MAURICE BOUCHOR
salut des puissants, mais que les humbles, ainsi que les puissants, doivent vaincre leur égoïsme et leur avidité, obstacles au règne de Dieu sur la terre. On peut être ignorant, on peut être faible. Qu'importe ! le tout est d'être bon. Il est nécessaire et suffisant que chacun soit animé pour son semblable de sentiments humains. Alors la douceur et la concorde domineront dans l'humanité régénérée... Tous les personnages du théAtre de Maurice Bouchor symbolisent ainsi les obstacles ou les facilités à cette régénération, et l'Ktoile du Soir aussi bien que les Fées ou que Jésus symbolise les caractères de cette régénération.
QuÉUid l'homme a bravement travaillé jusqu'au soir, Il quitte l'atelier ou les champs. Il se presse, Une l)rise légère et pure le caresse; Au repas de famille il va bientôt s'asseoir.
Il admire en marchant le soleil qui décline, S'empourpre et disparait. La nuit tombe ; et moins las, Dans la brume, teintée encore de lilas, Il voit un pâle éclair briller sur la colline.
L'ombre, noyant le ciel et la terre, grandit. Mais la faible lueur en devient plus visible, Lentement elle monte. Elle est blanche et paisible, Maintenant une large étoile resplendit.
Elle regarde l'homme et l'homme la contemple,
Elle parle à son cœur et lui dit : « Sois heureux,
Les tiens te fêteront, toi qui peines pour eux,
Sois toujours leur soutien, leur force et leur exemple. »
Celle qui parle ainsi dans l'ombre au travailleur, Celle qui bénira sa nichée endormie, C'est moi. Je suis sa haute et rayonnante amie. Qui m'écoute le soir s'éveillera meilleur.
Mi LE THEATRE DES POETES
D'innombrables vivants, durant les nuits passées, Ont fixé leurs regards sur moi pour me bénir. D'autres, sans nombre aussi, dans les nuits à venir Élèveront vers moi leurs yeux et leurs pensées.
Je suis la joie honnête après le saint devoir. Doux repos du travail, baume de la souffrance, Dans le plus triste cœur j'éveille une espérance. 0 mes amis, mon nom est l'Étoile du Soir.
Voilà la philosophie de Maurice Bouchor et voilà sa poésie. Elle est ici auguste, attendrie et sereine. Sa poésie est faite d'enthousiasme, de foi ; le lyrisme y vibre spontanément. Sa poésie est faite de simplicité. Heureuse simplicité ! Maurice Bouchor sait être naïf et enfantin délicieusement. Non, sa naïveté n'est point factice, elle est toute naturelle, exquise pour cela. Sa poésie est faite de gaieté, d'une gaieté loyale, saine, forte et drue... Et la fusion de la gaieté, de la simplicité, de l'enthousiasme est savoureuse extraordinairement. Douceur délicate et pure de cette poésie comme de cette âme ! L'une et l'autre sont des phénomènes exceptionnels en notre époque. Maurice Bouchor est allé hardiment à la recherche d'un Juste, à la recherche de la justice. Il a jugé en idéaliste la réalité, et conçu l'idéal en réaliste. Il a étudié le problème delà destinée humaine. Il a voulu sincèrement éclaircir le problème et améliorer la destinée. Il a vu la vie aux prises avec la mort. Il a voulu faire reculer la mort et toutes les manifestations de la mort. Il a estimé que l'homme devant rester la proie de la mort, du moins la mort pouvait devenir moins cruelle, moins arbitraire, plus équitable par la suppression de la guerre, par les progrès de la science, par l'évolution sociale, par l'organi-
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satioii de plus en plus logique et harmouieuse de la vie. Alors, a-t-il dit, le droit à la vie — à la vie largement, pleinement développée — deviendra une réalité pour tous ; et la vie ne sera plus étroitement individuelle, elle sera de plus en plus une part libre et consciente d'une vaste existence collective, et la conception même de la mort changera, et les hommes maîtres de leur destinée dans ce monde adouci et embelli, les hommes amicaux, les hommes frères ne sacrifieront la vie présente à aucun rêve d'au-delà ! Ils se sentiront chez eux sur cette terre et accompliront tous leurs efforts pour y être bien... Ainsi, Maurice Houchor fait fleurir le bonheur en faisant fructifier la bonté. Il constitue le drame social des temps nouveaux, de la nouvelle littérature poétique ; du moins il l'aurait constitué, s'il n'avait pas voulu que ce drame social fût une féerie, un conte, une légende, une controverse de sociologie, une fantaisie prodigieusement variée, miroitante et divertissante — et originale — de poète. Mais il a été donné à Maurice Bouchor d'être assez poète pour que sa bonté ne soit pas perdue.
