PONSARD ET AUGIER
En ce loiîips-là, le romantisme pcriclilait au Ihéûlre ; Ponsard brillait aimablement dans la gloire, Emile Aubier s'y acheminait derrière lui, Camille Doucet était peut-êtix notaire et songeait au Fruit défendu... Et les années passent, et on oublie bien des choses et bien des gens I Pourtant, l Honneur et V Argent, par exemple, est encore de Ponsard, Gabrielle est toujours d'Emile Augier. Et tout cela c'est de la littérature ! Et tout cela c'est de Thistoire littéraire ! Ce n'est même plus que de l'histoire littéraire, car il advint que le premier événement qui se produisit dans le théâtre poétique, après le déclin du romantisme, fut la mort de la comédie bourgeoise, et que Ponsard et Augier l'ont portée en terre parce qu'ils étaient dramaturges et à la rigueur poètes et comiques, et il advint aussi que Camille Doucet suivit le cortège parce qu'il était bourgeois...
... Ponsard est « fini » parce qu'il est une fin. 11 a traversé le romantisme et il fut traversé par lui. Il en
prit et il en laissa. Si la vie dePonsard était fougueuse, son art était pondéré. On avait assez, on avait trop des exagérations éperdues des romantiques. On attendait Ponsard. Oui, un momentfut où la France attendit Ponsard. Nisard Fa dit, Nisard disait toujours la vérité... (( Il nous fallait à ce moment un art plus tranquille », écrivait Daniel Stern. Il fallait à la France l'art de Ponsard. Et Ponsard sembla filtrer les innovations romantiques, rejeter ce qui devait être rejeté, conserver en le modérant, en le tempérant, ce qui pouvait être conservé. Il évita les monstruosités formidables et magnifiques : il se rapprocha de la nature. Il fut l'accalmie après la tempête. Mais il y a encore dans ses œuvres quelques grondements d'orage...
i)es gens mal intentionnés prétendirent alors que Ponsard avait créé « l'école du bon sens ». Ponsard protesta qu'il n'avait rien créé du tout. Il prit même la peine de laisser un fils, François Ponsard, lettré charmant, afin q^i'il protestât encore que son père n avait rien créé du tout. Bizarreries de la prudence paternelle ou de l'amour filial. En France, on veut bien passer pour un créateur, à condition que ce soit d'une doctrine ou d'une œuvre surprenante ou un peu déraisonnable. Nous sommes si sensés au fond que nous jugeons banal et médiocre d'attacher notre nom à des créations où le bon sens étincelle, parce que ces créations nous ressemblent trop à nous-mêmes. Et que n'at-il .donc créé systématiquement l'école du bon sens, Ponsard, l'auteur de Charlotte Corday^ el d'Agnès de Méranie et de t'Honneur et l'Argent et du Lion Amoureux ! Son audace de doctrinaire, plus que sa sagesse de dramaturge, le conduirait à l'immortalité ! Mais c'est déjà beaucoup dans l'histoire de la littérature
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(Jramali(jLie (jne d'avoir repr(''senlé le hun sens à son insu el (jne d'avoir, oh ! sans le vouloir et en s'en défendant comme d'une sorte de crime, dirigé l'école du bon sens ! Voilà une école, qui, même pour ses classes littéraires, ne saurait réunir trop d'élèves. Voilà une école vraiment nationale et vraiment française.
Le bon sens ! J'entends (jue ce mot choque Ponsard encore... l^elirons-le. Mais empruntons un mot à Harbey d'xVurevilly. La haine hilare de Barbey d'Aurevilly contre la littérature de Ponsard l'inspire. Et l'ennemi trouve l'épilhète caractéristique (jue doit retenir l'ami. Le dénigrement fournit des armes à l'admiration. Dieu, admiré-je donc l^onsard à ce point que déjà je m'exprime comme lui! liarbey d'Aurevilly prétendait que la littérature de Ponsard était « juste milieu ». Et il avait raison. Le juste milieu, c'est l'éclectisme intelligent et critiijue. Le juste milieu, c'est le goût épuré. Le juste milieu qui s'affiche n'est peut-être nulle part destiné à vivre plus longtemps qu'une monarchie Louis-Philippe. Mais il ressuscite, sous une forme ou sous une autre forme, et sans être dénaturé jamais. Le juste milieu, c'est le génie même de la littérature fran- (•aise. Le juste milieu c'est Montaigne, c'est Molière et est Voltaire. Le juste milieu a de beaux titres de gloire. Et Ponsard assurément ne déshonore pas le juste milieu en l'incarnant à son tour.
