ANDRE RIVOIRE
Voici un poêle qui ne prêche pas l'action. 11 ne prèclie rien du tout, encore que, parfois, il disserte. Il est en dehors de notre vie contemporaine. Il est loin, très loin de nous. 11 ne regarde pas son époque. 11 ne suit pas le mouvement des idées. II n'a vu aucun des grands événements du siècle. Il ne veut rien savoir que son âme. Il s'isole. Tout serait impuissant à troubler sa solitude. Les vains bruits du monde ne sauraient parvenir jusqu'à elle, jusqu'à lui. Il aime : et cela l'occupe fort. On l'aime : et ce n'est pas une petite affaire. On ne l'aime plus : et il est extrêmement absorbé par ce grave incident. Du moins il croit qu'on ne l'aime plus ; sur quoi, il est bon de réfléchir avec un èoin qui exclut naturellement, comme accessoires et futiles, toutes les autres préoccupations. André Ri voire ne considère que luimême, écoute incessamment palpiter son cœur. C'est pour cela qu'il est poète.
On peut s'enquérir des inlluences littéraires. On les trouvera. Mais on a tort de les chercher. Aujourd'hui, les poètes lisent tous les vers des autres poètes. Ils re-
çoivcnt donc nécessairement Tempreinte des poètes avec qui ils onl le plus d'affinité. André Rivoire naquit pour être un poète du cœur. Il a lu avec prédilection tous les poètes du cœur. Ce sont les plus simples et peut-être les plus grands qu'il rappelle. Mais il n'a point voulu leur ressembler. Il n'a point voulu se souvenir de leur œuvre pour élaborer son œuvre. Son Ame fait songer à leurs âmes. Il est de leur famille sentimentale. Et parce que leur âme fait songer à leurs âmes, son nom fait songer à leurs noms... Mais l'inspiration et l'art d'André Rivoire sont particulièrement sincères, indépendants de tout et tous, excepté de lui-même.
... Donc André Rivoire exprime uniquement son âme. Il est extraordinairement attentif à ses sentiments. II ne fait rien qu'aimer.
Je n'ai vu le monde quà peine ; J'ai vécu — tristesse ou bonheur — Toute ma part de vie humaine Sans pouvoir sortir de mon cœur.
Ce n'est pas qu'il prenne d'abord plaisir à vivre enfermé dans son cœur. Il ne s'amuse pas. Il est triste, au contraire. Il s'ennuie. Mais il est ainsi fait. Il ne résiste pas à sa nature. Il ne se révolte pas contre elle. Il se résigne doucement à aimer sans trêve.
Encore un jour perdu qui décline et s'achève, Un jour dattente vaine et d'oisive langueur. Un de ces mornes jours sans désirs et sans rêve, Où l'on vit lentement, seul, blotti dans son cœur.
Jour perdu, non, jour très occupé, très rempli d'occupations, c'est-à-dire de rêves. Le rêve est un grand travail, le plus obsédant. Faut-il pas plaindre ceux qui
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ne peuvent jamais, jamais se dérober à lui, du moins le négliger, et qui ne sont pas capables de rêver à la légère, sans y prendre garde? André Hi voire est le rêveur le plus consciencieux, le plus ponctuel que je connaisse. (>jmment pouvons-nous rencontrer dans la fièvre de la vie conlem|)oraine un rêveur amoureux aussi habile à ne suivre que son rêve, et avec un si doux entêtement ? Ou'elles sont peu de chose les petites et plaisantes, (4 pourtant immenses agitations du dehors, puis(pie André Bivoire, qui en est le témoin, rêve encore, aime loujours ! 0 poète exceptionnel î
Il était une fois un poète, un rêveur
Qui ne savait jaumisque taire de son cœur.
On voulait bien de ses baisers, de son sourire ;
Quand il aimait, on laissait faire, on laissait dire ;
Les femmes se plaisaient au passe-temps léger
De le voir chaque fois se prendre et s'engager.
Klles aimaient en lui des mots et des caresses,
Et des larmes, qui font heureuses les maîtresses.
Aussi toutes, gaiement, se donnaient à loisir
Tout le temps passager d'effeuiller leur désir.
