n'accepte pas la complicité d'un crime :

Oui, puisqu'à cet oracle Agamemnon défère, Je saurai l'empêcher d'être un indigne père. Et ce sang innocent qu'il aura seul versé Il ne me convient pas d'en être éclaboussé.

Quant à Agamemnon, dans ses indécisions douloureuses, incertain cruellement si, roi, il servira sa gloire, ou, père, il sauvera sa fille, il invoque pour protéger Iphigénie des arguments qu'Euripide, que Racine luimême n'auraient pas su attribuera un père. Il invoque, comme un moraliste de la famille contemporaine, les droits de la nature et l'horreur de l'infanticide, et la justice immanente :

Les droits de la nature enfin se révoltant M'ont désillé la vue et J'ai connu mon crime. Sur l'autel d'Artémis manquera la victime... Non, violant les lois du ciel et de la terre, Non, je ne tuerai pas mes enfants pour te plaire ! Tu ne me verras pas nuit et jour dans les pleurs Expier mon forfait par de justes malheurs !

xVinsi se mêlent les idées anciennes et les idées nou-

velles dans une tragédie empruntée à rantiquité. Et Racine les mcMait déjà de cette manière.

Est-ce à dire que Jean Moréas ait rajeuni le génie français et la poétique française en les ramenant à leur source hellénique? Est-ce à dire que Jean Moréas ail sonné Theure où les écrivains d'aujourd'hui retourneront au classicisme? Hélas! son art vieillot n'est que d'imitation. Dramaturge, il languit ; son lyrisme est poussif... On admire Télégance disciplinée, Téquilibre harmonieux d'une œuvre morne : mais cette œuvre ne pourra communiquera d'autres œuvres la vie, puisque la vie ne circule pas en elle.

Surgit Péladan, et si la liagédic aiitiqui- devait être renouvelée, elle le serait par lui. Josépliin Péladan a pris de grands détours pour montrer au monde qu'il était poète. Il a prétendu d'abord stimuler son attention en exhibant de vains oripeaux multicolores, dont il a reconnu trop tard l'inanité. Dans son désir d'émerveiller, il parut impertinent. On condamna sa barbe et son costume, on se dispensa d'apprécier son génie. Il existe cependant ce génie, éblouissant et fumeux, capricieux et qui se dérobe, prodigue et suspect, insaisissable et magnifique. Péladan écrit Yéthopée de la Décadence latine en une horde de romans qui se pressent et qui se bousculent. Satire lyrique de l'humanité. Le poète désordonné encombre le romancier lent et lourd. De la psychologie, et de la vérité, mais de l'enthousiasme surtout, et, qui pis est, de l'éloquence ! Et l'auteur est constamment en scène (attention, on va bientôt corn-

mencer 1), dompteur outrecuidant de fauves en baudruche. Il aspire avantageusement à ensorceler les âmes, et il laisse au vulgaire l'usage du bon sens. Toutefois, dans ses essais d'arts et de littérature comme dans ses romans, Péladan, qui bouleverse avec intrépidité tous les genres littéraires, affirme ses admirations traditionnelles, ses égards passionnés pour la culture latine et pour toutes les conceptions harmonieuses qui sont de cette culture les résultats nécessaires dans les esprits. Que fera cet écrivain audacieux, épris des nouveautés, mais déférent à la beauté des lignes et à la régularité des formes, que fera cet écrivain, s'il se voue .à la tragédie ?

Il affronte immédiatement, et d'autorité, les plus grands sujets, les plus grands poètes. Eschyle est mort : il y a Péladan. Qu'on dise : il osa trop, mais l'audace •était belle ! Les impressionnantes figures des mythes antiques lui sont aussitôt familières. Mais il va plus loin que tous les tragiques dans le symbole et dans la réalité. En même temps, il communique à ces Grecs surhumains un idéalisme qu'il emprunte pour eux à la civilisation moderne, ou à la religion chrétienne. Héros qui ne sont point demeurés stalionnaires, mais qui ont suivi les âges I Dédaigneux de la frivolité scolaire des adaptations ou des reconstitutions, Péladan complète hardiment les grands tragiques ; mais aussi il considère le glorieux sillage à travers les siècles des grandes €ités mortes de l'Orient préhistorique et il s'applique à en ranimer pour nous la splendeur et la vérité... Fidèle aux règles fondamentales du drame grec qu'il n'ose aboUr ou ne sait comment remplacer, Péladan est pour tout le reste un artiste original et dans son originaHté un grand artiste

