‹ Le théâtre des pòetes, 1850-1910Chapitre 6 sur 39 · PONSARD KT AUGIER · texte numérisé non relu

PONSARD KT AUGIER

célébra « son <j^lorieux enfant » Ponsard. Elle se llatta que la statue de François Ponsard perpétuerait le souvenir de son nom et Tadmiration pour son œuvre. Les fêtes d'inauguration furent dij^nes des pieux sentiments des Viennois lettrés. C'était le printemps. Partout des fleurs! Emile Augier écrivit des vers en l'honneur de Ponsard son ami, son maître. Poète, va !

Te voilà revenu pour toujours dans ta ville, Tranquillement assis sur un trône d'airain Le seul que n'atteint pas la tempête civile, Le trône du travail idéal et serein !

Pour te mieux accueillir, la cité maternelle A convoqué le ban des pays d'alentour, Dans la foule accourue à la bonne nouvelle Tous tes amis sont là saluant ton retour.

Cache-toi, poète, cache-toi! Barbey d'Aurevilly citait alors ces vers avec une allégresse féroce. Inutile allégresse! Vaine férocité I La comédie en vers était morte, morte par la faute des circonstances, avec le concours de Ponsard et d'Augier... Mais le modeste lyrisme d'Augier inaugurant la statue de Ponsard, étaillégitime. Tous deux, écrivant leurs comédies en vers, ne s*étaientils point rattachés solidement à la tradition française, alors que les romantiques l'avaient délaissée avec un dangereux éclat, tous deux, poètes incapables de rêver, de planer, n'avaient-ils point observé d'assez près la vie et les hommes, et gens de bon sens autant que poètes de l'école du bon sens, n'avaient-ils point préparé le théâtre social par lequel la littérature dramatique française s'est depuis 1860 enrichie et comme renouvelée !

Théodore de Banville fut un homme heureux dans une époque malheureuse. Il fut heureux avec impertinence. Le bonheur rend égoïstes, même les poètes. Banville négligea jusqu'à l'excès les rudes préoccupations de son temps. Il ne fut jamais troublé par l'évolution des esprits et rien ne lui fut plus étranger que les questions sociales. Il était poète. Il chantait. Il s'amusait à écouter son chant. Il chantait encore. Il regardait les ruisseaux couler, et la nature en fête et le soleil élincelant. Son âme était étincélante elle aussi, elle était dans une fête perpétuelle, et Banville regardait couler gaiement sa vie comme les ruisseaux aimés des poètes... On discutait, on disputait, on se demandait avec inquiétude quelles étaient les fins de Thomme, on était sombre, on était triste. Théodore de Banville chantait. Il était poète, vous dis-je...

Ses contemporains le méconnurent un peu parce qu ils ne le comprenaient pas entièrement. Banville était trop simple pour eux! Banville n'était pourtant pas isolé complètement dans l'allégresse de ses rêves.

THEODORE DE HANVILLE 11»

Il trouvait parmi toutes les littératures des compagnons familiers. Il s'en faisait des inspirateurs, des maîtres au gré de son caprice. Il vivait avec eux selon les dispositions de l'heure, et il les aimait tous bien tour à tour... Alors, il les imitait comme en se jouant et comme pour leur être agréable. Il était pour eux un disciple 'à ([m ils ne devaient pas trop se fier. N'était-il pas toujours prêt à les abandonner en son insouciance légèx'e à l'instant môme qu'il paraissait le plus docile à leurs enseignements... Il était pénétré de Shakespeare. Il était imprégné de Molière, et même de la tragédie classique, et certainement <le la comédie classique; et toute la comédie italienne se résumait en son œuvre, et le romantisme y aboutissait. Théo[)hile Gautier y aboutissait, le bon (iautier capricieux du Tricorne enchanté et de Pierrot Posthume. Théodore de Banville a beaucoup de maîtres qu'il suit avec une amicale liberté ; mais il est le fils rieur et cascadeur du père Hugo... Qui l'eût dit, quand il écrivait ses pièces avenantes, qu'un jour Banville aurait autant de disciples (ju'il avait de maîtres ? Qui l'eût dit I On considérait Banville comme un esprit charmant et facile, comme une Ame futile et ingénue, comme un poète d'une adresse prestigieuse aux exercices indéfiniment variés du vers. Il passait en chantant, et la brise allait emportant jusqu'au souvenir de sa chanson... Mais non, cette chanson gracieuse résonne encore dans tous les poètes. L'influence de Banville sur les poètes d'aujourd'hui est universelle, est énorme, est écrasante. Écrasante! Pourquoi? N'en faisons pas reproche à Banville si les poètes de notre époque sans poésie l'imitent avec servilité. Banville est la joie poétique de vivre. Nos poètes ne sont pas joyeux de vivre et c'est à peine s'ils sont

poètes. Pour se persuader qu'ils sont poètes et que la gaieté les anime eux et leurs poèmes, ils reproduisent Banvile et tâchent à le recommencer. Peut-être même que cette influence de Banville n'est pas près de finir puisqu'elle s'épanouit dans l'œuvre de celui qui est le plus spontané de tous les poètes lyriques et dramatiques : dans l'œuvre d'Edmond Rostand... Et séparez, s'il vous plaît, les genres littéraires : il arrive néanmoins que Banville, qui fut lyrique essentiellement et ne le fut jamais plus que dans ses poèmes dramatiques, exerce surtout son action rayonnante sur le théâtre. Banville était venu au théâtre pour se distraire de son plaisir par un autre plaisir. Il badinait avec la muse Thalie qui, indulgente, bonne fille et amusée déjà, lui disait :

J'y consens ; dans tes rages, Flétris par les derniers outrages, Mes trésors printaniers. Je dédaigne un cœur lâche ; Sois rude et triomphant,

Mais tâche De me faire un enfant !

Banville fit subir hardiment beaucoup de derniers outrages à l'aimable Thalie et il lui fit un grand nombre d'enfants. Ces enfants se sont répandus sur le monde littéraire et y ont imposé leur domination par leur sourire ; et les poètes même, à qui cette domination est importune, jugent que ces enfants sont encore bien jolis à voir.

Jolis... jolis! Ils n'ont pas (Hé faits cependant selon les règles. Banville devint auteur dramatique pour narguer les lois du théâtre. Voici un homme (]ui n'eut rien de commun avec Scribe ou avec Sardou ! Il muse au cours de ses pièces, qui font ce qu'elles peuvent pour être des pièces mais ne réussissent pas toujours à le devenir.

Les héros faciles et charmants, qui circulent gracieusement dans les décors de légende, de féerie et de rêve où s'égare Banville, ne semblent pas du tout avoir été analysés par un psychologue bien sérieux. Ils se moquent de l'analyse et de la psychologie. Et croyez-vous que Banville ne s'en moque pas lui aussi ! Alors ces héros attrayants sont très libres d'allures. Ils ont des sentiments d'une vivacité extraordinaire. Lorsque le jeune Achille est amené par sa mère Thétis chez le bon roi Lycomède, où il se cachera sous le nom et la robe de sa sœur Iphis, il devient instantanément amoureux de Déidamia :

Dieux! Ouelle est cette vierge si belle! Telle, faisant éclore à ses pieds Tasphodèle Parut Cypris, et tçUe en nos boisArtémis Accourt dun pas léger.

Le pauvre Achille parle bien et il aime tôt. Déidamia n'aime pas moins vite. Elle confesse sans retard le « coup de foudre ».

A l'heure même où nous nous rencontrâmes

Le même trait de flamme a brûlé nos deux âmes.

Il est vrai qu'un si grand amour n'empêche pas Achille de partir sans hésitation pour Ilios où il accomplira jusqu'à sa mort prévue la tâche que les dieux lui ont destinée. Lorsque le comte Olivier d'Atys aperçoit Plorise, subitement il l'aime.

Oh ! dites, quelle douce Musique, cette voix ! Un ruisseau dans la mousse Murmure et chante ainsi.

11 est vrai qu'après avoir menacé de l'arracher à tous, il la laisse partir sans difficultés... Ainsi font les petites marionnettes ! Elles font même des tours qu'on n'attendrait pas d'elles. Et il arrive que certains personnages de Banville soient incohérents et, s'il vous plaît, contradictoires. Dans Florise encore, le pâle et maigre Jodelet est représenté comme la personnification de l'amour idéal et sans espoir. Il aime passionnément Florise parce qu'elle est l'art et parce qu'elle est la beauté. Il cite très sympalhiquement et très sincèrement le vers de terre amoureux d'une étoile... Soudain il ne parle plus que de victuailles.

Avec Florise encor nous avions faim Parfois, assez souvent peut-être; mais enfin Son talent merveilleux qui dans tout genre excelle Fit qu'un peu d'or venait rire en notre escarcelle î

L'intrépide idéaliste s'est transformé subitement en un terrible matérialiste. Ainsi font, font les petites marionnettes.

Mais elles le font avec tant de bonhomie. Elles s'agitent avec une si franche liberté. Banville n'a jamais voulu emprisonner son imagination dans le

carcan des règles dramatiques : il ne s'esl servi des règles (jue dans la mesure où elles pouvaient soutenir son imagination...