Lui, cependant, plaintif et tendre, aux genoux d'elles,
Se caressait d'espoirs crédules et fidèles ;
Et toujours il était celui des deux amants
Oui croit à la douceur de ses propres serments.
Toujours on lui rendait son cœur, avec prière
De ne plus désormais regarder en arrière.
Et quand on avait pris le temps de se guérir.
( >n lui disait : « Voyons, il ne faut pas souffrir. »
Ce poète soulYrant est donc Irèg apte à s'analyser. Nous le reconnaissons déjà précisément. En quelques vers il nous a tout dit : mais il recommencera sa confidence.
Il la répétera en la complétant, avec des détails, beaucoup de détails, toujours les mômes d'ailleurs, mais infiniment nuancés. Je vous assure qu'André Rivoire est un analyste incomparable de ses complications sentimentales. Mais ces complications sentimentales ne sont pas extrêmement compliquées. Elles sont fines, très fines, point si compliquées. Et puis, elles ne se traduisent jamais par des drames extérieurs. André Rivoire a beaucoup aimé : il n'a jamais agi avec violence. Figurez-vous que cet amoureux impénitent n'a tué aucune de celles qu'il aimait. Il n'a même pas pensé qu'il pût êlre convenable de le faire. André Rivoire n'est pas un amoureux très tragique. Il soulTre, mais ses souffrances douloureuses sont assez calmes. André Rivoire n'est point emporté par une passion fougueuse. Il n'est pas un grand amoureux. 11 est plutôt un grand sentimental. Et avec quelle perspicacité critique il sait l'être ! Comme il sait définir les moments de sa sensibilité !
L'amour, hôte Inquiet des âmes obstinées, L'impitoyable amour briseur de destinées. Toujours en mal obscur de haine ou de rancœur. Par instants, malgré nous, monte de notre cœur, Et prêt à nous soufller des mots que rien n'efface. Comme deux ennemis nous dresse face à face... Mais le désir qui veille en nos corps anxieux. Toujours, avidement, se cherche dans nos yeux, Et les mots entre nous tombent sans violence... Puis, nous nous reprenons aux lèvres, en silence.
Le désir et l'amour : il en sait les correspondances secrètes et comment l'un et l'autre se renforcent et se rajeunissent l'un par l'autre, ou l'un à l'autre se succèdent :
ANDRE HIVOIRE :U\r>
On se croyait guéri d'rtre crédule et tendre. On s'enorçait d'aimer la douceur de vieillir Et l'on sent tout à coup bi ùler et tressaillir Le désir éternel qui veillait sous la cendre, Le désir obstiné qui survit à l'amour.
Le désir et l'amour : André Hivoire détermine avec un i^oiU scrupuleux leur puissance... Ne croyez point ([u'il ciianle — non, il ne chante pas, il raconte, il murmure — les frémissements et les extases de lamour sonsuel. Dieu merci ! André Rivoire n'est pas un poète virginal. Mais il est un poète pur. Chacun sait que nous croupissons, dans un matérialisme abject. André Rivoire est un poète essentiellement idéaliste. Cette •'poque est fertile en miracles.
Gaston Rageot, philosophe critique, atteste que Tœuvre d André Rivoire est une élégie. Elle est l'élégie d'un bourgeois très distingué qui ne gémit qu'à bon escient. Il n'est pas torturé par sa douleur. Il prend même cjnelque plaisir à ses gémissements. El quelle ([ue soit l'intensité de ses souffrances sentimentales, aucune n"a pu l'empêcher de se mettre à sa table de travail pour la raconter savamment. André Rivoire est en même temps très simple et très raffiné. Il ne dissimule pas d'abord une certaine ingénuité, qui est un charme. Dans le Songe de r amour ^ il chante gentiment, avec jeunesse, la douceur d'aimer. Usait bien, du reste, que 1 amour est fragile et qu'il est éphémère: il a Texpérience désabusée, le dégoût de la vie amoureuse. Sentiments sommaires ! Et on est sur le point de dire ([u'André Rivoire ne chante ni plus ni moins que la petite chanson traditionnelle de tous les poètes de tous les siècles. Mais souvent des notations qui sont d'un poète psychologue rare :
LE TIIEATRIi: DES POETES
Au loin, le silence était doux Et douce en nos yeux la lumière; Calme, notre désir en nous Attendait l'heure coutumière.