Voyez à l'œuvre cet iconoclaste qui a su conserver des idoles. Leconte de Lisle avait réduit en un seul drame des Erinnijes, une trilogie d'Eschyle. Ferdinand Hérold et Jean Lorrain, Iwan Gilkin avaient arran^^é selon leurs penchants le Prome'thée qui suhsiste de la trilogie eschylienne. Un poète survint pour rétablir ce qui manquait : Péladan. Il est ce téméraire ou plutôt ce vaillant. Et Péladan restitue à l'œuvre qu'il imagine — comme s'il la retrouvait — le caractère grec en sa pureté première. Mais il développe par surcroît, les vieilles théories religieuses ou philosophiques qui devaient s'agiter dans la trilogie môme d'Eschyle où le Titan n'était pas seulement le porteur de feu, mais le demi-dieu qui avait modelé l'homme et la femme. 11 concentre en Prométhéeles mystères de tous les mondes. Plus hardiment que Iwan Gilkin, Péladan fait de Prométhée le sauveur des hommes et le précurseur du Christ. Oui, dans l'œuvre de Péladan, Prométhée s'apparente étroitement au Christ et tous deux par leur sacritice protègent contre elle-même et dirigent vers le bien l'humanité incertaine et faible... Il n'est pas de symbolisme plus moderne, mais il n'en est pas de plus grandiose et de plus vaste. Péladan élargit Eschyle. Eschyle peut être content de Péladan.

Rien n'est assez grand pour Péladan. Les symboles que crée ce poète sont sans doute d'une ambition formidable en leur impétuosité ; mais leur magnificence est incomparable et ils émeuvent profondément les esprits autant que les âmes, plus que les âmes les esprits. Voici que, dans Babijlone, Péladan a voulu relier « l'Orient qui déchoit à l'Occident qui monte » et il a convoqué les dogmes et les races, pour l'immense combat où succombent les uns afin de se transmuer et

d'où les autres sortent méconnaissables et réi^énérées. Voici que, dans Sémiramis... Là, au prestige du symbole, Péladan ajoute la séduction du sentiment. Sémiramis est plus que femme, plus que reine. Tous ses guerriers l'aiment. Elle doit les aimer tous, d'un amour incitateur d'enthousiasmes et de victoires.

Je vous embrasse tous dans mon ardeur de femme, Ninos n'aura jamais de successeurs, Je suis l'amante des légions, l'épouse de l'armée : Soldats', soldats d'Assour, humbles ou capitaines

Moi, Sémiramis, je vous aime, De tout mon cœur et de toute ma chair !

Mais si Sémiramis aime l'un d'eux, elle trahit les autres, et malheur sur elle, et malheur surNinive ! Les devins prédisent cetamour et ses terribles conséquences. Les termes fatidiques qu'ils emploient sont même plus clairs. — Péladan a passé par là — que le langage ordinaire des prophètes :

Reste debout dans la forêt des cèdres.

Si tu t'assieds, si tu t'endors à Tombre de l'un d'eux Tu verras la forêt entière arracher ses racines du sol Et fuir comme un troupeau de béliers en folie.

Sémiramis, en effet, ne peut pas se^ soustraire plus longtemps à l'amour, et, restant plus que reine, demeurer plus que femme. Elle aime Keth-Aour, prince de Memphis et captif par persuasion, amoureux luimême, mais psychologue et non sans raffinements :

Adoucir cette voix qui commande à l'Asie, Ouvrir à ses baisers cette orgueilleuse bouche, Sentir l'étreinte de ces bras de héros,

LA RENAISSANCE TKAGIQUE 307

Posséder cette chair où la nature seule a posé sa caresse Et dans sa chevelure retrouver les brises fauves du désert !... Voilà rivresse et la suprême joie qu'on paierait de sa vie ! Sémiramis, c'est l'univers entier sous les traits d'une femme.

