PONSARD ET AUGIER ÎJ
factices, qui placent la supériorité et le bonheur des êtres dans l'indépendance sans objet et dans l'indiscipline sans but. Il démontre que la femme, en dépit de son « vague à l'ûme » de Bovary prématurée doit aimer son mari sérieux et grave, sensé mais généreux et ne pas so laisser séduire à la poésie de basse camelote de son jeune secrétaire, platement et grossièrement et risiblement romantique, et romantique à trop bon compte, <ît il vante, pour en propager le culte, la poésie auguste de la famille et du foyer :
C'est le contentement du devoir accompli, C'est le travail aride et la nuit studieuse Tandis que la maison s'endort silencieuse Et que pour rafraîetiir son labeur échauflant On a tout près de soi le sommeil d'un enfant.
Décidément, la comédie poétique châtie toujours les mœurs, car elle est fidèle à sa tradition: du moins elle ne les chAtie plus en riant beaucoup, ('/est une belle fin, mais c'est une lin.
Pourquoi une tin ?
Ilélas ! le théâtre bourgeois ne peut être poétique. L'erreur de Ponsard et d'Augier a été de vouloir qu'il le fût.
Le style de Ponsard est vigoureux dans sa sobriété. Il est solide et ferme. 11 est, comme sa pensée d'auteur comique, salubre, et parfois, pour exprimer seulement des vérités de sens commun, il évoque le style de Molière. Le style de la plupart des auteurs comiques évoque parfois le style de Molière parce que tous se
sont imprégnés de lui et ont essayé de l'imiter. Ne voyez-vous pas que cette tirade sonne — un peu faiblement, il est vrai — comme une tirade de Molière? C'est le « raisonneur » — mi-Alceste, mi-Philinte, — de l Honneur et l'Argent qui parle:
Je suis trop irrité de tout ce que j'entends Et, ma foi, je ne puis me taire plus longtemps. Quoi, vous parlez toujours, messieurs, de la famille, Et dans tous vos discours, la moralité brille. On vous voit foudroyer ces pauvres amoureux Du côté du mari, vous êtes tous contre eux, Pour un propos galant, votre pudeur austère S'effarouche aussitôt et crie à l'adultère Et vous poussez alors d'effroyables clameurs Sur la corruption des esprits et des mœurs. Mais, comment traitez -vous cette union sacrée ? Par quels soins prévoyants est-elle préparée ? Songez- vous seulement à consulter les goûts De cette enfant à qui vous donnez un époux ?
Que vous avais-je dit?
Mais le style de Ponsard manque de couleurs et d'images. Le lyrisme lui fait défaut, — la poésie I C'est un style « juste milieu ». La, banalité en vers est bien souvent la platitude, la pauvreté. Et personne ne peut prendre poétiquement le métropolitain d'aujourd'hui ou l'omnibus d'autrefois ? Et comment exprimer sans banalité, c'est-à-dire avec poésie, les détails banaux de la vie domestique, de la vie « courante » ? Ponsard écrit :
Notre ami, possesseur d'une papeterie A fait avec succès appel à lindustrie.
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Ponsard écrit :
Oh! s'ils ne sont que deux, que ces messieurs attendent ! Les autres créanciers doivent bientôt venir : Quand tous seront entrés, faiteî-moi prévenir.
Il pourrait écrire d'autres choses, et ces choses-là il ne pourrait les écrire autrement. La conclusion est que Ponsard, Iraditionnalisle excessif, a été la victime de sa fidélité à la tradition, bref de son admiration pour Molière. Molière pouvait écrire la comédie en vers parce qu'il écrivait la comédie de caractère. On l'a dit avec exactitude : «Au dix-septième siècle, la comédie de caractère s'écrivait en vers, parce qu'elle étudiait les travers j^énéraux de l'humanité et qu'elle portait à la scène non pas le résultat direct de l'observation mais le travail que l'écrivain avait fait subir à ces matériaux fournis par la vie elle-même ; le poêle, s'élevant de l'individu au type, détachait ses peintures sur un fond de maximes, de sentences et de réflexions morales. » Mais la comédie moderne descendant à l'observation et à la description de plus en plus minutieuse de la réalité, le vers ne lui convient pas, où si elle s'accommode du vers, elle ne comporte pas la poésie... Le désaccord, la contradiction entre la poésie et la comédie moderne sont d'autant plus sensibles que les romantiques ont orné les vers de couleurs variées, riches, étincelanles et perpétuellement miroitantes... Douloureux contraste. Levers de la comédie qui s'avance d'un pied lourd, précis et méticuleux, semble piètre, morne, lamentable, bourgeois. Turbulent et fanatique auteur de préfaces et de programmes, Emile Bergerat proteste que l'erreur des derniers auteurs de la comédie moderne « est de n'avoir pas rendu les armes tout de suite à ce grand vers hyper-
bolique, monté sur les échasses du drame et drapé dans ses fantaisies. Ils ont méconnu sa loi, si raisonnable, d'abracadabrance. Et pourtant, elle s'imposait à un siècle gris, terne, triste, rongé de la lèpre du neutre, et imbécillisé à demi par Tangoisse des réalités. Ils crurent qu'à ce siècle bourgeois, il fallait le vers bourgeois, le vers adverbial et proverbial, le vers sans tain transparent, incolore, laissant voir la prose de la vie, le vers indéclamable, sourd, sans rythme, honteux de la rime qu'il traîne et de son pauvre bruit de cymbales fêlées. A Tabracadabrance, ils opposèrent la cuistrerie. Par terreur du rire empanaché, ils inventèrent le rire en madras, en bonnet de coton et en ceinture de flanelle ; par horreur des vers tragico-comique nous eûmes le vers pipelet. » Eh ! la ! faisons silence et tâchons plutôt de comprendre. Il est simplement exact que la comédie en vers est morte avec le concours de Ponsard. Mais on voit de reste que ce n'est pas Ponsard qui l'a tuée.