11 lui a plu de confronter en des dialogues radieux de lyrique éloquence les dieux et les déesses de l'Olympe ou les héros et les héroïnes que nous aimons encore comme des dieux et des déesses. Il est allé chercher dans la Grèce antique des personnages magnifiques de gloire, de beauté et de simplicité dont il pouv^iit nous faire croire ([u'ils étaient tous poètes comme lui et qu'ils étaient tous poètes à sa façon. Ah 1 il s'est bien soucié d'être Grec, véritablement, en faisant de la Grèce le pays d'élection de ses rêves enchantés! Ah 1 il s'esl bien soucié du réalisme et de la réalité I Candide, Zola se demandait à propos de Déidamia si, pour se faire une idée exacte de la Grèce à son berceau, nous ne devions pas étudier les mœurs des peuplades de l'Océanie contemporaine. Ah 1 Banville s'est bien soucié d'étudier les nueurs des peuplades de l'Océanie contemporaine et de se faire une idée exacte de la Grèce ! Il s'est installé dans l'Olympe comme dans sa propre demeure et il y a tout arrangé à sa guise. Il a convoqué les immortels et les demi-dieux. Vénus et Diane, et Mercure et Eros, et les satyres et les néréides, et les nym})hes se sont empressées autour de lui... Et Banville les a reparties à travers des paysages vagues et séduisants comme eux, ou bien dans une clairière, avec des lapis d'herbe, des ombrages, des ruisseaux et des cascades dont on entend le murmure par intervalles, avec, dans le lointain, les sommets de l'Olympe couverts de neige ; ou bien chez la déesse Vénus aux [>ortes de la ville de Cylhère. Et voici : « un palais d'été dont les colonnes peintes^ les salles bâties à ciel ouvert

2i LE THEATRE DES POETES

et les constniclions prolongées au loin se mêlent à des jardins de lauriers-roses. Aux portiques pendent des guirlandes de fleurs et de feuillages. Sur les murailles des flûtes et des lyres. Une statue de l'Amour enfant, nu et appuyé sur un arc ; une fontame jaillissante dont l'eau retombedans un bassin d'or. Jardinières de marbre sculpté d'où s'élancent de grandes fleurs éclatantes; lits couverts de riches étofl'es d'Asie, meubles d'ivoire. Sur une table de. mosaïque sont posés un coffret d'où les riches joyaux débordent, et un miroir à main en or poli. On est au milieu d'un jour d'été brûlant où tout languit et frissonne dans la lumière blonde », — ou bien, dans un paysage de l'île de Scyros sur le rivage de la mer Egée. Au fond, la mer tranquille au delà de laquelle on aperçoit les trois petites îles du golfe. A gauche, une large grotte dans laquelle on entre par le rivage et dont le fond, percé à jour, s'ouvre sur une galerie naturelle qui est censée se perdre sous les flots... Paysages mystérieux et féeriques où les déesses et les dieux sont eux aussi « censés » vivre leur vie véritable... Mais Banville ne peut soufl'rir que les déesses mirent, dans les miroirs en or poli qu'il dépose avec prévenance sur les tables de mosaïque, des visages trop pâles... Il laisse à ces habitants de l'Olympe ou des lieux avoisinants l'auguste et familière simplicité des âges préhistoriques, et aussi l'harmonie lumineuse que la civilisation hellénique leur apporta... Mais il anime d'une vie plus vibrante leurs figures aux traits si réguliers, il les orne de parures brillantes et scintillantes, éclatantes à toutes les lumières. Il fait de l'Olympe, un peu austère et nu que dépeint la légende, un Olympe éclairé a giorno rutilant et resplendissant, un véritable Olympe de gala.

El, pour peu que Banville abandonne ce monde divin — divin el poétique, il se réfugiera dans le monde ('gaiement poétique et piresque divin des vieux contes délicieusement naïfs et des adorables fées toujours jeunes, — là il rencontrera Biquet ù la Houppe — ou dans ce monde irréel et falot que peuplent Colombine et le beau Léandre, ou dans ce mondé mystérieux encore cl romantique mais plus proche de nous, où débordent cl ruissellent des folies de verdure, et où s'est perdue, «'t attardée la fée Urgèle pour y causer longuement avec Pierrot, ou dans ce monde plus proche encore de nous mais qui persiste à tout ignprer des plates vulgarités de la vie, car il ne s'enthousiasme que pour Tari — el là triomphe Florise, — ou dans ce monde plu* proche encore de nous qu'emplit Gringoire (par mégarde Banville n'écrivit point la pièce en vers) le misérable, le pitoyable Gringoire qui n'est pas un homme comme les autres hommes puisqu'il est un poète !... VA tous, dieux, demi-dieux, héros, princes et poètes, lasscmblés ou dispersés, chantent l'amour, la femme, la beauté, l'amour, l'amour.

^'ois, ta main désarmée Brille et tremble; ton sein frémit, tes yeux errants S'alanguissent, voilés de larmes et mourants; Tu te sens défaillir et le sang abandonne ïa lèvre pâlissante. 0 tille de Latone I Ta voix harmonieuse est comme un chant d'oiseau, Ton col penche, lassé ; ta taille de roseau Sur mon bras glisse et ploie ainsi qu'une liane : C'est l'amour I

L'Amour! C'est l'amour ! C'est toujours l'amour ! Et tous chaulent l'amour puisqu'ils le voient partout et

partout le ressentent, et puisque la nature elle-même commande à tous d'aimer :

Entends les rossignols qui chantent leurs amours,

Entends, l'herbe et la mousse ont de charmants discours ;

Vois dans l'immensité souriante et sereine

Les astres ; c'est Famour vivant qui les entraine.

C'est par lui que la rose, âme des nuits d'été,

Ouvre son grand calice ivre de volupté ;

Vois sur le ruisseau clair et sur les eaux stagnantes

S'agiter par essaims des ailes frisonnantes.

Elles savent pourquoi tout s'embrase, et l'amour

Leur a dit que le mois des fleurs est de retour.

Vois briller la rosée, et sur les herbes folles

Étinceler le corps doré des lucioles

Qui rythment les sillons de leurs ailes de feu.

Une lueur d'argent enveloppe l'air bleu

Et tout te dit d'aimer et tout te dit de vivre,

Et cette ombre et l'odeur des feuilles qui l'enivre

Et la rose qui trône au milieu de sa cour.

Ces pleurs, ces bruits, ces voix, ces parfums, c'est l'amour !

Et parce que c'est l'amour, et parce que Banville est un poète lyrique, Banville écrit des pièces où il chante incessamment l'amour. Laissez aller le bon poète lyrique et laissez-le se perdre un peu aux détours des actes et des scènes. Écoutez seulement la musique incomparable de ses couplets infatigablement égrenés. Et ne jugez pas comme Vénus, de sa proie détachée, les couplets monotones.

Toujours le même ciel et ses saphirs moroses ! Toujours le même azur ! toujours les mêmes roses !

Banville ne se lasse pas de chanter : il est un dramaturge qui n'abandonne jamais sa lyre !

Ce lénor effréné a du moins Tespril do ne jamais se servir de sa lyre pour frapper à bras raccourcis sur ses contemporains. Il chante, il invite à chanter, à danser si l'on veut. Mais il a pris le parti de ne s'étonner et de ne s'offusquer de rien. On dirait qu'il ne voit pas son époque. En tout cas il la ' voit distraitemwil, il ne l'observe pas. 11 n'est pas homme à réformer, de force ou de ^ré. 11 n'a d'ailleurs pas beaucoup d'idées. Il n'a même pas d'idées du tout. Il se joue à la surface de la vie. 11 ne prend pas la peine de réfléchir profondément. Est-il nécessaire que les poètes réfléchissent profondément? Est-il nécessaire que les poètes aient l'aptitude à réfléchir profondément ? Est-il nécessaire que les poètes soient très intelligents? Ce n'est pas nécessaire. Ce n'est pas utile. Ce peut être dangereux pour la poésie, car l'exaltation lyrique tombe si le raisonnement prend son vol .

Cependant Banville exprima des idées à son insu, précisément parce qu'il n'en avait pas. Il donna de fortes leçons aux hommes de son temps, précisément parce qu'il avait dessein de ne rien leur enseigner. Son œuvre est une protestation éclatante contre l'abus des idées et contre l'intluence pernicieuse des idées sur les esprits modernes. Alors les poètes eux-mêmes sont obsédés par les idées, par les philosophies ; ils s'avancent chargés de leurs méditations et comme succombant sous le poids. Ils attristent les hommes et ils les affaiblissent. Banville va gaiement parce qu'il va librement. Il ne s'est point encombré, dans sa course à travers le monde, d'un lourd bagage philosophique. Un écrivain, qui

mourut assez jeune pour qu'on lui trouvai du talent, Jules Tellier dit : « Il a Tâme d'un enfant ou d'un Dieu; l'Univers lui apparaît comme une immense et splendide féerie. » Laissons les dieux tranquilles: n'est-il pas, au surplus, malaisé de deviner ce que peut être l'âme d'un dieu? Banville a donc, s'il vous plaît, l'âme d'un enfant qui regarde avec des yeux émerveillés les splendeurs de cette féerie qu'est l'univers, et ajoute encore à ces splendeiffs en les racontant, en les décrivant, en les évoquant. Aucune révolte en lui, aucune inquiétude : il admire, il est heureux. Voilà une bonne philosophie.