11 l'incarne avec tant de sincérité ! Ponsard est si naturellement u juste milieu » I II dépouille donc sans effort le drame romantique de son lyrisme, incomparable mais désordonné et un peu encombrant : il revient sans effort à la traditionnelle tragédie classique. Et il est lui-même un auleur classique animé et coloré. 11 revient sans effort à la comédie morale et sociale qui
n'est pas moins que la tragédie classique dans la tradition française. .. et c'est ainsi que, auteur tragique ou auteur comique, il s'épanouit avec la même aisance et la même désinvolture dans le juste milieu. Son âme même est juste milieu ; car ce n'est pas dans là vie que Tame d'un écrivain s'exprime et s'épanche surtout (et la vie de Ponsard fut tumultueusement romantique) c'est dans son œuvre. Toutes les idées, tous les sentiments de Ponsard sont juste milieu. Il sait choisir des sujets modernes, car il s'est adapté spontanément aux temps nouveaux. 11 est habile à discerner la pathétique de la grande excitation révolutionnaire. Il en tire des drames : Charlotte Cordai/^ le Lion Amoureux. Et que fait-il? En les développant, il ne s'écarte pas de son temps, il se rapproche au contraire de lui. Ce dramaturge enseigne son époque. Il lui apprend déjà que tout s'arrange et que c'est une loi, que c'est une fatalité, qu'il faut que tout s'arrange. Il est optimiste et il est bienveillant. Dans le Lion amoureux, il met ingénieusement d'accord les représentants des deux mondes que la Révolution fîts'entre-choquer, et l'ancienne France cède avec bonne grâce à la France nouvelle. Il concilie, concilie, concilie et il réconcilie...
Ainsi fait-il littérairement: et, parce qu'il est involontairement épris de l'ordre, de la clarté, de l'heureuse et vive simplicité, de la mesure française, il ramène toutes les exagérations littéraires à ce juste milieu. Il écrit alors que les romantiques régnent et gouvernent, dominent et vaticinent encore. Il arrive, sympathique et sage parmi leur groupe ardent et tonitruant. Et sa sagesse fait scandale... Il a l'air de manifester. Les attardés du classicisme accaparent son œuvre, lui donnent les apparences d'une protestation voulue contre
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la fantaisie trop vibrante d'une école littéraire déré^^lée, ni imposent, de cette fac^on, un renom éphémère. Mais Ponsard est seulement le Frant-ais traditionnaliste qui s'installe dans le juste milieu, mais veut s'y installer commodément, prend d'abord son bien où il le trouve, en trouve une partie chez les romantiques, elle fait fructifier à sa j<uise et selon sa nature, non poète de génie, mais bon esprit, bon talent, réellement expressif de la mentalité française. . .
Il est sorti maintenant de la bataille où on la jeté malgré lui et où il a cueilli des lauriers dont il n'avait pas eu l'ambition, et on ne peut plus ne pas considérer son œuvre dans sa nudité et dans sa vérité. Est-elle déjà tout à l'ail morte ? Elle fii^^ure en tout cas des choses qui vont mourir.
Saluez la vieille tragédie française qui part pour ne plus revenir ! Crébillon et Voltaire, Marie-Joseph Chénier, Népomucène Lemercier et Casimir Delavigne aboutissent à Ponsard, se prolongent en Ponsard. Ils n'iront guère plus loin. Ponsard, auteur tragique, est une fin.
Une fin, Ponsard, auteur comique. L'Honneur et r Argent est la dernière des comédies poétiques selon la tradition des auteurs comiques français. La filiation s'établit nettement, clairement, indiscutablement. Ponsard s'apparente de loin à Molière par Destouches et Piron et Gresset... Molière, parce qu'il personnifiait notre génie classique, avait une inclination naturelle à n'écrire que pour être utile. C'était son instinct, l'instinct de sa race. Et de ses œuvres sortait, comme
une éinanalionnécessaire, une leçon de morale pratique, simple, sans hauteur et sans rudesse, pour honnêtes gens insoucieux d'être des héros, une leçon de vie sociale. Le génie de Molière se dénature chez les auteurs comi(|ues qui croient le vivilier, le rajeunir et le renouveler. Ceux-ci écrivent des ouvrages pour moraliser. Et ils prouvent les inconvénients d'être glorieux et ils démasquent le vice d'être méchant. Ils sont satiristes mais satiristes pour le bon motif. Ils ne se moquent pas pour rire un peu et parce qu'il faut bien s'amuser; ils raillent afin de châtier et châtient afin d'enseigner. Ponsard écrit, à leur suite, pour apprendre à ses contemporains et aux hommes de tous les temps que l'honneur est préférable à l'argent, qu'une conscience pure vaut mieux qu'un portefeuille abondamment garni et que le premier des biens ici-bas est l'estime de soi-même.