Scmiramis aime ce poéti(|ue amoureux. Mais elle est aussitôt victime d'une sédition. Les prêtres el les guerriers se révoltent. Le général en ch(*f lue l'amant trop aimé, en dépit des menaces énergiques de la virulente Sémiramis :

Quiconque touchera un cheveu de l'otage Sera écorché vif, enduit de miel, planté sur un épieu rougi : Il mourra sous le fourmillement dos araignées et des mouches.

Eh ! eh I Sémiramis alors pleure son amant et formule ses espérances de le revoir dans un monde meilleur que le monde des farouches Ninivites. Elle exprime même une conception assez ingénieuse de riramorlalité de rAine.

Keth-Aour, si les âmes qui s'aiment, En sortant de la vie, se rejoignent, patiente, ô bien-aimé ! Ce baiser que je donne à tes lèvres blèmies

Tu pourras bientôt me le rendre !

Elle évoque ses conquêtes, ses exploits, reproche splendidement à ses légionnaires, repentants, suppliants, désespérés, l'ignoble ingratitude dont ils ont payé son secours surhumain, et se métamorphose avec grâce.

(— Keth-Aour, ô mon rêve, je vais à toi ! — ) Continuez d'être les invincibles (o prodigieuses brutes — ) Moi je reprends ma place parmi les dieux !

Ayant dit ces mots, elle tourne la rampe; une subite

obscuriU* enveloppe les terrasses ; éclairs et tonnerre; elle disparaît dans un nuage et s'envole sous la forme d'une colombe... Les pontifes et les mages enjoignent au peuple d'adorer la déesse d'Assour, Sémiramis la grande !

0 sublimité! Péladan se meut dans le sublime et il ne lui est point incommode d'attester par un drame la supériorité de Tidée et du sentiment, de l'âme — sur la force brutale, et il ne lui est point incommode d'attester par un drame la volonté démesurée de certains êtres dépassant le commun des êtres, s'élevant par leur volonté seule au-dessus des mortels et les maîtrisant ; il ne lui est point incommode d'attester par un drame que le destin est plus puissant encore que ces êtres tout-puissants. En vain leur génie volontaire les place-t-il au-dessus de l'humanité, il ne les met point en dehors de l'humanité, et Sémiramis la" conquérante, l'organisatrice, Sémiramis elle-même est incapable de se défendre toujours contre la faiblesse de la femme : elle devient la proie de l'amour ; mais il n'est point incommode à Péladan d'attester par un drame que des êtres prédestinés accomplissent ici-bas des missions divines et sont peut-être moins des créatures terrestres que des divinités. Et Sémiramis se métamorphose en déesse avec une remarquable facilité. Se métamorphose-t-elle? Reprend-elle sa forme et son essence ? Revient-eJle à elle-même au sortir d'une éphémère incarnation? On ne sait. Péladan nous emporte aux confins de l'humanité et de la divinité et nous respirons sans inquiétude dans cette atmosphère irréelle. O sublimité ! L'art est digne d'admiration de ce dramaturge qui coordonne dans une action théâtrale tant d'éléments encombrants, et compose ainsi d'une inspi-

LA HhNAibSAiNCE TUAijKjLE 309

laliou naturelle des tragédies chargées de splendeur ! Tragédies (jui ne nous accablent pas, même si elles nous oppriment. En effet, Péladan célèbre toujours la dignité de la pensée de l'homme et la noblesse inal- I érable de cette pensée, noble justjue dans ses défaites, et la pure beauté de cette pensée productrice de la volonté, de la volonté fière, opiniûtrc en dépit des durs obstacles et des chocs rudes, <le la volonté, resplendissement de la pensée dans l'action.

... S'il est vrai que par la volonté,

L'homme conquiert une plus <çrande dignité.

Si Hercule eut raison de suivre la vertu,

Achille, de préférer la gloire,

Si la justice enfin préside aux destinées :

Expliquez-moi la mienne, tyrans célestes ?