Ce serait Augier, si ce n'étaitsurtout l'incompatibilité entre la poésie (i), le lyrisme et la comédie de mœurs
(1) Edouard Pailleron, bourgeois parisien assez spirituel, écrivit aussi des comédies bourgeoises qui auraient voulu être des comédies de mœurs et en même temps des comédies poétiques. Il est dans les Fawcc ménages un disciple évident de Ponsard et d'Augier. Malheureusement, une sensibilité affectée et une pruderie naïve ôtent toute portée morale et sociale à cette œuvre d'un réalisme extraordinairement timide. Même timidité dans le Premier mouvement où la bourgeoisie aurait pu être observée déplus près. La pièce se termine, du moins, par ce vers :
Les affaires, mon cher monsieur, sont les affaires.
Bref, réalisme édulcoré et pleurnichard, psychologie conventionnelle et superficielle, poésie qui se traîne à terre. De la fantaisie de bonne éducation dans le Parasite, quelque verve satirique dans le Mur mitoyen. Par défaut de sincérité et par faiblesse, les comédies poétiques de Pailleron, qui parurent si agréables à
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tendant de plus en plus à étudier avec minutie ce ijuc Emile Bergerat appelle justement : la prose de la vie.
Hélas ! il faut hien ajouter que c'est aussi l'incompatibilité entre Augier et la poésie. Un homme au moins
répoquo où elles lurent jouées, s'éclipsent à tous les rangs, et on ne songe même plus à les invoquer comme lémoit^naifes de la littérature ou de l'esprit dun moment. Toutefois l'aimable et anodin Monde où Ion s'ennuie brille encore au second rang.
— I^our les mthïies raisons exactement (absence de vérité humaine, pauvreté de la poésie) les comédies de (Camille Doucet antérieures à <elles de Pailleron {le Friiil défendu (1857), la Considération, 1860) ont été écartées de l'histoire littéraire. Jules Sandeau, recevant Camille Doucet à l'Académie française 186(5) lui disait... « Dans l'Avocat de sa cause vous persifliez agréablement l'arbre du bel esprit chez les femmes, et nous y prenions un plaisir extrême. •> Nul ne pourrait aujourd'hui prendre un plaisir extrême aux comédies de Camille Doucet, parce que nul n'écrirait plus comme Jules Sandeau dans son discours académique de 186G. Le goût change : convenons qu'il s'améliore.
Jean Aicard à son tour semble avoir eu dessein de continuer la comédie bourgeoise, en écrivant le Père Lebonnard. C-elte comédie dramatique exerce de l'action sur le public. Elle procède entièrement des comédies dramatiques de Ponsard et d'Augier. Elle est peut-être un peu plus vieille. Sa générosité et son optimisme ont de quoi satisfaire les bonnes gens. Malheureusement le Père Lebonnard prouve, plus que les ouvrages qui l'ont de longtemps précédé, le désaccord essentiel entre la poésie et la comédie bourgeoise, réaliste — et moralisatrice. Jean Aicard, prompt à s'expliquer ou à se justifier, ou à s'excuser, a écrit: « Aussi loin de la pompe tragique que des magniticences lyriques, deux choses (jue le iouble esprit sceptique et positif de notre époque ne semble pas appeler, — le poète pourrait retrouver une langue directe, comme spontanée quoique en vers, sobre de métaphores, ayant l'allure même de la parole venue librement dans la vie ; dont le mérite poétique serait dans la force de pénétration que donne le vers, dans l'élan particulier, incomparable, que comnmniquent au mouvement général de la parole le rythme, la rime, la puissance propre du vers. » Et Jean Aicard compare sa poésie à celle de Molière, de La Fontaine, de Victor Hugo, de Musset. Reste à savoir si les vers du Père Lebonnard sont de la poésie. Il n'est pas inutile qu'on le sache. Il est assurément indispensable de le savoir. C'est une raison pour lire le Père Le-
se rencontra dans le monde littéraire qui ne fut jamais, jamais, jamais poète : Augier. Cet homme écrivit beaucoup de vers. Un genre littéraire se rencontra dans le milieu du dix-neuvième siècle qui ne comportait plus, plus la poésie : la comédie. Augier écrivit beaucoup de comédies en vers et beaucoup plus encore de vers de comédie.