Il leur apprend aussi que la vertu est, par ailleurs, toujours récompensée, qu'assurément les gens qui ne sont pas méchants, — personne n'est méchant, mais que de mal on fait ! — flattent le fripon riche et dédaignent l'honnête homme dans la pauvreté, mais qu'il y a de justes retours des choses d'ici-bas. Il leur apprend tout cela en une pièce délicieusement naïve, d'une naïveté un peu surannée aujourd'hui, toujours fraîche néanmoins. Et les aventures du bon George, qui sacrifie la fortune de sa mère pour payer les dettes de son père, se voit refuser la main de Laure qu'il aime, et revenant à la fortune, car il est un Dieu même pour les jeunes hommes vertueux, épouse Lucile, la sœur de Laure qu'il aime, af)rès avoir aimé Laure et autant qu'il aima Laure :
Mais c'est donc l'amoureux de toute ma famille I s'écrie le père de ces deux jeunes filles très aimées.
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... Ces avonlures sont touchantes en (Hant morales. Ce sont, n'en doutez pas, de bien saines aventures... Des demi-mondaines finissent leurs jours dans la charité, f.a comédie poétique, qui s'est abandonnée parfois à un aimable libertinage, termine sa carrière dans l'honnêteté. Ronsard et Augier se rencontrent pour lui assurer celte lin recommandable.
11 arrive même que Ponsard l'étend plus qu'à demimorle sur un Ut tout parfumé de fraîches fleurs poétiques. Il ramène, ce faisant, les romantiques à la raison et à la bonne et gracieuse simplicité. Les romantiques avaient exalté les passions des hommes et les caprices des femmes. Il avait exalté la liberté des individus môme quand ils étaient à peine des personnalités. Ponsard unit la poésie à la sagesse, et la fait entrer, toutes ailes déployées, dans la famille. 11 lui donne un asile sûr. Il combat les calculs excessifs des bourgeois de son époque, leur àpreté au gain, l'importance qu'ils attribuent à l'argent, leur terre à terre, leur matérialisme suffisant; et il. chante à sa manière, qui n'est pas la plus enthousiaste, la poésie, l'amour, l'idéal enfin. A-t-il tort de vouloir que l'amour et la poésie, c'est-à-dire ridéal, s'adaptent à la société, ne troublent point l'ordre et le calme indispensables à la vie régulière des sociétés?...
Ponsard estime donc la poésie à son prix, mais il ne la surfait pas. Par conséquent, sa comédie poétique atteint à la peinture exacte des mœurs du temps elle reproduit le temps où il y avait des gardes nationaux, oh ! Oui) et elle peint aussi selon la tradition, la vérité durable et générale : le cœur humain ne lui est pas étranger... La comédie de Ponsard est une belle fin pour la comédie poétique. Mais elle est une fin.
Augier fait précisément la même chose que Ponsard. Et Vacqiierie affirmaitque, en écrivant Gabrielle, Augier avait célébré « le lyrisme du pot-au-feu )>. Possible, mais puisque le pot-au-feu est inévitable, le lyrisme dont on peut le parer ne manquera point d'être bienfaisant... J'ai dit que la comédie en vers finit dans la vertu. Je le répète. Ponsard l'avait voulu. Augier le voulut avec lui, après lui, selon lui. On oublie tant de choses ! On oublie surtout que Augier fut le disciple affectueux de Ponsard. Ponsard eut un disciple, et ce disciple fut plus grand que lui. Doit-il remercier le ciel, ou bien l'invectiver? Question! La postérité donnera la réponse.
On a trop glorifié Emile Augier : on le rabaissera jusqu'à l'excès. Il ne fut point un novateur : Dumas fils le précéda toujours et toujours le dépassa. Il fut un moraliste opportuniste. Sa pensée fut prudente et solide ; son style fut solide et prudent, comme sa pensée. Augier hésita d'abord sur lui-même, se crut poète, et, parce qu'il se trompait, imita Ponsard. Faible badinage que la Ciguë; — et qui nous délivrera de Dona Clorinde, cette Aventurière sans grandeur? Voici cependant que Augier introduit de la sensibilité légère et gracieuse, et de l'esprit gaiement souriant dans la vie bourgeoise : et c'est Philiberte. Pour ne rappeler que le poète comique, car Augier se supposa comique et se supposa poète, il suffit de rappeler Gabrielle... Augier opère alors ce « nivellement des âmes », sans quoi il n'est point de société placide et prospère. Il heurte hardiment tous les paradoxes romantiques, conventionnels,