C'est Œdipe qui pose aux dieux cette question dans Œdipe et le Sphinx. Œdipe déteste le crime; Apollon l'y condamne. Obsédé par les plus atroces pensées, il quitte Corinthe pour éviter d'être criminel. En vain. Et vainement invoque-t-il xVpollon, Apollon, dieu de clarté, dieu pur ! Un oracle épouvantable le poursuit, le persécute. 11 commettra, triste jouet du destin, les invraisemblables sacrilèges : il deviendra l'assassin de son père, l'époux de sa mère. Déjà, sur la route de Thèbes, il tue Laïus. Les prêtres lui font des funérailles, dont Jocaste suit le cortège. Et tous se sentent accablés par TAnanké.

Esclave ou riche, prêtre ou guerrier, citoyen ou tyran.

Tous inquiets en face de ïhémis et fragiles devant le tonnerre.

Laissons passer l'implacable Satalité, en nous voilant.

Fatalité implacable, inexorable fatalité. Thèbes est

opprimée par le Sphinx. Les devins annoncent que Jocasle devra épouser le héros qui délivrera Thèbes du Sphinx. Œidipo entreprend de délivrer Thèbes. Il yréussit. 11 épouse Jocaste, Jocaste, sa mère I El au moment où il se réjouit d'avoir conjuré la malédiction des dieux les dieuxl'enchaînentpourjamaisà sescrimesabhorrés... Néanmoins il chante un hymne perpétuel de la volonté :

Désespérer est ime impiété : les dieux sont équitables. Tu couronnes en moi, ô divin citharède, L'hymne que chante l'âme, avec toutes ses voix, L'hymne fait de résolution et d'espérance, L'hymne qui fonde, qui crée et qui conquiert, L'hymne suprême, l'hymne de volonté !

Et encore, et pour préciser mieux le symbole de la tragédie :

Ne désespérez donc jamais du sort :

La Justice est l'âme des dieux. Et la prière qu'ils exaucent toujours, 0 Thébains ! c'est l'effort !

Hymne d'une ironie cruellement pathétique, puisque l'hommeignore les puissances mauvaises quiTassiègent, annihilent ses efforts et stérilisent sa volonté. Malgré sa générosité frémissante, CEdipe est voué aux pires calamités, celles du crime, parce que les Furies l'exigent simplement. Et ce drame produit la plus poignante émotion parce qu'il est la tragédie de l'âme en conflit avec les forces extérieures de la nature et de la vie. Dramaturge habile, Péladan a su marquer profondément la progression de ce conflit, et, s'abandonnant à son inclination, il a su créer des hommes presque surhumains et montrer le contact persistant, tantôt visible, tantôt invisible de Thomme avec la divinité, hardi à

LA RENAISSANCE THAGK^LE lUl

animer les dieux clans l'action dramalique et même à transformer en personnages les monstres de la légende. Le Sphinx est là devant nous avec la tète et les seins saillants et nus d'une jeune et belle femme, le reste d'une panthère. Être d'imagination fantastique et de sûre réalité. Etre de vérité et de symbole tout à la fois; car il apparaît bien que le Sphinx est symbolique étanl vivant : les passions de l'homme se heurtent aux lois du monde et les monsires, les chimères naissent de ce heurt... Et tous ces éléments se mêlent sans se nuire dans l'œuvre de Péladan, et l'émotion n'est pas moindre lors(iue l'audace du dramaturge atteint l'étrangcté.

Pourquoi ce théâtre xle passion, de pensée, de magnificence et de sublimité n'est-il pointapparu immédiatement comme le théâtre caractéristique de la tragédie ressuscitée ! C'est que la bizarrerie du poète a compromis l'originalité du dramaturge. Péladan est l'un des plus sûrs écrivains de notre époque. Il est un homme pour qui la langue française existe. Il écrit avec souplesse, avec harmonie, avec fermeté, avec pureté. Mais il est le poète de la plus décevante fantaisie. La liberté de ses vers est indisciplinée. Plus de règles poétiques. Plus de rimes. Plus de versification. Plus de vers. Je dis : plus de rythme. Hélas! plus de poésie! Barbare indépendance d'un poète qui rompt avec toutes les lois lutélaires de la poésie française, lui qui cependant comprend, mieux que personne, le charme toujours jeune de la grande tradition littéraire et artistique et mieux que personne apprécie le bienfait de la régularité noblement ordonnée. Barbare indépendance qui infirme une belle œuvre !