Le désir et l'amour I J'y reviens. André Rivoire m'y ramène. C'est l'une dés plus précieuses orig-inalités d'André Rivoire d'avoir su marquer avec tant de délicatesse les altitudes du désir dans l'amour. El la délicatesse esl en lui si naturelle 1 II est amoureux avec tant de mmulieuses prévenances 1 II esl lendre. Il est résigné. Il esl triste ou mélancolique. Son âme est languissante. Son amour, pourtant vigoureux, a les pâles couleurs. Mais c'est un amour délectable, de si bonne (jualité ! Il est d'autant plus sympathique qu'il est plus traversé ou plus dédaigné.
André Rivoire a l'air de beaucoup souffrir. Ne nous hâtons pas de nous apitoyer sans mesure : André Rivoire exagère des sentiments et des malheurs qui ne dépassent nullement les sentiments qu'un homme de bien peut éprouver et les malheurs qu'il peut supporter. Sa mélancolie, qui est incurable, est assez contente d'elle-même. Elle a lieu d'être satisfaite, car elle s'exprime en très beaux vers appropriés. J'admire ce poète qui fait incident de tout. Il serait très heureux en amour qu'il ne se plaindrait pas moins. C'est une fatalité de sa nature. Il faut qu'il module des plaintes harmonieuses. Il esl fait pour la souffrance sentimentale. II s'accommode d'elle. Il s'accommode à elle. Il vit avec elle paisiblement. El il analyse. Et il a même des silences qui sont merveilleusement éloquents. Il raconte volontiers ses silences. Telle menue mésaventure lui advint de sa maîtresse. Il demeura slupide. Il ne dit
lien alors. Mais c'est loul une histoire. Il la raconte maintenant avec une déconcertante précision psycholoi^ique et avec une complaisance!... Au vrai, est-ce qu'il ne se force pas un peu pour souffrir infatigablement (les infatigables caprices des femmes aimées? Son ruvre est un hommage exquis à la femme. D'elle il supporte tout et c'est lui qui a l'air de demander pardon ! Peut-ôlre André Rivoire n'est-il si humble que parce cju'il se sent supérieur. Il est tellement psychologue !
Hien ne me plaît mieux que celte volonté arrêtée de X' soumettre comme un esclave observateur à la fail)lesse féminine ! Aussi je ne veux pas rechercher s'il y a un roman dans les livres d'André Uivoire. Son premier livre, les Vierges, paraît un exercice déjeune poète ({ui s'essaie, mais qui ira vers la perfection. Il débute avec, comme passeport à la frontière des lettres, la préface classique de Sully-Prudhomme. Combien plus at- Icnlive, cependant! Et ce livre est un peu loin delà réalité. Il n'est pas très plein. Beaucoup de développements. Des motifs. Des lis, des abeilles, des roses. El comme des ressouvenirs des poètes qui ne sont plus. Est-ce que je me trompe? Le jeune poète André Rivoire devait lire le^s poèmes de Paul Bourget... Que es œuvres passent vile, mon Dieu !
Pâle et lente, si pâle en sa robe d'été,
Si lente en ses langueurs, oh ! si pâle et si lente.
Elle va promenant sa douleur nonchalante
Par les prés sans parfum, sous le ciel sans clarté.
Mais parfois il y a déjà des notations subtiles d'une sensualité quasiment mystique — celle môme d'André Uivoire — qui annoncent l'auteur du Songe de i amour
et du Chemin de Voiibli. C'est la naissance du désir et de Tamour.
Sous les platanes frais Lercés de nonchalance, Et de qui l'ombre au loin bleuit les sables d'or. En son vol souple et lent dont la caresse endort, Au fond du parc heureux le hamac se balance. On dirait qu'un frisson passe en l'air effleuré. La vierge a les yeux clos d'un si tendre délice, Qu'elle penche la tête en un sourire et glisse Aux bras mystérieux que lui tend l'espéré . Las de scander sans fin son rythme monotone, Le hamac s'alanguit, s'arrête; et doucement S'éveillant de son rêve en un trouble charmant, La vierge ouvre les yeux, se voit seule, et s'étonne.