La nature ne saurait être cruelle: elle est belle. Les êtres ne sauraient être méchants: ils sont bons. La laideur ne saurait être laide : elle participe de la beauté universelle, elle est belle. Allons dans la vie, frémissants de cet optimisme que rien, rien, rien ne déconcerte; et vivons dans la joie puisque nous vivons dans la beauté: Voilà une bonne philosophie.

Très obligeamment, ou mieux et simplement pour son propre plaisir, car il est trop heureux pour être altruiste, le poète augmente la joie de vivre et la beauté de la vie en chantant. C'est sa mission sociale, à lui.

Sans repos je me suis voué Au dessein d'embraser les âmes, Peut-être ai-je encore secoué Trop peu de rayons et de flammes !

Banville secouera encore et jusqu'au bout, des rayons et des flammes et jusque en ses œuvres dramatiques, il chantera inépuisablement l'ivresse de vivre et de s'épanouir dans la beauté... Voilà une bonne philosophie !

En SCS œuvres dramatiques surtout î Théodore de Banville écrit Florise pour promulguer des dogmes en chantant. Il ne s'aperçoit peut-être pas qu'il dogmatise ou qu'il vaticine... Mais lyriquement, il prêche et, poète, que prôche-t-il? Il prêche que nous avons le devoir de vivre pour l'art, pour la beauté, et que notre existence est vaine si elle n'est pas vouée à l'idéal. Florise le dit avec une gravité pleine de componction, après avoir failli abandonner l'Art :

L'art est une patrie aux grands cieux éclatants, Où vivent, en dehors des pays et des temps, Les élus qu il choisit pour ses vivantes proies; Et ceux-là, donnez-leur vos demeures, vos joies. Tous les honneurs ; toujours leurs cœurs inconsolés Pleureront, car ils sont chez vous des exilés !

On ne consentira jamais trop de sacrifices à l'art, à i'idéal : écoutez encore Florise :

Soyez brave Comme il sied à celui qui s'est dit mon esclave Pendant un jour; et si l'Art, mon maître et mon Dieu, Veut embraser ma lèvre à son charbon de feu. Par la mâle splendeur de quelque renommée Je serai digne aussi que vous m'ayez aimée. A vos premiers accents mon être a tressailli, Et je les savourais d'un cœur enorgueilli. Si, vouée à ce Dieu des paroles vivantes Qui m'a choisie et mise au rang de ses servantes Je n'eusse appartenu, porte-tlambeau du jour, A quelque chose encor de plus grand que lAmour I

Ainsi, Banville, chantre de l'amour, atteste qu'il y a quelque chose de plus grand que l'amour, c'est l'idéal, et qu'à l'idéal il faut tout sacrifier.

Qiie le drame se lève et nous dise : C'est moi î Nous le suivons, ce Dieu, notre amant, notre roi ' Le reste, le foyer, les baisers d'une mère Les enfants, tout cela pour nous c'est la chimère!

Évidemment, Banville ne célèbre pas ainsi la vie l)Ourgeoise et peut-être que, en recommandant Jes sacrifices à l'idéal, il risque d'entraîner certains désordres sociaux. Cependant, lorsque Célidée, après le départ de Florise et de ses camarades, examine mélancoliquement le sens de la vie, Banville accorde presque sciemment à la vie un but très noble d'action vaillante et généreuse, qu'on pourrait proposer sérieusement aux bons auditeurs des Universités populaires d'hier et de demain :

La vie ! Elle ressemble à ce jour dont tu vois

Tomber le soir tremblant sur la cime des bois !

Au matin, sous la douce aurore qui l'effleure,

Le fier jeune homme voit venir vers sa demeure

Les illusions, puis l'amour, Tespoir vermeil

Et les passions, groupe adorable et pareil

A ces gais histrions, qui, la lèvre entr'ouverte,

Sont descendus vers nous de la colline verte !

Tous ces hôtes sont fous, riants et querelleurs ;

Les uns portent des luths et des chapeaux de fleurs;

Les autres laissent voir la tristesse suprême

Sur leur bouche de rose, et murmurent : Je t aime I

Mais lorsque le soir vient, quand le jeune homme est vieux.

Quand sa vie hélas ! proie offerte aux envieux,

S'efface, quand son front a pâli sous l'étude,

Il reste face à face avec la solitude.

Et voit passer, conduits par. l'antique Destin,

Sur le même coteau ses hôtes du matin

Mais lassés et vieillis, Vun emportant son masque

El Vaiilrc son couteau. Dans la brume fantasque Le groupe rayonnant disparaît et s'enfuit Et lui qui voit pàiir ses rôves dans la nuit Il leur crie, abattu, mais l'ùme encore éprise : Adieu bonheur ! Adieu jeunesse !

Ou les chanspns des poètes sont dépourvues de signilication, ou nous devons conclure que Banville a une philosophie sociale beaucoup plus nette et plus sûre (ju'on ne s'y attendait. La vie n'est pas complète si l'homme n'est pas utile. La vie doit être vouée à un idéal, (juoi que l'homme puisse en souflVir. Florise, délaissant Olivier pour l'art, manque-t-elle de sensibilité profonde, manque-t-elle de réalité, de vérité, ou, comme le dit Auguste Dorchain, d'humanité ? Poète contre poète I Discutez et chantez I

L'art est sublime, il peut, un jour, Faire qu'on chante et qu'on oublie...

Il ne remplace pas l'amour !

— Tu n'es pas humaine, ô Florise !

Eh quoi ! sans craindre un repentir, Rien qu'en partant ton cœur se brise.

Imprudente, tu veux partir ?

Mais alors, puisque Olivier t'aime.

Puisque à ce noble et jeune amant Ton àme a volé d'elle-même, Tu crois donc que tout cela ment ?

Non, Florise, reste amoureuse !

Si cette heure allait s'envoler ?

— Garde l'amour pour être heureuse ; Garde l'art pour te consoler !

Ainsi conseille le prudent moraliste Dorchain en son lyrisme circonspect ! Plus hardiment lyrique, c'est Ban-

ville qui est le plus ardent apôtre social : il demande aux hommes de renoncer même au bonheur pour agir, <Je subordonner tout à leur foi en Tidéal, d'être héroïques, et sublimes... Voilà une bonne philosophie !

Mais Banville n'insiste pas. Et peut-être que Banville n'est pas apôtre à bon escient. Et s'il chante l'action, lui le chantre de l'amour et de la joie et de la beauté, c'est sans doute parce qu'elle lui paraît digne d'être aimée comme l'ensemble somptueusement magnifique des êtres et des choses, parce qu'elle est une joie et une beauté nouvelles.

Ne nous y trompons pas en effet, ou ne nous y trompons que dans la mesure où cette erreur peut nous être agréable : tout en lui est fantaisie. La fantaisie est l'émanation de son âme.

Est-il oiseux de se demander si un poète fantaisiste est sincère? Il s'amuse sincèrement, mais il s'amuse. Dans le Baiser, Pierrot met directement en cause Paris 'Ct les Parisiennes.

Oui, tout ce que Virgile admirait chez Phyllis Et qui brille encore mieux chez nos Parisiennes, Mon Paris — car il n'est de fête que les siennes — A les plus clairs regards et les plus douces voix. Il nous prête ce soir sa parure, et je vois Des dames, emplissant leurs robes étoffées. Qui dans leur petit doigt valent toutes les Fées.

Cette idée, assurément, n'est pas insoutenable, mais Banville n'était que bonne grâce ; et il jugeait impos-

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sible de ne pas adresser aux daines de Verdun, de Montélimar ou de Montauban des compliments que son caprice lui avait inspirés pour les dames de Paris. 11 est avec la poésie fantaisiste des accommodements, et le couplet sur Paris devint, à l'usage des « tournées », ce couplet-ci où la banlieue et les départements trouvent des raisons d'être satisfaits !

Oui, tout ce que Virgile admira cliez Ptiyllis

Qui, du temps de léglogue, était une merveille,

Car cette ville où rit une clarté vermeille

A les plus clairs regards et les plus douces voix.

Elle nous a prêté sa parure, et je vois

Des dames, emplissant leurs robes étotîées.

Qui dans leur petit doi^t valent toutes les Fées.

O pi)èle! ù rêveur! ù farceur! Mais alors pourquoi mêler Virgile à cette alïaire, et qu'importe l'églogue à ces dames en robes étoiVées, et que vient faire ici cette clarté vermeille qui est vraiment de bonne composition j)Our rire dans les villes des Flandres autant que dans les villes de la Provence ou de la Gascogne? Fantaisie ! Ce mot ne s'analyse pas. On doit juger de la fantaisie par ses effets raisonnables ou extravagants. Mais parce que le poète a de la fantaisie, il n'est certainement pas 1res sérieux, même lorsqu'il est le plus sérieux. Il rêve eu badinant et tout ce qu'il rêve est cocasse, fantasque et bariolé, baroque même. Soyez séduits, ne soyez pas dupés, même si son romantisme flamboyant ajoute encore aux miroitements éblouissants de son rêve irisé. Souriez donc du sourire extasié de ce rêveur qui rêve tout éveillé, et qui transpose même la réalité en rêve à tel point qu'elle devient, elle aussi, irréelle et poétique !