Pourtant l'auteur du Prince de Bijzance, du Fils des Étoiles, de la Prométhëide, iVŒdipe et le Sphinx,

de Babijlone, de Sémiramis, entre tous les dramaturges a dirigé et précipité la renaissance tragique. Gardant les lois essentielles de la composition des tragiques grecs développées parles tragiques français, il a gardé leurs inspirations fondamentales en les modernisant, il en a peut-être élargi la largeur, agrandi la grandeur, il est allé aux extrêmes limites de la magnificence; et, célébrant la pensée et le sentiment en action, il a puisé aux sources éternelles de l'émotion humaine.

Le mouvement s'est généralisé. Il n'est plus guère de poète qui n'ait fait, ne fasse, ou ne fera sa tragédie antique. Les uns sont très pénétrés de la culture grecque; les autres ne connaissent que superficiellement les littératures anciennes, mais vont d'instinct à leurs inspirations. Et tous les héros de la légende et de la préhistoire deviennent des héros de tragédies. Toujours Hëcube, toujours Electre et Oreste, toujours Hélène et Circé et Adonis, et Endymion et Briséis : quels encore! Tous reparaissent à nos yeux, tous, qui nous étaient familiers déjà. Ceux-ci conservent leurs caractères essentiels; ceux-là se rajeunissent et s'adaptent à notre monde moderne... Et les poètes qui remontent ainsi d'un pied léger jusqu'à l'antiquité la plus reculée — toujours si proche, cependant ! — sont les esprits les plus différents. Une force invincible les rassemble de milieux intellectuels très éloignés, très opposés, et les pousse à écrire des tragédies pour satisfaire leur goût, — notre goût sans doute, — de l'héroïsme et des grands symboles.

Il n'est pas interdit de pénétrer dans cette g-alerie des illustres qui s'agitent pompeusement et dont les discours ornés ne sont pas toujours exempts de fatras. La guerre de Troie reste une guerre bien connue. Ses héroïnes se succèdent : Hélène grAce à Roger Dumas, Hécube par le fait de Lionel des Rieux, et d'autres subissant d'autres volontés.

Troie est épuisée par une guerre de dix ans. Lesdéfaites commencent, et les dames troyennes ne sont pas aimables pour l'immigrée Hélène, cause de la guerre. Cassandre .prophétise à bouche que veux-tu la perte d'Ilion. Andromaque injurie Hélène fortement :

Que maudit soit le jour où tu franchis ce seuil. Apportant avec toi la défaite et le deuil !

Elle maudit Hélène, et, par excès de générosité, sa mère. Elle maudit aussi Paris et un peu tout le monde. Hélène est u au-dessus de ça ». PAris, cependant, a fui le combat. Hector s'imagine avoir tué Achille. Il n'a tué que Patrocle, et Cassandre ne le lui envoie pas dire. Roger Dumas, qui suit avec une libre fidélité les récits d'Homère, nous présente les principaux chefs troyens : Priam qui radote avec ampleur, Hélénus et Deïphobe qui veulent la paix, Hector qui *< plastronne » noblement, Enée qui ne dit pas grand'chose mais songe à Virgile. Toutefois, Roger Dumas, plus Latin d'abord que Grec, symbolise à outrance, et il est moderne extrêmement. Priam lui-même n'hésite pas. Songez, dit-il,

Songez bien qu'abandonner Hélène Notre hôtesse divine au vainqueur irrité C'est renier THonneur, la Gloire et la Beauté !

C'est démentir ici le nom de nos ancêtres,

C'est trahir nos serments et les dieux de nos prêtres,

C'est briser le Passé, c'est tuer l'Avenir.