Que d'aveux dans ces vers discrets I Poésie de la plus insinuante discrétion vraiment ! Là se prépare Fanalysie ému du cœur qui souffrira beaucoup de ses amours, tout en se sachant quelque gré de sa souffrance !
Naturellement ou systématiquement, il n'a rien voulu être que le poète du cœur ! C'est merveille'que ce poète si sensible ne soit point un poète de la nature. Il envie — de haut — ceux qui le sont. Mais s'il y a des paysages en ses livres, ils ne seront que des paysages sentimentaux. Tout est considéré par rapporta son état d'âme :
J'ai tant de rêve au cœur en ce matin joyeux, Que la petite chambre en est tout agrandie. Un horizon de plaine immense est dans mes yeux, Et ma pensée est comme une abeille étourdie.
Tous les titres de ses poèmes sont des titres psychologiques, indiquant bien ses tendances : Complainte, Espoir secret, Nocturnes, Fin d'amour, Recommence-
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mcnts. Baisers, Banciines, Larmes^ Tendresses, Clairvoyance, Rajeunissement, Expérience, Jour /)erdu, Déclin, Désir muet y Prudence, Délivrance. El si le retour au pays natal lui suggère (juelques paysages intimes, il verra moins la nature elle-même qu'il ne mesurera rinfluence exercée par elle sur son cœur...
Cependant, André Rivoire a beau prendre au sérieux l'amour, parfois il sourit, comme malgré lui. Mais ses sourires ne sont pas fréquents. Ils ne sont que des instants de repos entre ses soulïrances. Espérons donc (ju'Audré Hivoire continuera à soulïVir pour notre joie ! Il soulïre harmonieusement. Il écrit ses vers avec gravité. En eux entrent beaucoup de méditations. Aussi la forme est-elle pleine et rétléchie. Oh ! il ne fait pas ses vers nonchalamment. 11 est endolori, mais scrupuleux. Pas d'élans, pas de « })hrases », des mots lourds de sentiments, et bien enchaînés. Tous portent. Poésie trop surveillée peut-être, l^oint de négligences. Pas assez de négligences ! S'il veut être familier, il risque d'être guindé. Mais il sait exprimer les sentiments les plus lins avec une noblesse douce, et précise et forte. Sa poésie musicale est si émouvante ! Je dis que ce poète, «[ui sait les ressources innombrables de la poésie traditionnelle et n'en veut point d'autres, qui connaît les richesses inépuisables du vocabulaire classique et n'en veut point d'autres, je dis que ce poète est émouvant... Cela suffit à le distinguer de tant de poètes qui ont de l'adresse ou de la rouerie, et ne parlent point au cœur. Il émeut parce qu'il est ému. Et il est un des poètes qui peuvent être le plus chers à ceux qui entreprennent de l'aimer. Il est un compagnon attendri de toute vie sentimentale... Heureux, trois fois heureux et privilégiés ceux qui ont eu le loisir d'éprouver des souflYances
comme les siennes, aussi patientes, aussi distinguées, aussi conscientes d'elles-mêmes ! Pour eux, André Ri voire est certainement un très grand poète. Son beau chant leur va jusqu'à l'âme, et ils ne s'apt^rçoivent pas (jue l'air languissant est un peu monotone.