Sourions avec lui, mais prenons bien garde qu'il sou-

rit, ot suivons sa fantaisie déréglée, oui, suivons-la sans même savoir où elle nous mène, mais en sachant par avance qu'elle peut nous mener loin... Sans doute trop d'éléments se rassemblent-ils en cette fantaisie... Tantôt l'ironie légère domine et Eros nous agrée lorsqu'il dit, narquois, au satire Gniphon :

lacchus aime la jeune vigne ; Le coudrier est cher à la blanche Phyllis ; La naïade à l'œil glauque aime à cueillir des lys ; Le laurier glorieux qui garde une chimère. Plaît à Phébus ; le myrte en fleurs plaît à ma mère. Le rouge automne plaît aux bouviers diligents; Les belles aux bras nus plaisent aux jeunes gens Et toi, tu ne plais pas aux belles, je m'en lave Les mains 1 . . .

Naturellement vous ne trouvez aucune raison plausible pour que Eros fasse cette énumération fantaisiste avant de constater la disgrâce de l'amoureux quand même, Gniphon. Le poète fantaisiste est l'humoriste de la poésie. Il abhorre la logique, ou s'il l'emploie c'est dans le développement des idées les plus illogiques... Et on appelle cela la verve funambulesque, et elle plaît par son imprévu lorsque elle est comme ici infiniment libre en sa légèreté Ailleurs, la fantaisie deviendra plus systématique : Banville, si prompt à diviniser les hommes et surtout les femmes, humanisera les dieux et les déesses. Vénus a des coqu^etteries de demi-mondaine ; et Diane a tôt fait de la juger sans indulgence.

Sa chevelure est d'or, son visage de lys ! Tout lui sourit ; chacun la fête, chacun l'aime, V'ulcain, Mars, Adonis, Anchise, Phébus même.

Hommes et dieux, sans cesse un flot grossit le cours Sans cesse débordé de ce lleuve d'amours; Mais ses larmes, sa voix, ses regards, son sourire, Tout crie en elle : ayez pitié de mon martyre ! Par grâce, adorez-moi : Ses yeux toujours vainqueurs Se baissent constamment pour ramasser des cœurs, Et cette reine, aux yeux de flamme, aux bras avares, En chercherait, je crois, jusque chez les barbares; Certes, quand on ne craint ni honte, ni mépris, Il est aisé d'avoir des amants à ce prix 1

Junon est une belle t'uiio, jalouse, envieuse. Pallas est un dragon de verlu ; mais [)ourquoi donc alin d'éviter qu'on l'embrasse, a-l-elle besoin de garder son casque et sa cuirasse ? Hébé a un joli minois : une délicieuse servante de cabaret ! Apollon, poète présom[>lueux, n'est qu'un rûcleur de lyre. Mars est un soudard... Diane est donc heureuse de fuir ces déesses qui sont des méchantes femmes et ces dieux ([ui sont des hommes assez brutes. Et voici qu'elle se dispose avec délices à faire dans la forêt un petit festin simple et champêtre ; les nymphes cueillent des fruits, les mettent dans des paniers qu'elles font d'une large feuille et de quelques branches légères, puis les apportent sur la mousse où Diane s'assied avec elles près de la cascade ;

Je vais donc me servir un repas à mon goût Et pouvoir dénouer ma ceinture, et surtout Oublier un moment l'Olympe et l'ambroisie !

Mélile.

Quoi ! vraiment, se peut-il que l'on s'en rassasie ? On dit le ciel si riche et l'Olympe si beau !

Diane.

Ah ! Mélite, un palais, un vertige, un tombeau ! Là-bas tout resplendit des feux des clirysoprases

m LE THEATRE DES POETES

Mais la satiété jusque dans leurs extases Suit les Olympiens sur ces brillants sommets. Et ce rêve immortel qui n'en finit jamais ! Quel ennui !

Diane est bien délicate ! Mais cependant, Banville évite le burlesque de Meilbac et Halévy. Il ne fait pa& de ses dieux des ganaches. Il plaisante gentiment avec eux et les raille non sans vivacité, mais sans trivialité. Sa parodie demeure une fantaisie de poète. Le poète n'abdique pas entièrement, même lorsque la fée Urgèle et Pierrot échangent des propos incohérents dans le bois trop parisien de Viroflay ; prétendent qu'il faut quelquefois être brave et se taire sans murmurer ; parlent de Thésée et de Scévola, des grands Magasins du Louvre et de la police correctionnelle, de Rothschild et de Zola, et dans leur bavardages mêlent les facéties et les turlupinades, les calembours et les calembredaines...

Que d'éléments, certes, dans la fantaisie de Banville ! On les accepte tous, même disparates, parce que Banville ne manque jamais de goût ni de grâce, et que, n'étant point lourdaud, il peut s'obstiner à vouloir passer pour galant... Mais qu'il est donc dangereux d'imiter ce poète qui eut tant d'imitateurs !

Car il faut unir la fantaisie de l'expression à la justesse de l'inspiration : Banville les unit fréquemment : les poètes banvillesques les unissent rarement.

Banville est doué, jusqu'à en être un prodige, de la fantaisie du vers, de la rime et du mot. Comme il

THEODORE DE BANVILLE .r

n'est pas gêné par un grand nombre d'idées, il excelle à les exprimer de mille et une manières, toutes dilïérentes et toutes neuves : et à travers ces métamorphoses de la forme, l'idée se retrouve toujours identique à ellemême, si sommairement simple, mais fragile et pimpante, et comme brillante de jeunesse naïve et joyeuse. Ainsi veut-on exprimer dans Florise que Jodelet est maigre, on ne dit pas : Jodelet est maigre, car si on dit ainsi on n'est pas poète fantaisiste et on n'est pas banvillesque du tout. Banville, lui, est banvillesque presque autant que personne au monde. Il dit donc que Jodelet est un songeur transparent, un fantôme, un jeune homme aérien, un rêve échappé du trépas, un murmure, un oiseau plumé, et il dit encore que Jodelet chavire dans son pourpoint. Banville es! banvillesque à souhait. Rostand seul peut être banvillesque plus que Banville lors({u'il dit avec une animalion extraordinaire que le nez de Cyrano est long. Mais c'est cette animation qu'il est indispensable d'avoir, et il importe qu'en outre elle soit extraordinaire. Alors c'est le génie, ou le talent, ou en tout cas, la fantaisie. On peut constater de quels ingrédients elle se compose, et qu'elle résulte de la répétition de plus en plus exubérante du même fait ou, si j'ose dire, de la même idée : mais elle échappe totalement à la critique. On y est sensible, ou on y est insensible simplement. Si on y est insensible, il n'y a pas là de quoi se vanter, parce qu'on perd maintes occasions de prendre du plaisir à bon compte.

La fantaisie est irrésistible lorsque le poète utilise les trésors d'images, de périphrases et de métaphores que lui fournissent la nature et la bijouterie. Banville aune riche collection de béryls et de chrysoprases

qui sont de reffet le meilleur. Mais il n'en fait pas étalage çn toutes circonstances. Le plus souvent il se contente d'employer, d'accumuler, d'entasser avec une verve inégalable toutes les ressources de la langue française qui ont été données à l'homme pour déguiser habilement sa pensée et au poète pour l'exprimer complaisamment. Veut-il nous apprendre que la nuit tombe et que la lune éclaire le paysage! Nous aurons la voûte azurée, l'aile sombre du soir, les pieds des arbrisseaux, le brillant reflet d'argent, l'arc de Diane, les coteaux, les lacs transis, moirés de sinistres lumières, les clairières, et les ailes, et les corolles, et les roseaux, et le bruit faible et mourant des cors, et la mousse, et les gazons jonchés de roses, et l'astre pâle et beaucoup d'autres choses encore. Il fait nuit et la lune brille tout simplement. Mais Banville est poète.

Achille aime la belle Déidamia. Ne croyez pas que ce soit peu de chose. En eflet :

Ah ! dis plutôt qu'elle est l'astre délicieux

Qui fait pâlir les traits du soleil dans les deux ;

Dis qu'elle est la déesse adorable aux longs voiles

Que suivent chastement les chœurs charmants d'étoiles

Et dont la Nuit en pleurs caresse les cheveux ;

Ou plutôt dis qu'elle est ma vie, et si tu veux

Que ma misère trouve en ton âme un asile,

Dis-moi qu'elle est l'épouse et l'amante d'Achille !

Ma mère, dis cela, car le brûlant désir

S'abattant sur mon cœur, est venu le saisir

Depuis que mon regard altéré la contemple !

Achille aime la belle Déidamia : voilà tout ; mais Banville est poète. Sans doute, ces épithètes avec ces images ou ces périphrases sont parfois un peu suran.

THEODOnt: DE BANNI I. m: 3!»

nées, parfois un peu poncives et il y a, en outre, des amoncellenienls de lys et de roses qui encombrent peutêtre et peut-être « retardent ». Néanmoins, tous ces mots abondants sont si heureusement rassemblés et si heureux d'être rassemblés! L'idée n'est plus rien. Elle n'est qu'un prétexte oublié aussitôt. Les mots, avantag-eux, prennent en troupe leur valeur tout entière et plus que leur valeur. Ils sont jolis, avenants, ardents, cavaliers, présomptueux, mais d'une présomption sans outrecuidance et délicieuse, au contraire, en son ingénuité. Il faut les aimer pour eux-mêmes.

