‹ Le théâtre des pòetes, 1850-1910Chapitre 7 sur 39 · GÉRALD · texte numérisé non relu

GÉRALD

Je marcherai Si loin et d'un tel pas que je la trouverai.

Le vers est plat, mais non point, certes, le sentiment. Mais Berthe elle-même s'exalte jusqu'à applaudir et partager, dans son cœur meurtri, ce sentiment, héroïque jusqu'à être inhumain.

Eh bien... je me soumets : qui t'aime te ressemble ! Dieu fit nos cœurs pareils : que Dieu seul les rassemble ! Adieu, Gérald !

Charlemagne a son mot à dire immédiatement dans cette partie de héros :

Barons, princes, inclinez- vous

Devant celui qui part ; il est plus grand que nous !

Eh non ! il n'est pas sensiblement plus grand, puisque tous s'associent volontiers à ces manifestations effrénées d'héroïsme tendu et altier... Ainsi, Henri de Bornier constitue le théâtre qu'on peut appeler le théâtre

HENRI DE BORMER «Il

héroïque. L'enthousiasme est sa source inépuisable. Il est une école de grandeur d'âme. Henri de Bornier at-il donc subi l'influence du théâtre romantique, où les héros prodigieusement généreux sont nombreux ? Il a bien le sens romantique de la scène qui vise à l'effet et du geste qui y atteint. Lorsque Charlemagnedit :

Barous, princes, inclinez-vous

Devant celui qui part ; il est plus ^rand que nous !

Henri de Bornier note : « Gérald, iJuratidal à la main, s'éloigne au milieu des épées de tous les seigneurs inclmées devant lui, tandis que Berthe lui montre du doigt le ciel. » Voilà une scène, un geste dont le pittoresque extérieur est empreint d'une violente et formidable majesté romantique. Au surplus, on y découvre toutes les doctrines, tous les sentiments, et même toute la sociologie du bon Henri de Bornier... Mais la majesté de ses héros a des origines plus profondes : elle est dans leurs âmes. Henri de Borniei* a véritablement entrepris de restituer au théâtre moderne la conception cornélienne des héros qu'excitent seulement l'honneur et le devoir. Il est l'un des derniers à l'avoir entrepris. Par la Fille de Roland il a réussi plus qu'à demi. Aussi bien, la vertu est-elle quelquefois récompensée, et Henri de Bornier reste comme le Corneille de la troisième République...

Corneille diminué, réduit par les ans, Corneille de sous-préfecture, si vous voulez ! Mais comme sa physionomie se présente nette et ferme à nos regards

d'hommes du vingtième siècle !... Ce n'est pas VAgésilas, hélas ! non ce n'est pas les Noces d'Attila, holà ! que l'on recherche, que l'on exhume pour rétablir en pleine lumière la personnalité dramatique de Henri de Bornier. Le long mouvement néo-grec de notre littérature tragique n'a point ressuscité son piètre et scolaire Agamem/zoAi, adapté d'ailleurs de Sénèque. Les affaires du Grand Turc ont périclité, mais nous ne songeons plus à porter à la scène le Mahomet de Henri de Borhier, que l'on y pourrait porter aujourd'hui sans péril de conflagration européenne... Entre tous les ouvrages de Henri de Bornier, la postérité a tout de suite et cléhbérément fait son choix. Rejetant les autres œuvres, elle a retenu la Fille de Ttotand. Elle a retenu la Fille de Roland, tout simplement parce que les contemporains de Bornier la lui imposaient, parce que Bornier était l'homme qui avait fait vibrer l'âme de la foule.

Destin singulier, admirable destin d'un poète à qui son talent ne tenait pas tout à fait lieu de génie! Stupéfiante aventure ! Henri de Bornier avait écrit lentement, doucement, posément la Fille de Roland', et si la guerre de 1870 ne s'était pas produite, son œuvre, que les directions rebelles auraient jouée mollement, fût restée cependant identique et elle n'eût obtenu sans aucune contestation possible qu'un succès modeste, que le plus modeste succès. En 1875 — cinq ans après ! — la représentation de la Fille de Roland apparut comme une première revanche de nos désastres. Le public s'exalta. Cet ouvrage honnête devint subitement une sorte d'épopée nationale. Henri de Bornier, dramaturge placide, fut incontinent un aède que l'on put croire immortel. Mystère des coïncidences qui font les grands triomphes I Rappelez- vous /e Siège de Calais