EMILE VERHyEREN
« Dans le cirque, en proie aux mimes et aux histrions^ parmi nos mièvres langues de rhéteurs, Verhseren est le barbare plein de mépris pour les esthétiques bysantines et qui pousse une clameur d'art sauvage... Instinc» tif, spontané, touffu, tourmenté, irréductible, le poète se propose le violateur du temple, le briseur des vases sacrés. Il apparaît, dans le tourbillon de ses images, un grand ingénu violent. »
Ainsi s'exprime Camille Lemonnier, auteur de la Vie belge \ et, à la vérité, il parle de cirque, de mimes et d'histrions; mais il fait simplement allusion au pubhc qui lit les poètes et les romanciers, et il ne laisse pas supposer que le grand lyrique Emile Verhseren puisse être un auteur dramatique. Au demeurant, il le juge avec autant de force que d'exactitude — j'en appelle aux mimes et aux histrions — et il montre tout ce qui aurait dû, tout ce qui aurait pu écarter Verhseren du théâtre... Cependant Verhœren a écrit pour le théâtre. Ses drames les Aubes ^ le Cloître, Philippe II ne sont point ses œuvres le& plus caractéristiques. Mais tels
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sont le prestige et le rayonnement du théâtre dans notre civilisation actuelle, que les drames de Verhteren sont immédiatemenMraduits dans la plupart des langues européennes, et qu'ils servent de véhicules à ses autres ouvrages. Qui donc résisterait à l'attrait singulier de cette puissance formidable du théâtre ! Quel écrivain refuserait d'écrire pour la scène, alors même qu'il devrait le faire malgré son tempérament, en dépit de son génie 1
Considérez Verhîieren à travers son œuvre lyrique, impatiente de toutes les contraintes : c'est un rude et violent tempérament qui se développe; c'est cela surtout, et presque uniquement. Mais il faut dire plus : ce tempérament se développe d'accord avec le tempérament physique du poète, en dehors de toutes les écoles et de toutes les règles, à même la vie. Il n'est rien de plus spontané que ce poète — si ce n'est sa poésie. CVst pour cela qu'il n'est rien de plus robuste ou de plus fiévreux, de plus sain ou de plus malsain, en tous cas de plus libre et de plus naturel.
Une jeunesse vibrante et joyeuse, avide de participer à toutes les jouissances; puis des troubles de santé qui produisent des troubles moraux et je ne sais quelles déformations intellectuelles, des inquiétudes et des aspirations imprévues. Après cela, plus de calme, des recherches et des réflexions. Un effort pour voir le monde extérieur tel qu'il est, le comprendre, l'aimer, l'aider. Enfin, maturité laborieuse et paisible d'une énergique constitution. La fougue de la santé n'a point décru, mais elle est plus disciplinée. Verhseren est plus apte que jamais à chanter la vie. Il est fort et con- .scient de sa force et de ses etl'ets bienfaisants. Il s'exalte lui-même en exaltant la vie. C'est le poète. C'est son œuvre.
. D'abord, les peintures naturalistes des Flamandes, où la vulgarité est si intense qu'elle devient grossière. Insistance des descriptions et des imaginations; abus des couleurs. Réalisme exaspéré. Joie de vivre, qui s'usera en se dépensant trop vite. Rapide usure. Les Soirs, les Flambeaux noirs, les Débâcles l'indiquent :
Je suis le fils de cette race,
Dont les cerveaux plus que les dents
Sont solides et sont ardents
Et sont voraces.
Je suis le fils de cette race, Dont les desseins ont prévalu Dans les luttes profondes De monde à monde.
Je suis le fis de cette race,
Tenace Qui veut, après avoir voulu, Encore, encore et encore plus.