Malgré tout et malgré qu'ils dominent en maîtres absolus, ils ne se rendent jamais insupportables... Emile Bergerat, lutteur elTréné (hi IhéjUic i . <e flattait

(1) Combats superflus 1 Emile lierjjrorat est un très vaillant homme de lettres. Il eut tous les courages. Il eut trop de courage, lise battit contre trop de moulins à vent. Il plut, chroni- ([ueur spirituel, et tarabiscoté. Il plut, préfacier virulent et ne cessant pas de croire qu'on pouvait faire indélinimenl des préfaces (.VHernani. Il plut, poète fantast[ue et cocasse. Il étonna, et choqua, et repoussa, auteur dramatique. Ses essais de drame ou de comédie poéti(iues sont nombreux : ils furent infructueux. Les amis de Bergerat et de son esprit condamnèrent son œuvre de théâtre en la louant. Ainsi, Banville pouriingr«er/'a/2de. « Oui... nous voulons... l'héroïsme, l'idéal, l'outrance... et cette étrangeté troublante, sans laquelle, comme le dit si bien Edgar Poë, la beauté rajeunie et transfigurée ne saurait nous plaire ; et cette modernité que réclame impérieusement le siècle de Balzac. Eh bien 1 cette œuvre si douloureusement réclamée et souhaitée, la voici, étrange, originale, nouvelle, puissamment » réée, jaillie comme l'éclair, écrite en vers larges, ingénieux, • urieux, étincelant des ors, des pierreries et des inépuisables richesses de la rime, et en même temps exprimant nos doutes, nos angoisses, notre inextinguible appétit de lumière et de joie, et l'hymne à la Beauté, qui, vainement étoutïée et comprimée, ^'échappe irrésistiblementde nos âmes.>» Mais Banville ajoutait :

Le poète aurait pu émonder sa forêt vierge, faucher les fleurs, tailler un arbre géant et promener dans toute son exubérante Jiature le ciseau cruel et précis d'un bon architecte de jardins. »

d'avoir inventé ou restauré le vers comique. Il avait écrit la Nuit bergamasque pour cela. Et dans la pré-

Hélas ! personne n'a cru qu' Enguerrande était « l'œuvre si douloureusement réclamée ». Bergerat lui-même condamna son œuvre de théâtre en la louant : « La Nuit bergamasque, telle que la voici, écrivait-il, avec sa folie de rimes, de concepts, de personnages hyperboliques, ses détonations de couleur locale, de vraisemblance et de style omniséculaire, est le produit d'une esthétique qui m'est propre, qui me rend heureux, et que je ne ferai pas deux pas pour imposer aux autres. » Hélas ! le public ne fit pas un pas..^ Bergerat connut les mêmes mésaventures avec la Fontaine cle Jouvence... (etc.), avec le Capitaine Fracasse, pièce de cape et d'épée, mieux construite que les autres, mais-lente, donb il emprunta le sujet à Théophile Gautier, après avoir écrit dédaigneusement dans le prologue d'Enguerrande :

Public, — ogre, — voici de la chair fraîche : mange !

Le drame, auquel tu vas assister, — drame étrange,

Où le tonnerre cause avec le rossignol,

Au fond d'un bois, — n'est pas traduit de l'espagnol,

Ni de l'anglais, ni même, en dépit de la mode,

Du belge ! Son poète a trouvé plus commode

D'en inventer le thème, étant très paresseux

De natui'e et n'aimant à couver que ses œufs !

Bergerat, poète dramatique, a certainement toutes les qualités qu'il se prête, il a encore tous les défauts qu'on lui attribue. Il n'a pas imposé à la scène ses ouvrages poétiques. Le public eut tort, mais eut beaucoup de motifs pour se donner ce tort.

Bergerat restera pourtant dans l'histoire du théâtre poétique par sa théorie du vers comique « sans rapport avec le vers de comédie traditionnel, et dont la force bouffonne trempe encore dans l'hyperbole du tragique. Ce vers coloré, pittoresque, vivant de sa propre gaîté gasconne, presque indépendant de la pensée qu'il contient, gardant en ses sonorités le haut ton déclamatoire du milieu dramatique où il est éclos, c'est au romantisme qu'on le doit. Il est le vers comique moderne ». Malheureusement, la théorie de Bergerat est demeurée stérile, malgré les applications qu'il en a faites. Les œuvres dramatiques de ce vif pamphlétaire de la polémique littéraire sont ennuyeuses et d'une incohérence trop gesticulante pour le goût français. — Plaçons à l'ombre du nom de Banville le nom de Ernest d'Hervilly, auteur de la Belle Saïnara qui nous paraîtrait plus originale si elle avait été moins imitée.

face de celle œuvre il décidait : « La Nuit bergamasqiie n'a d'autre prétention que celle d'être un essai de vers comique en plein dix-neuvième siècle, car le glorieux dix-neuvième siècle a de tout, mais il n'a pas le vers comique... En réalité, nous nous mourons de ladisparilion de ce pain intellectuel. » Oh ! laissons-nous mourir, s'il vous plaît. Laissons-nous mourir, car le vers comique grimaçant et clownesque, qui veut être gai pour être gai, parce qu'il est dans son destin d'être gai sous peine de ne plus ^tre, le vers comique sans mesure, abracadabrant, trop riche de rimes, trop pauvre de raison, est d'une extravagance etlarante et aflligeante. S'il est comique, il l'est lugubrement. Banville, prodigue de vers comiques dans ses odes, en est avare dans ses comédies. 11 ne consent au vers comique que dans le Baiser. Certes, il est bien coupable de ressusciter Dante et Béatrice pour écrire :

La dette est claire. Elle eût semblé même évidente Au siècle qui chanta Béatrice — et vit Dante !

Et ce vers comique est-il gai? Je vous le demande. Du moins il reste exceptionnel. Banville plaisante-t-il longuement sur la blancheur de Pierrot :

Je tresserai pour toi de blancs chapeaux de fleurs. Je laverai tes blancs habits dans la rivière Et nous serons pareils à des cygnes, nageant Sur le miroir du lac et sur le flot d'argent. Nous serons blancs tous deux, blancs comme l'avalanche, Blancs comme le glacier qui s'irise et qui penche, Blancs comme Églé qui dort auprès d'un ami sien. Blancs comme des ch^^eux d'académicien.

Banville, assurément, a égrené cette litanie pour amener la douloureuse plaisanterie finale. Et cette plaisan-

terie révèle une âme élémentaire. On est éloigné, cependant, de la facétie tintamarresque que i'énig-matique et apostolique Emile Bergerat jugait indispensable à notre vie intellectuelle ! La réserve de Banville, quant à l'utilisation du vers comique à la scène, prouve qu'il avait du goût et prouve aussi qu'il était poète !

Qui sait ! Banville avait peut-être plus de finesse qu'on n'en suppose à lui qui avait tous les dons, mais point, dit-on, l'esprit critique ! Qui sait ! Banville, en écrivant le Baiser, n'a-t-il pas^ voulu faire la satire radieuse de tous ses procédés poétiques et comme la caricature de sa poésie dramatique ! Ne s'est-il pas joué à se jouer de lui I L'aventure serait plaisante, puisque, de toutes ses œuvres, le Baiser est celle que l'élite, imitant le vulgaire, cite le plus volontiers. Ici Banville raille, léger, les ferveurs amoureuses qu'il a chantées ailleurs avec une franche cordialité :

Une hydre a son logis dans ma poitrine en feu,

Oui, je veux tout. Je veux tes bras, tes yeux, tes lèvres,

Tous les biens, tous les chers trésors dont tu me sèvres î

Oui, tout... et le reste. Il s'agit bien d'un baiser !

Mon innocence enfin commence à me peser,

Et pour être Pierrot, je n'en suis pas moins homme.

Là sur quelque pommier doit mûrir une pomme :

J'y veux mordre...

Et Banville a célébré, dans la Pomme, les délices de l'amour sensuel et coquet !... Mais il raille encore, et de quelle façon :

. . . . Si j'ai pu flirter incidemment, Urgèle, qui jamais ne parle ainsi d'amant, Avec le préjugé ne rompt pas en visière. Je suis fée et je puis encore être rosière,

Et vraiment j'aurais honte à sentir mes appas

Froissés par le cruel Amour.

Et Banville a célébré, flans Diane au Bois, la puissance divine d'Kros et, dans Biquet à la Houppe, la transformation de la femme par l'amour... Mais il raille encore, et comment :

Être heureux, c'est Tunique problème

Et les clairs diamants ne font pas le bonheur. Le divin peintre Amour, savant enlumineur, De son léger pinceau brossant pour nous des toiles Où tu verras des tas de rubis et d'étoiles.

Et Banville a célébré partout la complicité enchantée de la nature avec l'amour... 11 rit maintenant, du moins il évite la trivialité, il rit en poète; il est comique parce qu'il est gai, et sa gaieté a, si vous y consentez, des ailes. Gaieté facile que traduit le style le plus limpide et le plus fluide... Gaieté où se mêle une vague émotion fugitive qu'emporte aussitôt un sourire renaissant. Et nous allons parmi les lys et les roses, au milieu des chants d'oiseaux, aux accords des lyres, dans un monde extasié, comme se plaît à dire Banville, où les drames eux-mêmes sont bien aimables. Et le poète prolonge ses chants et ses chansons, car il est heureux comme le monde qu'il a créé, et son style est heureux comme lui. Et il prend plaisir à son bonheur et il s'écoute chanter avec ravissement :

Prince, voilà tous mes secrets :

Je ne m'entends qu'à la métrique ; Fils du dieu qui lance les traits, Je suis un poète lyrique.

