LECONTE DE LISLE
Leconle do Lislc n'élail pas la gaielô môme, il méprisait les vaiidevillisles et il ignorait l'art délicat du calembour. Mais il fréquentait la beauté pure et il lui ajoutait quelque austère sublimité.
L'auteur des Poèmes antiques, des Poèmes barbares, des Poèmes tragiques a sa place déterminée dans l'histoire de la littérature. Les caractères exacts de son ii;:randiose et morne génie sont étiquetés avec une précision définitive. 'A peine hésite-t-on sur le point de savoir si ce poète magnifique mais peu frivole était ou n'était pas impassible... On reconnaît, d'un accord commun, qu'il ne tremblait, pas comme la feuille — au moindre souflle du plus petit zéphir... Mais si on a dessein d'être original, on affirme que la sensibilité de Leconte de Liste était vive, et on le démontre... Ne démontrera-t-on pas tôt ou tard que Lamartine par exemple, ou, si vous préférez, Victor Hugo étaient d'une insensibilité dégoûtante ?... Oui. on le démontrera. On démontre tout ce que l'on veut. Et d'erreur en erreur la vérité chemine doucement, humblement,
jusqu'au jour où elle resplendit dans toute sa gloire. Jour heureux, jour espéré, jour tardif I En effet, quand la vérité resplendit, il arrive souvent qu'elle ne soit plus utile à rien ni à personne...
Du moins, en dépit de la charmante fantaisie de plusieurs esprits ingénieux, rinfluence de l'œuvre lyrique de Leconte de Liste est fixée sans incertitude... Non pas l'influence de son œuvre dramatique. Cette œuvre dramatique marquait, elle aussi, une réaction contre l'œuvre dramatique du romantisme bien qu'elle en fût, dans une certaine mesure, imprégnée.
Son inspiration même, essentiellemcnl grecques, grecque presque exclusivement, indiquait aux dramaturges de notre époque des sources d'où les romantiques s'étaient obstinément écartés. Et si les romantiques imaginaient avec verve et avec liberté les mœurs et les couleurs des contrées et des temps où ils situaient leurs héros abondants en paroles, Leconte de Liste prétendait ressusciter une Grèce réelle et qu'on ne devait point dénaturer la lumière étincelante du ciel de THellade, pas plus que les esprits, les âmes, les civili.sations que l'antiquité généreuse livre en pâture aux imaginations modernes. Il écrivit donc les Erinnyes puis VApollonide. Depuis, tous les dramaturges se sont appliqués à reconnaître d'abord les régions très vieilles où ils entreprenaient de nous conduire, et à les explorer avant d'en dresser la carte. Dociles à l'impulsion de Leconte de Lisle, ils ont eu dessein eux aussi d'écrire des œuvres de vérité... Ils ont été, eux aussi, des réalistes, des réalistes comme tout le monde... Mais les Erinnyes ^oiii écrites vers 1870, représentées en 1870, obtiennent un succès restreint, mais profond et contagieux. Aussitôt les ouvrages renouvelés du théâtre grec commencent
.I.CO.N I K UK I.ISLE
(je i)ulluler. l\uil-élro les Erinwjes n'ont-elles pas causé la prodigieuse renaissance dont nous constatons encore dans notre théûtre contemporain les innombrables manifestations; elles l'urc^nt Tune «les plus importantes, elles restcMjt Tune <les plus b<'lles maniiestalions de cette renaissance.
Beauté contestée, d'ailleurs ! On n'a (jualilié /es Erinnijes de chef-d'ceuvre qu«^ pour pnxdamer immédiatement que ce chef-d'œuvre était faux. Il apparaît tpu' l'impassildlilé ou l'impersonnalité hautaine du poète, non })as absent mais distant d«î son œuvre, ne pro<luit dans le drame ({u'uu lugiibre pathétique et glace l'émotion. Faux chef-d'œuvre, les Erinnyes ? Œuvre ennuycîuse, assurément. Laissons dire les sots et les sages. Du moins peut-on attester de Leconte de Lisle, auteur dramatique, ce que Barbey d'Aurevilly attestait de Victor de Laprade : m avec lui, l'ennui tombe de haut ». Incontestablement Leconte de Lisle n'était pas un auteur (lramati(pie né. Il subit l'attrait du théAtre parce qu'il était las de vivre isolé d(^ la foule, dieu triste dont un trop petit nombre d'adorateurs célèbrent le culte. En réalité la gloire de l'œuvre tout entière du poète fut propagée par la représentation indécise des Erinnyes. 0 puissance étrange du théâtre ! Et Lt;conte de Lisle s'est réjoui et il aspira de toutes ses forces à la représentation de VApollonide qui ne lui fut pas accordée durant sa vie. Peut-être aussi avait-il une raison littéraire de souhaiter la production de ses ouvrages en public ; il sentait que ses vers, pour que leur beauté sonore se répandît totalement, devaient être déclamés. Il ne se trompait pas. Cependant Leconte de Lisle n'était pas doué de l'invention dramatique : et il n'était pas homme à mener sur la scène une action
76 I-E TIlEATRi: DES POETES
presto et forte. Vivant parmi ses rêves poétiques, familier de toutes les civilisations et de toutes les légendes, il pouvait à loisir combiner les péripéties d'un drame (jue ses vers eussent orné merveilleusement. Il ne l'essaya même pas. 11 prit tout de suite pour modèle les tragiques grecs, il suivit Eschyle, puis Euripide. H adapta ïlon de celui-ci et d'abord VOreste de celui-là.