Verhgeren pourra le chanter plus tard. Alors, il semble que son cerveau soit fatigué de tant de vivacité, soit las de vouloir avec excès. On redoute les irréparables dégénérescences. Ses œuvres disent, avec fureur et incorrection, la tristesse, la douleur, l'horreur de vivre, de penser, de sentir, l'inquiétude torturante de la nuit et du jour, l'effroi morbide de chacun et de tout. Cette exaltation poétique d'un mal naturel produit des œuvres belles par leur bizarrerie hallucinée. Mais qu'advien-', dra-t-il demain? Les mots se refusent presque à exprimer les imaginations sinistres, terrifiées, désespérées, folles du poète. Voici heureusement des heures plus pacifiques, une inspiration en même temps qu'une santé plus maîtresse d'elle-même... Et la philosophie de Ver-
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hœren se transformo à mesuro que sa vie se pondère. Du pessimisme déprimant, il arrivera bientôt à un optimisme tonique.
Le rôve ancien est mort, et le nouveau se forge. Verhœren quittera l'égoïsme ou l'égotisme maladif pour Tallruisme le plus solide. Les Apparus dans mes chemins l'achemineront à la sympathie humaine. II y touche, il y est; les Villages illusoires, les Campagnes hallucinées, les Villes lenlaculaires, les Visages de la vie, les Forces lumullueusesi^(' succèdcni, qui indiquent bien la route suivie par le poète à la recherche des idées directrices de l'humanité. Il s'est penché avec une impétueuse tendresse sur la douleur humaine. Il a fait mieux que la déplorer en beaux chants vibrants avec étrangeté ; il en a déterminé avec, après les causes générales, les raisons plus précises et plus directes ; et il a pensé que l'exode etïarant des campagnes hallucinées vers les villes tentaculaires était la cause de la souffrance et de l'angoisse universelle dans notre âge contemporain. 11 a évoqué, par de vastes et émouvants symboles, tous les phénomènes de cette vie sociale et morale bouleversée; il a dépeint ce que lui révélaient ses observations, ses visions; et il a fougueusement admiré les formidables individualités, grâce auxquelles s'accomplit lentement la rénovation de la vie moderne... Nul poète moins que lui n'est subordonné aux petites inspirations factices d'écoles disposées à toutes les petitesses; il se répand largement à travers la vie pour la vivre et pour la chanter.
Aussi«quelle uniforme vigueur, quelle force omnipotente en ces chants même désordonnés ! Il offusque votre goût, il blesse votre sensibilité. Peut-être. Et encore prenez garde de montrer un goût trop sage ou
une sensibilité trop bourgeoisement éduquée ! Mais connaissez-vous un poète plus loin de toute banalité? Ce n'est pas lui qui jouera le petit air de flûte accoutumé de nospâles poètes d'aujourd'hui. Et s'il chante par hasard l'amour, selon l'habitude de tous les poètes, il faudra du moins qu'il anime son chant d'une puissance et d'un mouvement étranges.
Oh ! il n'est pas un aimable poète, Verhœren ; il n'est pas un poète poli, mais il a toute la force précise compatible avec toute la fougue d'une inspiration constamment active et toujours un peu agitée. Son animation poétique est d'abord immense et comme désordonnée. Elle transforme tout, même la réalité. Elle exagère, elle intensifie, elle élargit, elle grandit. Verhaîren est le peintrodu paroxysme, disait AlbertMockel.Cen'estpeutêtre pas toujours vrai. Mais il est certain que son imagination l'entraîne perpétuellement à l'outrance : vous devinez au reste quelle vigueur communique à ses poèmes cet élan initial que le poète ne peut modérer et comme il est différent des placides ouvriers en poésie que nous voyons chaque jour !
Le style suit de son mieux le mouvement des pensées et des sentiments. S'il est inégal, c'est qu'il est torrentueux, et fatalement il entraîne, en sa course précipitée, les bizarreries, les épithètes superflues ou médiocres, les mots roides et rudes qui se choquent avec brutalité, les images incohérentes... Au reste, il est dans ce style une puissance et une trouble magnificence qui emportent tout. Les frères Marius et Ary Leblond apercevaient en Verhœren et en sa poésie la survivance des conquistadors ardents à toutes les conquêtes, passionnés, violemment réalistes et âprement mystiques. Oui, ils apercevaient tout cela. Remy de Gourmont se con-
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lentail jadis de voir en Verhîeren un romantique après l'heure. « Fils discret de Victor Hugo, môme après son évolution vers une poésie plus librement fiévreuse, il est encore resté romantique ; appliqué à son génie, ce mol garde toute sa splendeur et toute son éloquence. » Et voilà qui est vrai, Verha^ren a tout le tempérament d'un poète romantique. Il en a la fureur lyrique et la vaillance épi(jue.