Il exerce infatigablement sa souple virtuosité, heureuse

aussi de se déployer librement, même dans les œuvres dramatiques. Il accomplit des prouesses, et on lui pardonne de jongler avec cette dextérité, parce qu'il est un jongleur enthousiaste, et d'exécuter en vers mille acrobaties vaines, parce qu'il est un acrobate lyrique.

Henri de Bornier fut un excellent bibliothécaire et un bon auteur dramatique. Son avancement fut régulier et toujours justifié dans la hiérarchie des archive» et de la gloire.

II était bien jeune quand il publia des vers: Premières Feuilles. Le titre est charmant, n'est-ce pas ! M. de Salvandy aima beaucoup les vers et le titre, M. de Salvandy, vous savez, qui fut ministre sous Louis-Philippe. On a raillé M. de Salvandy, ministre de l'Instruction publique. Pourquoi donc? Il ne fut point inégal à ses attributions qui consistaient à connaître du mérite des écrivains et à nommer aux fonctions de l'État. En efïet, il distingua tout de suite la vertu poétique de Henri de Bornier, et comme il avait de Tesprit — on avait de l'esprit en France, même sous Louis- Philippe — il attacha immédiatement le jeune poète à la Bibliothèque de l'Arsenal. C'est ainsi que la France dut à M. de Salvandy un auteur dramatique. Excellente occasion pour disserter de l'enchaînement des elTets et des causes.

46 LE THEATlîE DES POETES

Dans la paix recueillie et poudreuse de ce sanctuaire du passé, comme on disait alors, Henri de Bornier laissa croître en son âme les bons et les beaux sentiments. Et parce que, ayant rimé des à-propos pour rOdéon, il n'avait pas cessé d'avoir le goût de la poésie, il écrivit des drames... Lorsque M. d'Haussonville reçut M. de Bornier à TAcadémie française, il le vanta démesurément, et avec une sorte de gravité orgueilleuse et mélancolique, d'avoir respecté dans la Fille de Roland la règle des trois unités (en réalité, il n'avait qu'à demi respecté cette règle). Voulait-il le louer par là de rappeler encore les coutumes antiques de nos tragédies? Voulait-il montrer indirectement, par un exemple artificieusement choisi, que les règles en usage aux temps des monarchies avaient vraiment une puissance invincible et que, en dépit de l'eflort des hommes et de la force des événements, en dépit des révolutions et de ceux qui les firent, la législation poétique du siècle de Louis XIV prolonge encore son pouvoir au temps des démocraties ? On ne sait ce que voulait montrer M. d'Haussonville. Un académicien qui se pique d'être un grand seigneur et même un écrivain, par surcroît, a des façons si détournées et si compliquées d'exprimer les idées les plus simples !

Mais il appartenait à Henri de Bornier de donner tort — oh ! respectueusement ! — à M. d'Haussonville. Si ce sage bibliothécaire, en effet, regardait le passé d'un œil amical, cet auteur tragique, en se promenant poétiquement à travers les âges, demeura toujours notre contemporain. Peut-être quAgamemnon ou les Noces d'Atlila n'inquiétèrent personne, sauf le public, mais Mahomel troubla le sultan des Turcs. France d'abord! excita un parti politique de la banlieue de

HENRI Di: BORNIER 47

Paris, le Fils de iArélin ragaillardit les écrivains et los lecteurs honnêtes, la Fille de Roland secoua la France entière. Ainsi, cet aède en robe de chambre se servait de ses héros surannés pour parler au peuple, à tous les peuples d'aujourd'hui. Le contraste est pittoresque entre l'homme et l'œuvre : il constitue une part de l'originalité de Henri de Bornier. Elle n'est pas moins originale, sa conscience à combiner posément de sombres et pathétiques aventures. Le bibliothécaire et l'auteur dramatique ne se séparent point dans llenri de Bornier. Tous les deux s'unissent pour composer un drame avec la méthode scrupuleuse et placide qu'on emploie utilement |)our la confection d'un catalogue. Et ils ont à eux deux une verve poétique bien sage. Au surplus, qui s'étonnera de voir un homme pacifique ajuster, avec un soin si attentif, les aventures violentes de héros belliqueux? On serait surpris, au contraire, qu'un homme jeté dans une existence troublée pût se désintéresser suf- Osamment de ses propres vicissitudes pour déterminer, en bon ordre dramatique, les incidents terribles ou grandioses qui destinèrent à la gloire les noms imprévus et divers d'Agamemnon, de Dante, d'xVttila... La quiétude de l'esprit et la sérénité de l'âme, entretenues par la sécurité confortable de la vie matérielle et l'insouci du lendemain, sont donc convenables à qui veut exprimer en vers le tumulte des passions contrariées par les événements chez des hommes notoires morts depuis longtemps... Le drame, laborieusement documenté, devient ainsi très clair. On peut craindre que le vers ne demeure trop calme... On a raison de le craindre. La vie de l'homme influe sur l'œuvre du dramaturge. Les drames de Henri de Bornier sont de rhéroïsme en style Louis- Philippe. Et même lorsque Henri de Bornier séduit

honorablement les foules, il faut — c'est son destin — qu'il plaise à M. de Salvandy.

Cet homme loyal — c'est Henri de Bornicr et non pas M. de Salvandy : on pourrait aisément s'y tromper — ne restera pas sans doute une grande date dans notre histoire littéraire, mais un petit événement.

Il s'insinua darîs la vie des lettres avec une liberté sans pétulance. Les romantiques régnaient, et Henri de Bornier ne fut pas leur sujet. Était-ce incapacité de vibrer avçc autant de fougue qu'ils en avaient et d'épancher ses rêves avec leur surabondance trouble et magnifique? Peut-être. Les Parnassiens travaillaient et Henri de Bornier ne fut pas leur frère. Était-ce inaptitude à donner à la forme de sa poésie la pure harmonie que les parnassiens recherchaient ? Peut-être. Henri de Bornier n'était ni adepte, ni ennemi. Il était Henri de Bornier. Sa pensée avait une certaine fermeté modeste et forte. De même son style. Et s'enquérant avec calme des uns et des autres ses contemporains, s'enrichissant des uns et des autres à son insu, remontant les siècles et se façonnant pour être auteur dramatique, il allait tout droit à Corneille. Il ne voulait point affirmer une filiation littéraire précise. Il n'était point un disciple. Mais Corneille était son maître. Et il advint, en effet, que par son inspiration intellectuelle et morale, par sa conception même du théâtre, Henri de Bornier évoqua Corn|jlle. Mais ilgarde son indépendance, ah oui ! il la garde... Il a son tempérament, lui aussi, et il ne songe pas à le dissimuler : Henri de Bornier, c'est le Corneille du pot-au-feu.

Oui, il csl ce qu'il est, mais il l'est nettement. Il a d'autant plus de mérite à l'être que les dramaturges qui l'entourent sont les reflets pAles et décomposés de Victor Hugo. Ils tentent parfois de se dégager du romantisme : ils restent esclaves.

C'est Louis Bouilhet, estimable comme poète, estimable comme Normand, estimable comme ami de Flaubert, terriblement estimable, enfin ! Ses drames ne se sont pas imposés à notre souvenir. Pourtant, ils étaient estimables aussi. Flaubert, dont l'ingéniosité était de poids, a trouvé des raisons pour expliquer les échecs dramatiques de Louis Bouilhet: on trouve toujours des raisons pour expliquer les échecs de ses amis, on en Irouve même pour expliquer leurs succès. « Il haïssait. (lit Flaubert, les discours d'académie, les apostrophes à Dieu, les conseils au peuple, ce qui sent l'égout, ce qui pue la vanille, la poésie de bousingot et la littérature talon-rouge, le genre pontifical et le genre chemisier. » Bref, le provincial Bouilhet était dépaysé dans le nouveau Paris littéraire, le romantique attardé était plus dépaysé encore parmi la littérature théâtrale du second Empire, et les sonorités éclatantes de ses vers soigneux détonnaient dans le charivari des opéras-boufles. Son romantisme datait et, surtout, son romantisme était sans flamme et, donc, sans rayonnement.

Consciencieux, certes ! Louis Bouilhet reprenait et adaptait de son mieux à ses sujets, à Madame de Montarcy, à FaustinCy à la Conjuration d'Amboise, les inspirations de Victor Hugo. Certains de ses héros étaient

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par instants des Hernani anémiques, des Ruy-Blas un peu faibles de poitrine. D'ailleurs, ils étaient doués d'une belle voix, et ils prononçaient des vers suffisamment retentissants, assez pleins, très fermes, mais, pour employer le style de l'époque, frappés le plus souvent à une effigie d'emprunt. Hélas ! Bouilhet était médiocrement habile à combiner une action dramatique. Il faisait manœuvrer avec lenteur des héros inconsistants comme des ombres et insaisissables comme des fantômes. Il allait lui-même, tâtonnant et languissant, essoufflé néanmoins. Et tantôt une inextricable confusion, tantôt une obscurité glaciale ! ^Les travaux de l'auteur de Melœnis étaient solides, mais ils n'étaient point des œuvres vivantes ! Que peut produire, en effet, l'imitation écolièrc ?