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qui fut la Fille de Roland du dix-huitième siècle. Il peut être accordé à chaque siècle d'avoir sa Fille de Roland. L'acleur de Belloy avait essayé d'écrire pour le théâtre. La première de ses tragédies, 7V/ws, tomba comme savent tomber les tragédies. Une autre, Zt'/m/re, se fit pardonner d'exister, parce qu'on sentait peutêtre que ce n'était pas pour longtemps. Alors, de Belloy écrivit le Siège de Calais, exactement comme «le Bornier écrivit la Fille de Roland. Il n'y entendit pas malice. Peut-on, je vous le demande, écrire la Fille de Roland ou le Siège de Calais en y entendant malice ? Le sujet lui avait semblé dramatique, voilà tout. Mais c'était un sujet nalional. Les Français avaient besoin de s'enthousiasmer. Ils s'enthousiasmèrent. Aux quatre premières représentations, l'auteur fut traîné glorieusement sur la scène. Tout le monde voulait acclamer /t* Siège de Calais. 11 est vrai que son triomphe fut interrompu quelque temps : Lekain, la Clairon et les autres comédiens du ThéAtre-Français furent emprisonnés au Fort-Lévôque, par ordre du roi, pour avoir excité les susceptibilités d'un ministre : de tels incidents ne seraient plus à redouter maintenant, car les comédiens sont à leur tour assez puissants pour faire emprisonner les ministres... Mais le Siège de Calais fut représenté trois fois de suite à la cour. Et Voltaire écrivait à de Belloy avec beaucoup de bonne grAce : « Votre Siège de Calais fait aimer la France et votre personne. Je ne suis que le poète de l'Amérique et de la Chine ; vous êtes celui des Français. )^ Cet hommage était sans doute préférable à l'honneur d'être présenté à la famille royale. De Belloy accepta l'honneur et l'hommage. Et il continua de triompher. Le Siège de Calais fut joué sur tous les théâtres de la France et même des colonies.

Nous avions alors des colonies, il est vrai que ce n'était pas tout à fait celles d'aujourd'hui : o versatiles Français ! En i83o, il était encore au répertoire. Être au répertoire en i83o... Le succès contagieux, épidémique avait donc était colossal, énorme, gigantesque ! Pourtant, l'œuvre de de Belloy est aujourd'hui aussi inconnue que fameuse. Elle est en dehors de notre histoire littéraire...

La Fille de Roland obtint un triomphe comparable à celui du Siège de Calais. Le sincère et reconnaissant Henri de Bornier, dans la dédicace ingénue de sa tragédie à Emile Perrin, administrateur général du Théâtre-Français, avoue loyalement que « le succès a dépassé ses espérances ». Dans sa préface, il va jusqu'à dire — on dit ça ! — « que si la Fille de Roland a obtenu un succès retentissant, ce succès est dû au directeur qui a deviné, adopté et en quelque sorte, réchauffé l'œuvre (naturellement, le directeur n'avait rien deviné, ni adopté, ni i:échauffé du tout, et il s'obstinait au contraire, à ne pas jouer la Fille de Roland), aux artistes qui l'ont interprété, avec tant de talent et de zèle ». Merci pour le directeur, merci pour les artistes I Toutefois, Henri de Bornier ajoutait, et ce n'était pas seulement par politesse: « Le succès est dû surtout au public. Rarement le public s'est fait à ce point le collaborateur d'un écrivain. En étudiant chaque jour les impressions de la foule, j'ai eu le bonheur de reconnaître entre elle et moi une constante communauté de sentiments ; il y a sans doute de plus grandes gloires pour un poète, il n'y a pas de joies plus douces et plus profondes. » C'était constater les faits. Ce n'était pas les expliquer, et ce n'était pomt indiquer si cette collaboration triomphale pouvait être durable. Rien n'est plus difficile,