(Comment donc ce poète discret, nuancé, d'une réserve si prenante, s'est-il jeté soudain dans le tumulte tintamarresque du théâtre? D'abord, la scène attire tous les hommes qui fofit métier d'écrire au début du vingtième siècle. Et personne ne peut se flatter de résister à son attrait invincible... Ensuite, André Rivoire s'exerçait doucementà la composition dramatique. Sagement, patiemment, il s'essayait. Ses petits poèmes, même lorsqu'ils ne sont que des drames d'âme, sont ordonnés avec un soin extrême de composition. Puis il écrivait le conte de Berthe aux Grands Pieds qui est une suite de tableaux presque distribués pour le théâtre. Il écrivait, enfin, // était une bergère ; et c'était déjà une petite pièce de théâtre, tout à fait. Aussi bien, lorsqu'André Rivoire donna te Bon Boi Dagohert, son œuvre inattendue, si légère et facile en dépit de son importance, étonna les lettrés, plus prompts que les autres à s'étonner de tout, mais apparut franchement délicieuse. Elle reste telle. Peut-on se reprendre après l'avoir entendue, après l'avoir lue? Je ne sais. Du moins il faut savoir, d'abord, ne point bouder son plaisir surtout lorsque ce plaisir est aimable et délicat, surtout lorsque ce plaisir est nouveau et comme imprévu. Enfin, voici un poète qui nous charme au théâtre, sans nous rappe-
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1er infailliblement Banville! Et Rivoire a eu du mérite, de l'héroïsme à dégager subitement pour la scène sa propre personnalité, son originalité véritable ; <;ar son premier exercice dramatique, // élail une bergère... est banvillesque au plus haut degré... Simple conte de fées et de reines... Un berger dans les bois aime une bergère. La princesse surprend leur amour. Elle veut, par caprice de princesse solitaire, se faire aimer du berger. Elle y réussit, puisque la fée sa marraine lui a donné le pouvoir de réaliser, grAce à un anneau magique, les trois premiers vœux qu'elle formulera. Mais bientôt elle rend au berger la liberté de son cœur:
— Tu me parles d'amour avec des mains glacées !
— C'est que le vent du soir est venu les saisir.
— Non, c'est que ton amour est fait de mon désir ; C'est moi seule qui t'aime, hélas ! Toute parole Qui monte de ton cœur, c'est que je te la vole ! Libre, tu ne m'as pas choisie et ce n'est pas
Vers moi que t'entraînait la gaieté de tes pas.
Quand je t'ai supplié, tu me fuyais I Le charme
Oui maintenant vers moi t'incline et te désarme,
Je sais trop que ton cœur ne la pas souhaité
Et que tes yeux tout seuls n'aimaient pas ma heauté.
Tu me parles d'amour et je voudrais te croire ;
Mais c'est moi maintenant qu'attriste ma victoire.
Les mots que tu me dis, je les reconnais bien :
Ils passent par ton cœur, mais ils sortent du mien.
Et si André Rivoire recommence à la manière de Banville les couplets que Banville chanta infatigablement sur l'amour, la jeunesse, le bonheur et les fleurs, déjà André Rivoire se manifeste lui-même avec de l'attendrissement dans sa fantaisie et je ne sais quelle intimité mélancolique dans sa grâce...
Mais je dois, c'est indispensable, conter maintenant l'histoire de ce bon roi Dagobert, qui ne ressemble pas du tout au bon roi Dagobert de Thistoire...
Le roi Dagobert qu'André Rivoire inventa est un jeune homme distrait, qui va où sa fantaisie le pousse. Il chasse. Il s'égare dans les forets. Il a l'air de penser à quelque chose. Il ne pense à rien. Il est heureux peutêtre. Toujours est-il qu'il aime, sans attacher d'importance à ses amours, toutes les femmes qu'il rencontre. Or, on va le marier avec une princesse d'Espagne, et, le matin même de ses noces, il est parti pour la chasse. La fiancée arrive avec un grand cortège. Personne n'est là pour la recevoir. Le ministre Éloi s'explique comme il peut, c'est-à-dire assez mal. Mais heureusement la fiancée a résolu d'être de bonne humeur, car elle aime un cousin demeuré en Espagne. Elle n'épouse que contre son gré le roi Dagobert. Elle est enchantée de son absence, qui lui semble un bon présage. Dagobert arrive soudain et s'excuse avec beaucoup de désinvolture de son oubli et de son retard. La fiancée espagnole trouve Dagobert bien petit. Pour l'entraîner au mariage, l'ingénieux ministre Éloi lui certifie qu'elle n'aura [)as besoin, étant la reine, de devenir la femme vraiment de Dagobert.
En effet, il combine un stratagème que l'éclairage électrique rendrait malaisé de nos jours. Il persuade à Dagobert qu'il ne doit aimer sa femme — un oracle l'exige — que dans l'obscurité et sans la regarder jamais. Dagobert accepte assez distraitement les ordres de cet oracle. Nanthilde, la petite esclave qui adore ce roi singulier, remplacera donc la reine pendant la nuit. Dagobert est frivole et volage. Vraisemblablement, il se lassera au bout de deux ou trois jours. Alors il repu-