Mais Hélène « en ajoute »>. Elle ne se contente pas d'exprimer des symboles. Elle est elle-même un symbole, le symbole. Il appert de conversations, émouvantes et inattendues, que Paris en dix ans n'a pas pu posséder Hélène une seule fois, que son adultère fui donc un adultère blanc, et que, par conséquent, Paris est somme toute autant à plaindre qu'à blâmer. Mieux, Hector ne combat pas pour Ilion sa patrie, pour Andromaque, épouse modèle, vertueuse et rèche et qui fait à tous propos des scènes à ne pas faire. S'il combat c'est pour Hélène; s'il meurt, c'est pour la Beauté. Hélène consent :

Oui, pour que ma Beauté triomphante grandisse, Il me faut des humains l'éternel sacrifice. Au-dessus de la Mort et du Jour et du Temps, C'est vous qui la dressez, ô pâles combattants, L'idole qui voit tout succomber autour d'elle. Je suis le Dieu jaloux qui mourrait sans fidèle. Et c'est de vos douleurs qu'est faite ma Beauté.

Hector part afin de se faire tuer par Achille et pour Hélène car il a reconnu en elle l'Idéal qui exalte tous les hommes dignes de ce nom et devant qui tous tombent.

Voilà donc ce que deviennent les légendes traditionnelles : des thèmes pour des poètes très élégants. Ils exécutent des variations, et les légendes néanmoins subsistent. Pourquoi des variations nouvelles sur ces thèmes si anciens ? Sans doute, parce que toutes les idées éternelles sont encloses en eux. Et Roger

Dumas est un virtuose d'une élégance incomparable. ...Hécube, la reine de Troie, a eu bien des malheurs et sa famille pendant la guerre n'a pas prospéré plus que sa patrie, Ilécube est maintenant avec sa fille Polyxène, quinze ans, captive au camp des Grecs.

Hé quoi donc ! cette femme

Sur le sol étendue, au visage voilé

De cheveux, dont j'entends les sanglots désolés,

C'est Hécube, naguère encor la souveraine

Hlustre d Ilion et des [)laines phrygiennes,

Qui voyait vers son trône au signe de sa main.

Accourir dix-neuf rois nés de son large sein !

Tous .sont morts, et Polyxène va mourir. Les Grecs autrefois ne pouvaient quitter le rivage d'Aulis. Les Grecs aujourd'hui ne peuvent quitter le rivage de Troie. Pas de vent. Il faut un sacritice. Jadis Iphigénie. Actuellement Polyxène. Mais Iphigénie était sacrifiée sur l'autel de Diane ; Polyxène le sera sur le tombeau d'Achille. Pyrrhus la sauverait, généreux encore que politique. Mais le roi Thrace, Polymeslor, traître de mélodrame, la livre et la tue de son glaive. Hécube, mère infortunée, lui crève les yeux en signe de vengeance. Et du moins si la vertu de Polyxène n'est pas récompensée, le vice de Polymeslor est puni. Il y a dés jeunes femmes de la légende qui n'ont pas de chance. Iphigénie, après les tragiques grecs, a inspiré Racine ei aussi Jean Moréas. Polyxène, passant subalterne dans la tragédie grecque, n'inspire aujourd'hui que Lionel des Rieux. Méritait-elle mieux ? Lionel des Rieux l'a faite vaillante et bien disante ; et cette adolescente parle admirablement. Polyxène néanmoins garde le tort d'arriver la dernière à la mort, et son sacrifice

de nVUre que la réplique du sacrifice d'Iphigénie. Et puis les merveilleuses infortunes de sa mère rendent Hécube plus importante ; et malgré ses bons soins élégants, Lionel des Rieux ne peut rien pour Polyxène qui demeure une héroïne aussi malheureuse que touchante.

Le penchant de tous les auteurs tragiques est tel : faire remonter aux origines de l'humanité la source de toutes les idées et de tous les sentiments qui troublent les hommes. Même s'ils sont fidèles aux textes de l'épopée et du drame antiques, ils introduisent en leurs ceuvres un peu de la vie moderne.