La fureur lyrique, la vaillance épique pénétreront ses drames elles empliront tout entiers. Des Aubes jusqu'à Philippe 11^ Verlueren accomplit un ellbrl visible pour se dégager du lyrisme et de l'épopée, et pour composer une œuvre qui soit dramatique. Son effort n'est pas complètement efticace.
Les sujets mêmes sont pluslyriquesquedramatiques... Les Aubes s'intitulent hardiment : drame lyrique; l'un de ces deux mots seul leur appartient, elles empruntent l'autre. Et qu'est-ce donc que les Aubes"! Verhîeren entrevoit la lutte atroce des villes et des campagnes, lutte qui doit aboutir à l'airranchissemenl des malheureux et à leur alliance fraternelle... Toute l'inspiration sociale de Verhteren si large et si généreuse, se concentre et en même temps, s'épanouit et s'épanche. Verhîrren a été constamment l'interprète des grands mystères de la vie contemporaine. Il se mêla à la foule, il observa ses soubresauts, ses convulsions, ses révolutions. Et vibrant d'accord avec la foule, il fut le premier apôtre éclatant de la foi nouvelle parmi les poètes. 11 le fut.
Et Pégase sentit ces visions nouvelles Si largement éblouir ses prunelles.
Qu'il fut comme inondé d'orgueil et de lumière, Et que les dents sans frein, le vol sans rênes, Il délaissa soudain sa route coutumière, Et désormais le monde entier fut son domaine.
Verhseren vitrexistonce des hommes bouleversée, les campagnards fuyant la paix des champs, les villes grouillantes, les villages morts. Il se demanda quelle vie régénérée sortirait de cette mort, mais il sentit qu'une immense espérance traversait la terre, et que Tuniversel labeur, dans sa discipline et sa fièvre, préparait un monde nouveau. Observant, contemplant ce labeur, le poète les admire et les magnifie passionnément. Il prévoit, il voit, il sait que l'action dirigée par la science mènera le monde. Elle le mènera, mais d'abord à travers quelles secousses et quelles catastrophes I Et aimant les victimes, car il est sympathique à la douleur, plaignant les coupables, car il est pitoyable à la faute, le poète, dont la bonté vivifie les poèmes, prophétise l'aA^enir :
L'évidence subjuguera Tesprit si fort,
Que nul n'aura le cœur de tenter les désastres.
Ni de barrer par sa clémence ou sa fureur
La route en joie et fleurs Vers le bonheur.
Les liens humains seront les liens mêmes des choses
Noués entre eux pour resserrer le droit.
Et le monde, roulé dans les métamorphoses,
Après avoir eu foi en Dieu croira en soi.