Elle peut produire ou des ouvrages monotones, artificiels, compassés et trop sages, ou d'autres tout différents qui exagèrent les défauts des modèles, et ne sont qu'impétuosité désordonnée, grimace et caricature. PVès de Louis Bouilhet et pour faire contraste avec lui, Henri de Bornier pouvait contempler Auguste Vacquerie. Durant le second Empire, Vacquerie était déjà un tout jeune ancêtre. D'ailleurs, il avait commencé d'être vieille barbe à la fleur de l'âge. L'influence de Victor Hugo ne fut peut-être pas sur Auguste Vacquerie plus forte que sur Louis Bouilhet. Mais Louis Bouilhet était un esprit réfléchi, méditatif, apte à se replier sur soimême, et il devait écrire des vers philosophiques assez pénétrants pour qu'on ait quelque droit de considérer un jour ce romantique, calme et grave, comme un précurseur de Sully-Prudhomme. Vacquerie, au contraire, était bouillonnant et tourbillonnant, exubérant et extravagant. Il n'était peut-être pas non plus très

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intelligent. Il entraîna dans le trouble torrent de ses drames toutes les scories du romantisme. 11 fut disciple essentiellement. Il ne put pas se désister de l't^tre. 11 essaya bien d'abandonner le lyrisme tonitruant pour aboutir au drame moderne ; mais l'exactitude réaliste et. la précision psycliologique n'étaient point son fait. Et s'il chercha des maîtres jusque dans Shakespeare et ( '.alderon, il ne lui fut pas accordé de se dégager de Victor Hugo. Il fut lui-même un Victor Hugo énormr cl boursouflé et vide, un Victor Hugo en baudruche.

Vacquerie ne manquait pas d'idées de génie, et il possédait surtout l'art de n'en rien faire. Mais tout de suite il allait aux extrêmes, et les traits qu'il dessinait s'accusaient en caricatures. Théophile Gautier le disait avec une généreuse bonhomie : « La pensée de Vacquerie, haute, droite et peu llexible, ne connaît pas les moyens termes et quand, par hasard, elle se trompe, c'est avec une conscience imperturbable, un aplomb effrayant, une rigueur de déductions qui vous stupéfie. « N'acquerie, imitant Victor Hugo et le déformant, fabriqua donc avec emportement du romantisme exaspéré, formidable et puéril, déconcertant, bizarre, brutal, heurté, contradictoire et un peu fol. Il sortit de la vraisemblance, mais n'entra pas dans la vérité. Et si Tra- (jaldahas fut une protestation contre le bon goût, contre le bon sens qui régnait derechef, le combat ne pouvait se terminer en victoire, ni préparer une revanche. Vacquerie, au contraire, justifiait Ponsard.

Il reste que ce disciple forcené de Hugo ait été plus sifflé que son maître et c'est une grande question, en outre, que celle de savoir si l'insuccès des Funérailles de rilonneur fut plus retentissant et plus profond que celui de Tragaldabas. En tout cas, Vacquerie n'échoua

pas en vain, puisque ces deux œuvres portent témoignage de tous les excès romantiques.

Truculente ingénuité de Tragaldabas ! Vacquerie. pour ne point tomber dans le commum, est tout de suite incompréhensible. A nous, Shakespeare! La fantaisie ironique et satirique de Tragaldabas n'est pas mince ; mais, elle n'est pas non plus très claire. Oyez riiistoire, oyez-la. Don Eliseo aime dona Caprina, femme apparente de Tragaldabas, et ne la veut épouser. Caprina, au contraire, veut se faire épouser par Eliseo. Et voici qu'un amoureux veille sur le mari de sa maîtresse, de peur que sa maîtresse ne devienne veuve par suite de quelque accident et ne l'expose à transmuter l'or adultère en plomb conjugal. Mais le mari si pieusement protégé n'est pas le mari autant qu'on le croit. La belle est restée fille, et pour mieux piper un mari dans les gluaux d'un amant, feint d'être réellement mariée. Elle est d'autant plus convoitée puisqu'elle est moins libre. Tragaldabas est l'enseigne qui l'achalandé. Et T^-agaldabas se prélasse dans son rôle et, poltron plus qu'un lièvre, s'expose à toutes sortes de périls, d'où le devoir de l'amant sera de le tirer. Finalement la femme triomphe, car vous ne voudriez pas qu'il en fût autrement. Don Eliseo épouse dona Caprina, et Tragaldabas va se faire pendre ailleurs, où il ne réussira sans doute pas à se faire mieux comprendre. C'est, en effet, une énigme que Vacquerie proposait aux républicains de 1848, une énigme pour Botocudos lettrés, mais alcooliques. Il résulte, néanmoins, de ce lyrisme « abracadabrant » que Vacquerie a fait la satire du mal le plus répandu dans la société contemporaine, de l'hypocrisie qui infeste tout — et l'amour même. Il en résulte encore que Tragaldabas est un homme qui fut le point de contact de deux

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extrêmes, dont la cervelle fut moitiéjour et moitié nuit, (jui fut en un mot très intelligent et très bête. Vacquerie voudrait du moins nous le persuader. Mais il appert de ses explications que Ténigme de son œuvre devient un rébus écrit en caractères hiéroglyphiques, et qu'il faut savoir trop de choses pour déchiflrer seulement les données du problème. Et il appert, des explications du poète comme de son œuvre, que le romantisme de Vacquerie, perdant tout contact avec l'humanité, avec la vérité, avec la vie, n'est plus qu'un délire de l'imagination.

Même dérèglement dans les Funérailles de riIonneiu\ et d'autant plus ahurissant, pour les élres simplement raisonnables que sont les hommes en majorité, qu'il est un dérèglement voulu, un dérèglement systématique, le plus méthodique dérèglement. Les Funérailles de V Honneur subirent une disgrûce comparable à celle de Trayaldabas. Mais on rejeta la responsabilité de l'échec sur la misère du temps, comme Flaubert faisait pour Bouilhet et on affirma généralement que sous l'Empire il était trop impertinent de mettre l'honneur en scène et de lui faire des funérailles plus belles que celles de M. de Morny, et qu'enfin le fils qui soulVre du déshonneur de sa mère venait trop tard, dans un monde trop vieux, à l'époque où régnait le fils de la reine Hortense» Balivernes et billevesées 1 De telles œuvres tombaient parce qu'elles n'avaient en elles nulle armature qui leur permît de se tenir debout. Elles attestaient avec trop d'éclat la crise d'inspiration chez des écrivains- ({ui, en leurs inventions merveilleuses, mouvementées, colorées et pittoresques, avaient pris le parti d'oublier complètement l'âme humaine.

11 est bien possible que Vacquerie ait été excité à

écrire les Funérailles deV Honneur en lisant Taposiropho, amusante en sa forme imprévue, de Saint- Vallier dans le Roi s amuse :

Croyez-vous qu'un chrétien, un comte, un gentilhomme Soit moins décapité, répondez, mon seigneur, Quand au lieu de la tête il lui manque Thonneur !

Vacquerie répondit longuement. Par précaution, il fit faire un cercueil; et ceci se passa. Don Jorge de Lara, gentilhomme d'honneur, fit un beau jour cette fâcheuse découverte que sa mère était la maîtresse du roi. Qu'est-ce que cette dame faisait donc de l'honneur des Lara père et fds, grand-père et petit-fils ? Vengeance ! Don Jorge, Lara comme tous les Lara, organisa alors un complot pour tuer l'amant de sa mère déshonorée. La mère devina le complot, le révéla et par conséquent le complot échoua et le roi pardonna, et don Jorge fut dans un rude embarras. Mais il eut une idée de génie, une idée de Vacquerie. Son honneur étant mort, il résolut d'enterrer son honneur. Il emprunta pour cela précisément le cercueil de Vacquerie. Dans ce cercueil de Vacquerie on mit l'honneur des Lara; on convoqua des moines (et dans l'Espagne des romantiques les moines pullulent comme dans l'Espagne des historiens) et les moines prièrent et psalmodièrent, ce pendant que dans le caveau des Lara était enseveli l'honneur des Lara I...

Étrange affaire, rendue plus étrange encore par Faccumulation de péripéties dramatiques et de développements lyriques comme on n'en voit pas tous les jours I Ainsi avec le concours de Vacquerie, spontané d'ailleurs, et sincère et vivement curieux d'originalité, le romantisme théâtral se prolongeait en calembredaines.

IIENFU DE BORMER .V.

Henri de Bornier voyait alors ces spectacles faits pour confondre la modeste raison des hommes; il en était tout époustouflé. Il se replia sur lui-même et dit lout bas ; a Victor Hugo ne puis, et à quoi bon, puisque Victor Hugo a devancé les autres et a écrasé ceux qu'il devançait et a concentré en lui tout le romantisme pour l'histoire de la littérature; Vacquerie ne daigne, et ses futilités enthousiastes ne sont pas de mon caractère ; Henri de Bornier serai... » Nous voilà donc revenus à lui.