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d'ailleurs, que de marquer tout cela. La communauté de sentiments entre la foule et Henri de Bornier : — et le nom de Henri de Bornier, glorieux soudain, est porté « sur les ailes de la Renommée » dans toutes les nations de l'Europe et par delà les mers, jusqu'au Brésil et dans le Canada ! la communauté de sentiments entre la foule et Henri de Bornier : — ei la Fille de Roland accapare instantanément une place exceptionnelle audessus des autres tragédies du poète, alors que celles-ci ne sont peut-olre pas scandaleusement inférieures à celle-là, car elles contiennent, comme on dit, de belles situations et de beaux vers aussi!... La communauté de sentiments entre la foule et Henri de Bornier: — et on découvre dans la Fille de Roland ce qui n'y est peutêtre pas, et sans doute, en d'autres circonstances, n'eùton pas découvert ce qui s'y trouvait !... Tant il est vrai que le génie n'est rien que suivant les circonstances ! Est-ce vrai ? Certes, le génie du poète est créateur, mais son œuvre n'est complète que par ce qu'y met la foule. Elle effectue, quand elle est bien disposée, un travail inconscient qui anime les meilleures créations de l'esprit ou les plus médiocres, et leur communique je ne sais quelle vertu qui conduit à la postérité des œuvres que le poète n'y eût point menées tout seul. Comment discerner, dans la suite, cette collaboration anonyme qui transfigure l'ouvrage, et comment mesurer Teffort personnel du poète ? Il est vain de l'essayer. Toujours est-il que la communauté de sentiments entre la foule et Henri de Bornier n'a pas entièrement cessé. Toujours est-il que la reprise de la Fille de Roland en 1890 fut presque aussi heureuse que la première série de représentations en 1875. Cependant la véhémence des senliments patriotiques était déjà moins

furieuse et déjà les circonstances servaient moins le poète. Aujourd'hui encore, la Fille de Roland exerce sur la foule une action considérable, et ce n'est pas, seule, la combinaison des événements dramatiques que Ton applaudit, c'est le patriotisme éloquent... La Fille de Roland n'a plus à nous donner maintenant ce réconfort qu'elle donnait à nos pères ou à nos frères; mais nous sommes tout de même bien contents.

Nous le sommes parce que les sentiments exprimés sont d'une franche solidité ; ils ne sont pas des sentiments de pacotille et de charlatanisme ; ils ne sont pas occasionnels et superficiels, ils sont profonds et ils sont éternels, ce qui veut dire qu'ils ont quelque valeur pour un certain nombre d'années. Toutefois, la vertu intérieure de la Fille de Roland deviendra peu à peu insaisissable aux Français modernes. Le patriotisme qui s'étale en elle est très pur, il n'est point suffisamment rayonnant ni expansif! Il est de défiance hostile aux barbares, non point d'amitié réfléchie et prudente mais confiante et fraternelle aux antres peuples, et toutes les idées de l'œuvre se retournent vers le passé, ne tendent point vers l'avenir. La Fille de Roland glorifie exclusivement ridée chrétienne et présente tous les hommes comme soumis à la chrétienté, à Dieu, comme prêts [à se sacrifier pour la chrétienté et pour Dieu. Ces sacrificeslà ne sont plus guère de mode aujourd'hui, non seulement parce que nous nous éloignons avec quelque indifférence de Dieu et de la chrétienté, mais aussi, mais surtout parce que nous sommes assez férocement individualistes... Il paraît juste du moins que cette œuvre qui fut, qui reste une œuvre française, l'œuvre française d'une heure douloureuse, soit recueillie dans notre musée dramatique — c'est le Théâtre-Français que

m:. Nia di: bohmku

je veux dire — et (|ue(le temps en temps, époussetée, el toute luisaute d'qne fausse nouveauté, elle soit présen- Ire aux regards de celte foule bien digne d'être aimée qui, durant les jours de fêle, est toujoursencline à visiter les palais nationaux... La Fille de Bolanclosi réellement intéressante comme pièce de musée. Elle a la beauté du chapeau que Napoléon portait h Tlle d'Elbe, du guéridon sur lequel il signa son abdication, que l'on voit à Fontainebleau, et qui font, au temps de Pâques, de Pentecôte ou de TAssomption, rémerveillement de braves visiteurs en qui palpite quelque choseencore de Tâme d'Henri de Bornier.

Le'Siège de Calais était au répertoire en i83o. Jji Fille de Roland est notre Siège de Calais. En 1980 elle enrichira ou grèvera le répertoire. Aflaiblie incontestablement sa puissance d'action sentimentale, la Fille de Roland conserve, en eflet, une vie dramatique qui n'est pas dépourvue d'intensité.