Ainsi Verhseren écrit la légende des siècles à venir, l'épopée merveilleuse des temps nouveaux... Et les Aubes sont une œuvre qui prétend resserrer cette épopée en un drame. Monstrueux combats des hommes contre
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les hommes, acharnement sauvage, les uns contre les autres, des êtres faits pour se comprendre et pour s'aider : mais les meilleurs se sacrifient pour le salut universel : voici paraître l'humanilé régénérée. Immensité redoutable du sujet! Le sujet du C/o/Z/e est presque aussi vaste. Verhseren, qui pressent avec une sorte de <livination les grandes forces de demain, est obsédé par le souvenir des forces du passé. Celles de demain seront libér<atrices : celles d'hier étaient des puissances d'oppression et d'esclavage... Nous sommes dans un monastère, où déjà l'opposition sourde existe entre les moines de naissance noble, à qui appartient la suprémutie parce que leurs familles onl été façonnées durant plusieurs siècles pour le commandement, et les moines roturiers, qui sont intelligents, laborieux, hardis, et qud veulent à leur tour dominer. Le prieur, sentant sawiort venir, veut assurer l'élection du moine Balthazar^ aristocrate comme lui. Balthazar fut jadis parricide et le remords le ronge. Un moine mystique le pousse à avouer publiquement sa faute, puis à se livrer au châtiment. Cependant, le moine Thomas, issu du peuple, ambitieux, rudement allègue l'indignité de l'assassin repenti. 11 sera, à son tour, le maître du couvent. Maiis toute force divisée contre elle-même périra : déjà la force monastique se désagrège... 11 est vaste également le sujet de Philippe IL Verha?ren n'a pas voulu seulement analyser l'âme malade d'un roi romantique ; il d prétendu ressusciter dans son horreur entière la domination terrible de l'Église et de ses représentants dans une époque, sur un pays ; et quoi de plus abominable que l'inquiet Philippe II faisant assassiner son fils Carlos sur l'ordre des moines inquisiteurs !... Voilà donc que des héros singuliers planent sur ces
drames, si l'on peut dire, plutôt qu'ils ne s'y mêlent pour y agir. Ils sont invisibles et présents. Ils grandissent, ils élèvent les œuvres au-dessus du niveau des hommes qui s'affrontent dans les drames humains. Au reste, presque tous les personnages inventés par Verha^ren, sont des créations de poète et des héros symboliques. Sans doute, dans Philippe II, où le lyrique s'applique plus méthodiquement à devenir dramaturge, les deux héros essentiels ont des individualités, sommaires, il est vrai, et d'un romantisme un peu plus moderne ; toutefois, des personnages historiques se laissent réellement reconnaître en Philippe II, en don Carlos, et le poète a voulu décidément être psychologue, et puis animer des êtres de vérité et de vie... Mais la plupart des héros de ces trois drames demeurent incontestablement symboliques.
Le personnage principal des Aubes est la foule qui se meut en désordre et obéit aveuglément à toutes les impulsions. Pourtant le héros Jacques Hérénius, le tribun qui s'oppose à la foule pour la maîtriser et pour faire son bonheur, est le tribun-type. Il a la générosité, le courage, l'éloquence, la foi en ses idées, la foi en soi et toutes ces quahtés qui désignent les grands tribuns de toujours et de partout. Chaque moine du Cloître a pour mission de personnifier une idée et un sentiment. Celuici est le traditionnaliste à la foi simple ; celui-là est le novateur qui entend se servir de Dieu et que Dieu lui serve ; cet autre «st le mystique effréné ; celui-là est le jaloux, et celui-là le simple scrupuleux... Ils ont des noms qui les numérotent et les distinguent ; ils ne sont pas des hommes. Ai-je besoin de vous dire que Fray Bernardo et que Fray Hiéronimo, dans Philippe II, nt^ sont pas des moines inquisiteurs : ils sont l'inquisiteur,
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ils sont l'inquisition elle-môme... Et les femmes? Les femmes paraissent à peine dans l'œuvre dramatique <le VerhaTen ; deux seulement : Claire, femme du tribun liérénius dans les Aubes ; \'a comtessse de Clermont, maîtresse de don Carlos dans Philippe II. Il semble que Verlia^ren ait voulu symboliser en elles, la femme d'aujourd'hui, telle qu'il la souhaite. Toutes deux, Tune, silhouette vaguement esquissée, l'autre dessinée plus profondément, toutes deux sont sœurs de la femme que le poète chante dans les Heures claires et dans les Heures d'après-midi. Elles ont, en leur amour, la . tendresse et la bonté. Elles conseillent, elles encouragent, elles soutiennent. Elles ont la grâce discrète du sourire qui vient du cœur, cette grâce si douce à l'homme. Elles ont l'héroïsme des sacrifices. Qu'elles quelles soient, Verhîcren les peint identiques, comme la femme idéale... Héros, héroïnes de drames! imaginations et rêves de poète 1