Henri de Bornier fut, en elîet, Henri de Bornier à peu de chose près. Il le fut avec son esprit, avec son àme, avec ses goûts et ses pautoulles. Et son théAtre, pour être à l'instar du théâtre de Corneille, est bien le théAtre de Henri de Bornier.

Il est noble. Il Test essentiellement, imperturbablement. Il Test avec préméditation. Les idées élevées sont prodiguées dans ses ouvrages; et le moindre (l'entre eux mêle une infaillible droiture d'esprit, ime grandeur morale qui ne s'en fait pas accroire, mais qui est sûre d'elle-même. Henri de Bornier est, depuis le commencement jusqu'à la fin, une belle Ame et un oœur généreux.

Or, il souhaite que tous les hommes aient une belle àme et un cœur généreux. Il est enclin à se servir du théAtre pour enseigner, pour prêcher, pour moraliser (i).

(1) Henri de Bornier a bien mérité de la patrie, — et d'avoir un disciple, 11 l'eut en queUjue sorte : ce lut Paul Déroulède^ dont la personnalité s'est beaucoup répandue, depuis lors, en dehors du théâtre, dans la vie publique française. Mais en ce temps-là, Paul Déroulède écrivait des drames en vers avec

5r» LE THEATRE DES POETES

Le dramaturge n'est pas obligé de se travestir en prédicateur. Cependant, Henri de Bornier le devient sans se déguiser. Dans le Fils de VArétin il s'indigne, il tonne, il fulmine contre les vices du siècle. Que dis-je ! le Fils de VArélin est un réquisitoire contre la littérature obscène, pornographique ou simplement immorale. L'honnête Bornier vitupère les écrivains dégradés qui se font des corrupteurs.

Maudites soient du Ciel les œuvres de débauche !

Leur influence, hélas ! flattant nos vils penchants,

Commence sur des rois aveugles ou méchants.

Bientôt après le chef, qui l'aime et la tolère,

Elle va gangrener la masse populaire

Et l'œuvre détestable, à chacun de ses pas,

Fait d'autant plus de mal qu'elle descend plus bas.

Il appartenait bien à un auteur tragique d'affirmer la responsabilité des écrivains ! Mais voilà donc un écrivain enclin à cultiver le genre littéraire le plus ancien, le plus suranné, qui pourtant ne s'isole pas de

de nobles intentions : l'Heiman, pièce didactique, où l'auteur prêche ou enseigne un patriotisme, sans composition, comme l'œuvre elle-même ; la Moabite, qui développe cette thèse, comme si les thèses avaient besoin d'être développées et n'étaient pas d'autant plus fortes qu'elles sont plus concises :

Laissez un prêtre à Dieu pour qu'un Dieu reste à l'homme.

Malheureusement, Paul Déroulède est un dramaturge dépourvu d'habileté. Il est, par surcroit, un poète privé de lyrisme et un faible écrivain. Ses drames étaient des œuvres de propagande, mais ils ne trouvèrent pas d'apôtre, excepté leur auteur, pour les propager eux-mêmes.

Ils tombèrent. Et Paul Déroulède ne demeure rattaché à l'histoire poétique que par ses Chants du soldat. Déroulède fut notre Tyrtée un peu retardataire. Déroulède possède, cependant, un avantage sur son ancêtre : il n'y a que ses vers qui boitent. Ils ne sont pas moins fermes et vifs.

son siècle, ne s'écarte pas de la vie, mais, au contraire, prétend hardiment, pour le triomphe de la vertu, conseiller son siècle et dirig-er la vie... Henri de Bornier aurait-il supposé, par hasard, qu'il y avait là un moyen de renouveler la tragédie ?

Consciemment ou inconsciemment, il a toujours employé ce moyen. A l'heure où le patriotisme a U' plus besoin d'être vivifié, Henri de Bornier écrit des drames emplis, débordants d'un patriotisme chaleureux. Ses héros viennent de loin, mais ils arrivent au moment convenable pour exprimer des vérités qu'on attend. Us sont des orateurs d'autant plus éloipients que plus opportuns. Oui, les drames de Bornier sont animés d'une ardeur patriotique, dont les vers n'alîaiblissent presque jamais la [)uissance. Avec quelle énergie méthodique et patiente il accable, dans la Fille de Roland^

Ganelon, Ganelou, ce traître, ce félon !

Avec quelle vigueur, et quel bonheur I les applaudissements de plusieurs générations lui répondirent... Ce patriotisme s'épanche jusqu'en France d'abord avec générosité, car l'atmosphère des bibliothèques entretient la jeunesse du cœur... Et parce que, en toutes ses œuvres, Henri de Bornier exalta la France et ce

Je ne sais quoi de grand que Ton admire en elle. Tout ce qui fait sa force et sa grâce éternelle, Et son peuple dont l'âme est si prompte à s'ouvrir Qui sait lutter, qui sait vaincre et qui sait souffrir !

et parce que, poète infatigablement sincère, Henri de Bornier exprima toujours les sentiments d'un vrai l'itoyen, il mérita de représenter — aux yeux de l'étranger — le génie dramatique français.

Mais cette constante exaltation n'est pas la manie sublime et touchante d'une homme voué aux paisibles labeurs : elle surgit, elle jaillit du fond de l'âme même d'un homme naturellement généreux ; elle provient aussi d'une conception du monde nettement déterminée et par surcroît, d'un sentiment très particulier du rôle de l'honneur et de l'héroïsme dans la vie humaine.

Henri de Bornier ne recommande pas simplement la patrie et toutes les vertus qui rendent la patrie plus forte. Il cherche pour les hommes, qu'il veut héroïques, un appui. Cet appui, il le trouvera perpétuellement dans l'autorité religieuse, l'autorité impériale ou royale, l'autorité sociale, l'autorité familiale... Henri de Bornier, tragique de la fin du dix-neuvième siècle, veut régenter son temps. Mais il est un traditionnaliste acharné. Et il invoque les vieux principes pour conduire les hommes nouveaux.

Sa force d'action — puisqu'il a voulu agir — réside donc moins dans ses idées que dans ses aspirations. Il pousse les hommes comme il tend lui-même à rhonnèteté agrandie, élargie, magnifiée. Son œuvre emprunte de cette inspiration si haute une certaine beauté, qui est une beauté morale surtout, qui est une beauté esthétique aussi. Comparez les œuvres, qui peignent des criminels accomplissant des actes bas et les œuvres qui peignent des êtres nobles accomplissant des actes nobles : qu'un talent pareil vivifie les unes et les autres, celles-ci sont les plus belles ! Taine a exprimé justement cette idée et je tiens pour raisonnable qu'on s'y réfère afin de fixer le rôle de la moralité dans l'art :

« Toutes choses égales, d'ailleurs, l'œuvre qui exprime un caractère bienfaisant est supérieure àl'œuvre qui exprime un caractère malfaisant. Deux œuvres étant

HENRI DE KORNIER 59

(ioiiuées, si toutes deux mettent en scène avec le môme talent d'exécution des forces naturelles de môme grandeur, celle qui représente un héros vaut mieux quo relie qui représente un pleutre et dans cette galerie des u'uvres d'art viables qui forment le musée définitif de la pensée humaine, vous allez voir s'établir, d'après ce nouveau principe, un nouvel ordre de rangs. Au plus bas degré sont les types que préfèrent la littérature réaliste et le IhéAtre comique, je veux dire les personnages bornés, plats, sots, égoïstes, faibles et communs. Mais le spectacle de ces âmes rapetissées et boiteuses finit par laisser dans la lecture un vague sentiment de fatigue, de dégoût, môme d'irritation et d'amertume... Nous demandons qu'on nous montre des créatures d'un caractère plus haut. »

Ainsi on monte l'échelle des êtres, et on parvient à la représentation du héros: et le degré, de beauté des œuvres se mesure, selon la parole de Taine, au « degré de l)ienfaisance du caractère ».

Est-ce volontairement ? est-ce à son insu ? Henri de Bornier appliquait cette théorie en écrivant la Fille de Roland, Ses héros n'ont pas seulement cette énergie supérieure de volonté qui distingue les héros de Corneille : ils sont volontaires pour le bien. Et tous, môme (ianelon repenti, sont magnifiquement nobles. Ils raflinent sur la délicatesse héroïque, ou sur la bonté suprême, ou sur le grandiose esprit de sacrifice. Ganelon lui-môme, Ganelon le traître, le félon, a trahi sans s'en apercevoir ; et il traîne depuis ce moment-là sa honte avec son désespoir, une honte imposante, un désespoir dont on ne peut pas ne pas admirer l'impressionnante majesté. Le moine Radbert, qui soutient le malheiweux Ganelon avec une piété vigilante et de grande

allure est un moine comme on en voit peu. Gérald, le fils de Ganelon, est un héros immaculé : tous ses sentiments l'entraînent à Théroïsme le plus difficultucux. Berthe, la fille de Roland, qu'il doit épouser ne lui est point inégale. Malgré le consentement de Charlemagne, malgré l'approbation des grands vassaux, Gérald, à qui sa naissance est révélée, renonce au mariage qu'impose presque un double amour. Il veut se purifier dans l'eau lustrale de l'héroïsme, si je puis dire. Non, fils d'un traître, il ne se sent plus digne de vivre. Il ira chercher la mort.

Berthe Et si la mort te fuit, Gérald ?

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