On raille Ponsard : on cite les vulgarités de ses vers prosaïques. Les vers d'Emile Augier étaient la vulgarité et la prose smême. Ses vers n'ont aucun rythme. A peine ont-ils des rimes ! et ces rimes ne sont point des rimes de qualité. La langue, par surcroît, est détestable. Que de vers ne peuvent être considérés comme
bonnard. Lisez-le et vous en direz des nouvelles à la postérité.
Jean Aicard, barde provençal, aède toulonnais, a beaucoup écrit : des poèmes lyriques, des drames en vers, des romans en prose. Il est un écrivain discuté. Mais il a la faveur d'être un écrivain discuté depuis longtemps. J.-J. Weiss déclara à propos d'une des plus importantes pièces de Jean Aicard, Smilis : « Je n'en veux pas trop à Smilis. A l'occasion de Smilis^ j'ai relu le poème Miellé el Noré, du même auteur ; qu'il est joli, le flic floc par où s'ouvre le poème 1 qu'il a de la fraîcheur I. qu'il nous met bien dans l'oreille le bruit de la petite rivière provençale, courant, limoneuse, sur les cailloux 1 O ubi campi ! O vallée du Tholouet et de la Napoule ! O rives de l'Arc aux pieds des monts lumineux 1 O bocages plantés d'oliviers l O blanches feuilles ! O soleil ! Mais Smilis. Oh ! Smilis ! » Depuis lors, on a été maintes fois réduit à répéter le jugement de J.-J. Weiss, et à dire pour conclure : « Mais Smilis l ah l Smilis ! » Cependant, Jean Aicard n'a pas recommencé sa tentative de comédie bourgeoise. Le Père Lebonnard reste isolé dans son œuvre. Jean Aicard s'est attaqué à Shakespeare et à Molière. Il a écrit un Olhello, un Don Juan. Il a écrit aussi de grands drames d'un romantisme flamboyant et terne : la Légende du cœur, le Manteau du Roi. Il n'a pas d'idées neuves, mais il est brave homme. Il a foi dans l'avenir de l'humanité. Il est compatissant à la soufl'rance, il a le cœur tendre. Il écrit des vers avec une remarquable facilité naturelle. 11 a été élu membre de l'Académie française en l'année 1909.
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des vers français que par des observateurs très indulgents ! Lisez dans la Cigiie.
Je ne connais que vous plus stupide que moi.
Imite-moi plutôt que mourir, h ton âge.
Chacun selon sa force, et par même raison Que tu prenais du vin, je prendrai du poison.
... Au seuil du bon chemin que déjà je suivais Kt m'avez sans respect poussé dans le mauvais.
Nous avons entendu l'entretien au complet.
Je l'estime d'autant qu'elle a bien combattu.
Je croirais sagement et sans tant discourir. Qu'allant do votre gré dans la sombre demeure Vous avez vos raisons pour avancer votre heure.
Défaillances de style, inconeclions, lourdt-s chevilles : tout se rencontre en ces vers d'Emile Augier. Mais, poncif d'esprit et d'âme, il lui plaisait infiniment de traduire en termes poncifs des idées et des sentiments poncifs, et la sagesse des nations s'exprimait bassement par sa voix. Il croyait en ses vers ennoblir les vulgarités et rendre les trivialités augustes. Si Augier a écrit Gabrielle, c'est sans doute pour que nous sachions bien à quel point ce poète se trompait.
0 nature immortelle !
Pénétrantes senteurs de la feuille nouvelle, Tranquillité des champs au soleil prosternés Est-ce là cet amour dont vous m'entretenez ?
Puisqu'il n'est rien de tel qu'écouter pour entendre.
Je suis guéri de cette femme Et son indifférence est, un puissant dictame.
Pour parler De ce sexe volage au vent comme la plume.
Déborde, maintenant, déborde, ô désespoir !
Elle ne m'aime plus, qui l'aurait pu prévoir !
Oh ! je sens tout mon cœur sombrer en ce naufrage.
Maman, la blanchisseuse est là !
Dis à la bonne De recevoir le linge...
Mieux vaudrait, si Ton est poète, renvoyer la bonne ou la blanchisseuse. Non point, certes, que ces détails d'un réalisme précis soient dépourvus de force comique ou d'intérêt dramatique, et on ne dira point comme à Gabrielle son mari :
Je t'ai vue à ces détails vulgaires Bailler de si bon cœur que j'ai fait le serment De ne t'induire plus en pareil bâillement.
Non, mais on dira que la convenance est dans la littérature française une indispensable vertu et qu'il ne convient pas qu'on écrive des vers, lorsque l'on n'est point du tout poète, et qu'il ne convient pas, pour dénombrer les mille et un détails de l'existence commune auxquels la comédie de mœurs doit son pittoresque, d'employer la langue que Augier appelait assurément la langue des dieux... En 1870, la ville de Vienne dont s'enorgueillit avec mesure le département de l'Isère,