Du moins, l'action emporle-t-elle dans le mouvement indispensable du drame ces imaginations et ces rôves ? Les Aubes ne sont qu'une succession de scènes sombres et grandioses à peine liées. Dans le Cloîlre, dans Philippe, II, qui tendent à être des drames, et que Verhav ren a composés pour le théâtre, les effets dramatiques sont heurtés et saccadés, et surtout, le drame en luimême est élémentaire et sec. Chaque situation inspire lyriquement le lyrique, mais non dramatiquement le dramaturge. Verhan'en est gêné par l'action même qu'il combine. Il s'en débarrasse par des coups de théâtre soudains et violents excessivement. Et les moyens dramatiques pour lesquels il dépense toute son ingéniosité d'homme de théâtre, ne laissent pas d'être ingénus. Philippe II, suggestionné par les moines, est enclin
à croire que son fils Carlos le trahit. La comtesse de Clermont, maîtresse de Carlos, est interrogée astucieument — astuce un peu naïve — par un moine inquisiteur, qui n'est peut-être pas le Grand Inquisiteur, mais qui certainement est un très grand inquisiteur. Elle avoue, sans le vouloir, qu'elle a, avec la complicité de Carlos, fait fuir la marquise d'Amboise venue catholique en Espagne et partie hérétique. Fray Bernardo copie l'interrogatoire. Carlos arrive brusquement. Fray Bernardo s'en va avec hâte. Il oublie l'interrogatoire sur un pupitre. Carlos, marchant à pas pressés dans la chambre où le roi son père le regarde et déjà l'interroge, voit l'interrogatoire, le lit... De là, une scène pathétique entre le père et le fils — et le meurtre du fils. Évidemment. Et après tout, même un représentant du saint-office peut oublier un interrogatoire sur un pupitre. Mais Verhœren ne nous convainc pas et sa ruse de dramaturge nous paraît assez puérile. Le poète lyrique, qui écrit des drames, n'a pas l'invention et rhabileté dramatiques de Rostand qui pourrait écrire des poèmes lyriques...
Verhseren, donc, est incapable de modifier, dans ses drames, ses habitudes de composition. Son lyrisme torrentueux semble incompatible. avec une composition méthodique. Dans les drames, l'incoDopatibilité s'accuse et le style même souligne encore l'incompatibilité... Verhseren écrit ses drames, partie prose, partie vers- Shakespeare lui avait donné l'exemple. Shakespeare faisait ce qu'il voulait. Il est mort. A lire les drame& de Verhœren, on distingue difficilement pourquoi tel passage est en prose, et tel autre en vers. Il y a de& (( récitatifs » d'opéras-comiques ou d'opéras. La prose est-elle le récitatif des drames lyriques ? Non pas, car, à
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mainte reprise, la prose est aussi poétique que le vers, et on se demande poiir(iiioi... oui, on se le demande et on ne se répond pas.
Au surplus, les vers sonl constamment impatients d'être lyriques. Dans les Aubes, les héros s'interrompent systématiquement d'agir pour chanter. C'est Hérénius, le tribun, qui parle comme faisait Victor Hugo quand il ne prononçait pas de discours, nijus é<Tivait ses poèmes :
Oh ! l'àpre vie éclatante et rebelle Que j'ai vécue et soulïerte, comme elle M'est aujourd'hui repos, gloire, clarté ! Comme je me sens grand sur ce monde dompté Et ressurgi par mes seules forces humaines. Dire qu'il a fallu qu'un métayer des plaines Naquît, pour procréer un enfant — moi — Qui largement, avec ses mains, avec ses doigts. Avec ses dents, saisit à la gorge les lois, Et terrassât le vieil orgueil des pouvoirs rouges.
Dans le Cloître^ les moines s'entretiennent comme s'entretiennent les poètes lorsque la Muse les visite. Le prieur dit au moine populaire :
Vous êtes un porteur de torches devant Dieu. Vous perforez de grands chemins de feu L'infini d'ombre.
Le prieur demande au moine coupable et assailli de remords qui, pour avouer publiquement sa faute, rappelle un crime analogue au sien et un criminel semblable à lui :
Cet homme a-t-il voulu, ainsi que vous, Entrer au cloître et fervemment, à deux genoux, Battre de sa prière incessante la porte Des paradis fermés ?
Le moine repentant reprend judicieusement, mais lyriquement :
Qu'importe !
C'est depuis hier que je vois clair à coups d'éclairs En moi-même...
El quand il sent sa puissance décroître^, le prieur, infatigablement lyrique, s'écrie :
L'airain de mon autorité s'est assourdi ;
Il De résonne plus, comme jadis,
Dans le silence entier des consciences.