M. Paul Barlatier a voulu écrire. En d'autres temps il eût composé des odes. En d'autres temps il eût composé des dialogues philosophiques. Maintenant il ne balance pas à composer des tragédies antiques. Il a écrit Hypatie. Il a écrit la Mort d'Adonis. Il s'est installé dans la légende et dans la littérature grecques -comme chez lui : il les aménage à sa guise. Si on considère Briséis comme son œuvre principale, on ne lui cause nul préjudice. Tragédie. C'est une tragédie. Briséis est une tragédie. Oui, Briséis est une tragédie. Mais Paul Barlatier est un Grec gracieusement fantaisiste... Il entoure d'aimables imaginations de poète bon garçon et de naturiste effréné, les héros qui périrent près de Troie, ou qui, s'ils revinrent de la guerre mémorable, sentirent néanmoins le poids de la puissance des Olympiens. La Menthe et la Marjolaine dissertent et chantent, sans se faire prier, sur les maux de la guerre. Paul Barlatier, au reste, appelle Achille : AkhilleusPéléide et Andromaque: Andromakhè, comme s'il n'avait fréquenté Homère que dans les traductions de Leconte de Lisle qui passait pour ignorer le grec. ,

Mais il est si docile aux récits homériques ! Hélène n'est point, dans Briséis, dénaturée comme elle Test si hardiment, témérairement, dans la tragédie aux belles proportions de Roger Dumas. Elle éprouve les sentiments que lui prêta Homère. Elle est la proie heureuse de l'Amour et ne se reconnaît pas coupable puisque, s'il y a du mal, les dieux, et particulièrement Éros, oïd €ausé tout le mal. H est vrai qu'elle exprime ses sentiments homériques avec la fadeur d'une coquette vaincue :

J'ai l'horreur des fronts lourds et des femmes en deuil

Comme celles là-bas qui, près de la fontaine,

Au candide miroir reflétant leur pâleur,

Pleurent en attendant que leur urne soit pleine

Et du jeune printemps ignorent la chaleur.

Pour moi, de joyeux jours suivant les routes sûres,

Je fuis d'instinct et les larmes et les blessures

Et me réfugiant au profond de mon cœur.

Je me rêve à toute heure aux bras de mon vainqueur.

Elle nomme PAris: bel amant que choisit sa jeunesse. Elle prétend qu'un seul de ses baisers vaut des torrents de larmes ; et elle prouve ainsi que, étant une femme amoureuse, elle n'est point une femme sensible.

Mais Homère, ayant parlé longuement de beaucouj) de femmes, a omis de parler longuement de Briséis; Paul Barlatier est venu, et il a réparé l'omission d'Homère : il a vengé Briséis. Briséis, dans la tragédie de Paul Barlatier figure l'amour, comme dans la tragédie de Roger Dumas, Hélène personnifiait l'idéal. Briséis est la courtisane loyale ([ui s'applique à capter professionnellement, c'est-à-dire fatalement tous les cœurs, mais aime tous ceux qu'elle conquiert, tous ceux à qui

elle se donne. Il s'en faut de peu que le sublime Hector ne devienne sa proie. Quant à Agammenon, quant à Achille, ils éprouvent pour elle une passion qui est la passion habituelle des guerriers : violente et sans calculs. Briséis aime, croit aimer, n'est jamais sûre d'aimer toujours, parce que triomphante, répandant ses ravages, elle affirme son pouvoir en des termes terriblement gracieux, d'une grâce ni homérique, ni hellénique, mais plutôt marseillaise :

Tout homme qui me voit m'aime ; je suis la Femme. Je suis celle par qui s'éveille le désir. Papillon qui s'enfuit quand on croit le saisir, Oiseau qui s'évapore aux champs bleus de l'espace, Source qui se tarit aux doigts, ombre qui passe Et fait de la douceur sur la clarté du mur, Frisson qui fuit là-bas au fleuve du blé mùr, 'Vibration sonore en l'air pur épandue...

Briséis bavarde donc, mais Paul Bàriatier a du talent et même de la facilité. Au surplus, Briséis sait ce qu'elledit, mais non parfaitement ce qu'elle pense ou ce qu'elle sent. Elle croit avoir le désir éperdu de l'irréalisable et de surcroît, elle se pique de résumer en elle toute l'inconscience de la femme, et célébrant la nature favorable à l'amour, elle se suicide après avoir versé des paroles abondantes et harmonieuses devant le cadavre de Patrocle, protestant qu'elle aime Achille, l'ayant trahi. Briséis parle bien. Méfiez-vous de Briséis ! Sa verbosité souple est faite pour inquiéter tous les hommes raisonnables.

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