Il est beau d'aimer sa patrie ; mais quand on veut propager cet amour par le théâtre, il ne suffit pas d'aimer, il faut encore être dramaturge. Henri de Bornier l'était. Même dans ses œuvrespauvrement scolaires, le Fils de l'Arètin ou France d'abord, ou les autres, les autres..., il ost souvent habile à conduire la pièce sans s'égarer, à camper les scènes, c'est une de nos manières de parler, à extraire d'une situation dramatique qu'il trouve, sa force dramatique tout entière. Indiscutablement, Berthe, la fille de Roland, aurait pu ne pas aller en pèlerinage aux rives du Weser, et ne pas être sauvée des

Saxons, « hommes d'un aspect formidable et hideux»» précisément par le fils de Ganelon qui se trouvait là comme par hasard. Elle aurait pu ne pas être amenée au château de Montblois qui est celui de Ganelon. Elle aurait pu... Enfin, elle aurait pu ne pas être sensible jusqu'au fond du cœur à la bravoure et à la beauté de Gérald... La sévère fantaisie de Henri de Bornier a créé ces événements et ces sentiments. Acceptez les uns et les autres et la Fille de Roland se déroule avec une clarté, une netteté, une méthode, une rapidité, une harmonie admirables.

Comment donc un tel drame, exprimant de telles idées, peut-il devenir caduc ? Le style n'impose pas les œuvres à la scène : il les fait subsister dans la littérature dramatique. Le style d'Henri de Bornier est détestable ; le style de la Fille de Roland est le moins mauvais style de Henri de Bornier ; il n'est pas un bon style néanmoins.

Quelquefois des vers amples et pleins — des vers cornéliens, on le doit proclamer. Presque toujours, des vers prosaïques, et pauvres et plats. La platitude indéfinie. Morne plaine ! L'âme de Bornier est héroïque : malheureusement Joseph Prudhomme exprime cet héroïsme.

Eh bien, oui, oui je l'aime !

Loin de moi, loin de moi tout lâche stratagème.

dit Gérald qui aime sa cousine Berthe mais n'a pas le souffle épique. Toujours ainsi. Le vers est constamment traînant : c'est à terre qu'il traîne. Et il est poncif avec délices. Gérald est un honnête garçon. Il dit à la façon d'Arvers :

Tout homme a son secret, toute âme a son mystère

Il ajoute alors — qu'il se taise ! —

La pudeur, la prudence au cœur le plus loyal Sont permises toujours... Et cependant c'est mal I Les nobles sentiments dédaignent tous les voiles Le ciel n'est plus le ciel quand il n'a pas d'étoiles ! Mon secret dans mon sein ne peut plus s'enfermer: Mon père saura tout ! — Mais pourquoi l'alarmer? Pourquoi livrer mon père à l'angoisse, à la crainte ? — Dieu ! où donc ai-je appris cet art vil de la feinte ? Dissimuler, tromper, m'engager le front bas, Dans ces obscurs chemins que je ne connais pas !...

Gérald est un honnête garçon; mais il a tort d'employer toutes les images décolorées, les métaphores fatiguées, éculées par un trop long usage, de les rapprocher en un efYroyable mélange, de les entasser en une confusion désastreuse... et il a tort d'exprimer ces pensées d'honnête garçon avec une solennité de jocrisse : Les nobles sentiments dédaignent tous les voiles ! et il a tort de dire des sottises et de prétendre, contrairement à toute vérité, que le ciel nest plus le ciel quand il n'a pas d'étoiles. Si c'est de la poésie, qu'il ôte cette poésie de là I Et qu'il cache son cœur que nous ne saurions voir même s'il y a enfermé un secret ! Et s*il a d'abord alarmé son père, et s'il Ta ensuite livré à l'angoisse il n'a plus à se préoccuper de le livrer à la crainte, car la crainte est moins pénible que l'angoisse, elle est un allégement de l'angoisse... Et si nous tolérons cet art vil de la feinte, il ne nous persuade pas que les chemins sont obscurs qu'il ne connaît pas. S'il ne les connaît pas, comment sait-il qu'ils sont obscurs? On le lui a dit peut-être. Mais, lui, qu'il se taise ! Gérald est un honnête garçon qui parle mal. Et toujours ainsi. Et

tous ainsi ! Il n'est aucun d'entre eux qui ne mette son plaisir à parler plus mal, beaucoup plus mal que les héros de Ponsard.