Mes bras sont las ; j'ai soixante-dix ans, ce soir.
Je ne puis qu'en tremblant soulever l'ostensoir
Sur la foule. La mort sonne dans ma poitrine.
Souvent ainsi. Et ne supposez pas que Verha^ren s'abstienne d'être lyrique — intensément — lorsqu'il tâche de toutes ses forces à se transformer — dans Philippe II — en un dramaturge sobre, ferme, précis ! Don Carlos se parle à lui-même :
Dieu ! que mon corps est triste et languissant, ce soir.
Et qu'est triste aussi sur la campagne
La lumière des nuits d'Espagne.
L'Escurial rigide et noir
Jette une ombre plus sombre,
Parmi tant d'autres ombres
Que je regarde et qui me voient mourir...
Oh I mon rêve profond, que j'ai peur d'entr'ouvrir,
Oh ! mes désirs ! chevaux cabrés dans l'or des gloires...
EMILE VERH.EIJEN H.V.)
Et ce nourasthéniquc aigu multiplie ses ('lans lyriques à bouche que veux-tu :
Oh ! que mon corps est las et malade, ce soir !
Mon torse pâle est labrenvoir
Où se pressent, pour m'épuiser, les lièvres.
Le mal sournois me tient, la mort hante mes lèvres,
Mon ancienne blessure est ardente toujours.
0 bien-aimée ! Oh, la clarté de nos amours
Et les gouttes de vie en tes baisers scellées !
15ref, malgré sa volonté tendue, malgré sa décision énergiqued'êtredramalurgeel de n'être que dramaturge, Verlueren s'abandonne au lyrisme, il se laisse aller à lui-môme. El le style tout chargé d'images, tout brillant de riches couleurs, révèle le poète lyrique qui ne peut s'ex|)ulser de son œuvre dramatique...
Dessein prémédité de constituer un drame nouveau, de créer une poétique nouvelle pour les dramaturges du vers-librisme ! Allons donc ! La prose de Verhieren dans ses drames est rythmée parce que ce poète, si rude, si abru|)t qu'il se plaise à être, a le sens de l'harmonie. Et le vers libre n'est point là pour excuser la prose, ni la prose pour justifier le vers libre ! Voici que VerhrtMen écrit, dans Philippe //, des vers réguliers qui sont adorables...
L'Escurial sommeille et ses jardins sont las D'avoir été trop beaux, sous les midis de flamme. Madrid et les clochers de Notre-Dame Montent au loin parmi les buis et les cyprès, Et lentement le vieux Mançanarès Raconte à ses roseaux les légendes d'Espagne.
Et maintenant la régularité est complète. Supprimez
un hiatus criard qui déplore d'être là, et vous goûterez la pure harmonie de ces beaux alexandrins ignorants d(> la Belgique et des théoriciens du vers-librisme :
Viens nous aimer, Carlos, la nuit est la parure Faite d'astres et d'or qui entoure l'amour. Le vieux Mançanarès à ses roseaux murmure Les légendes d'Espagne oii tuluiras, un jour, Comme un bel empereur qui s'en revint de guerre, En clair arroi splendide, en jeune et franc maintien. Mêlant sa grandeur pâle aux choses de naguère. Viens nous aimer et nous ressouvenir... Viens .. Viens...
Ironie supérieure des grands poètes ! On les tient pour engagés dans des écoles, pour enchaîn '^s à des systèmes qu'ils contribuèrent à créer, et d'elle-màme leur versification, obéissante seulement aux règles d'où dépend toute harmonie de la langue poétique française, se soumet, comme sans y prendre garde, à toutes les lois de la poésie traditionnelle, el un Verhseren écrit des vers que ses disciples renieraient sans doute, mais qu'ils ne peuvent pas ne pas admirer. . .
Libre et toute-puissante fantaisie d'un poète qui ne suit que son inspiration! Verhaeren écrit des drames, et la prodigieuse luxuriance de son lyrisme incessant et incessamment débordant est démontrée une fois de plus. Si Verhaeren n'est pas un grand poète dramatique, quel poète il est (i) !
(1) Verhne.'en a écrit une Ilélèns de Sparte encore inédite et non représentée en France, — où sa puissance dramatique s'afïermit sans que sa force lyrique s'affaiblisse.