Lorsque Henri de Bornier s'applique au lyrisme, le défaut se fait vice. Relisez la chanson des Épées qui méritait par son inspiration, si loyale et si chaleureuse en sa simplicité, de demeurer populaire :

La France, dans ce siècle, eut deux grandes épées, Deux glaives, l'un royal et l'autre féodal. Dont les lames d un flot divin furent trempées : L'une a pour nom Joyeuse et l'autre Durandal.

On peut estimer que ces épées ont tort d'être des glaives, que ces deux épithètes : royal et féodal sont Tune et l'autre inexactes, que ce flot divin est un flot banal et présomptueux : mais la question est posée, elle est bien posée.

Roland eut Durandal, Charlemagne a Joyeuse, Sœurs jumelles de gloire, héroïnes d'acier. En qui vivait du fer l'âme mystérieuse Que pour son oeuvre Dieu voulut s'associer.

Ces sœurs jumelles de gloire, nous les réprouvons ; ces héroïnes d'acier, nous avons bien de la peine à les accepter, même si l'âme mystérieuse du fer, qu'est-ce à dire? vit en elles. Et nous sommes fâchés que Dieu ait voulu s'associer Tâme mystérieuse du fer, ou les héroïnes d'acier ou les sœurs jumelles en un vers si plat.

Toutes les deux dans les mêlées.

Entraient jetant leur rude éclair, Et les bannières étoilées Les suivaient en flottant dans 1 air !

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Quand elles faisaient leur ouvrage L'étranger, frémissant de rage, Sarrazins, Saxons ou Danois, Tourbe hurlante et carnassière Tombait dans la rouge poussière De ces formidables tournois...

lienri de Bornicr mêle les rythmes comme Victor Hugo... lui, Victor Hugo aux grands pieds ! Le rude éclair et les bannières flottant dans l'air et l'étranger frémissant de rage, et la tourbe carnassière et la rouge poussière sont pénibles, très pénibles, encore plus pénibles que je ne vous le dis.

Durandal a conquis l'Espagne, Joyeuse a dompté le Lombard ; Chacune à sa noble compagne Pouvait dire : Voici ma part !

Toutes les deux ont par le monde Suivi, chassé le crime immonde, Vaincu les païens en tout lieu ; Après mille et mille batailles Aucune d'elles n'a d'entailles Pas plus que le glaive de Dieu !

Nous souflVons plus que chacune de ces deux nobles compagnes n'a souffert, et nous ne pouvons pas dire : Voici ma part ! très prosaïquement car nous devons supporter toute la souffrance, et, malgré l'horreur que nous cause le crime immonde (épithète homérique : mais nous sommes si éloignés d'Homère) sans avoir livré mille et mille batailles, mais ayant lu seulement dix vers, nous sommes menacés de périr. Relevons-nous avec les vers eux-mêmes :

Hélas ! la même fin ne leur est pas donnée : Joyeuse est fière et libre après tant de combats, Et quand Roland périt dans la sombre journée Durandal des païens est captive là-bas.

Elle est captive encore, et la France la pleure. Mais le sort différent laisse Thonneur égal ; Et la France attendant quelque chance meilleure, Aime du même amour Joyeuse et Durandal.

Nous avons pu attendre, dans la vie littéraire de de Bornier, quelque chance meilleure : elle ne nous a pas été accordée, à Henri de Bornier non plus. La journée est restée une sombre journée, selon son expression, eh oui I selon sa propre expression. Et ses sentiments furent toujours meilleurs que son style. Puisse, néanmoins, la chanson des épées survivre longuement, hospitalisée dans les anthologies !

Elle perpétuerait toute seule, avec une fierté grave, le souvenir d'un dramaturge de bonne volonté qui voulut renouveler Corneille, et noble, héroïque, majestueux, faisant de chaque tragédie un enseignement, apparaît en fin de compte, comme un Ponsard moins spontané, comme un Ponsard plus large, moins sûr, et plus difficultueux. L'auteur de la Fille de Roland n'at-il pas travaillé « dans le grandiose », en bon ouvrier?

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