Dramaturge, Leconte de Liste demeure incertain s'il doit composer librement son drame ou reproduire exac tement Tœuvre qu'il entreprend d'adapter. Dans les Erinnyes, il allège, il résume V Agamemnon, les C/ioéphores, les Eiiménides ; dans VApollonide, il ne supprime aucune scène de Ion et il les transcrit toutes dans leur ordre et leur mouvement. Peut-être s'il s'écarte davantage d'Eschyle, est-ce parce que la tragédie eschylienne recèle un lyrisme que la tragédie moderne môme renouvelée des Grecs, ne comporte plus. Peutêtre, s'il est plus fidèle à Euripide, est-ce parce que dans Ion la marche de l'action est plus simple et plus régulière! Du moins Leconte de Liste esl, pourla composition des pièces, sans parti pris de novateur, il est simplement un élève dramaturge qui a de la prudence et du goût. Mais dès qu'il s'agit du fond des idées et des sentiments, Leconte de Lisle, adaptateur, le prend de très haut avec les tragiques dont il adapte les ouvrages et, délibérément, il se charge de montrer à Eschyle comme à Euripide ce que c'est que la Grèce des anciens temps. Cet audacieux dessein était bien digne du courage et de la superbe de Leconte de Lisle.
A l'heure ou Leconte de Lisle écrivit les Erinnyes, les hommes cultivés ne lisaient pas plus Eschyle qu'ils nele lisent aujourd'hui, mais ils pensaient communément qu'Eschyle était un dramaturge terrible et que tous ses
LECONTi: DE LISLE 7«
héros vivaient dans une sorle de cauchemar épouvantable, écrasant, accablant. Leconle de Lisle devait donc être disposé — car tons les poètes et même Leconte de Lisle cèdent plus ou moins aux idées, aux préjugés de leur temps — à ne rien dissimuler de Feflroi et de l'alrocilé eschyliennes. Il fit mieux, il y ajouta tout de suite quelque chose. 11 prétendit rétablir les mœurs préhistoriques de la Grèce dans leur vérité première et dans leur violence intégrale. 11 ju^çea en historien des civilisalions légendaires qu'Eschyle, et à plus forte raison Euripide, avaienlalténué la forte couleur de ces civilisations. Il estima qu'Eschyle était fade el qu'Euripide bêlait.
11 se proposa donc d'éviter la fadeur et les bêlements. 11 y réussit presque au delà des limites permises. (Vêlait toutefois un bien ambitieux dessein que de vouloir rectilier les grands tragiques grecs. Et voici donc que se refusant à « prêter les mêmes raffinements de pensée, les mêmes expressions de passion aux Grecs primitifs qui avaient sculpté la porte des Lions et à ces contempoj'ains d'Eschyle qui commençaient d'envelopper le marbre comme la pensée, dans des formés de beauté parfaite » Leconte de Lisle s'applique à créer des barbares âpres et formidables, des brutes .sommaires el grandioses, d'une magnifique et riche férocité. Elles ne lui paraissent jamais assez farouches, jamais assez horrifiques, jamais assez sauvages. Leconte de Lisle est trop bon. Leconte de Lisle exagère. Eschyle n'avait pas dégénéré tant que cela de la force énorme des temps primitifs qu'il fallût en remettre dans son œuvre. Eschyle n'était pas un auteur de mollesse et d'indolence, et il ne fallait pas le durcir à ce point, ni, sous prétexte de le ressusciter en l'améliorant, lui communiquer une si impérieuse raideur.
78 LE THEATUi: DES POETES
Leconle de Lisle élail plus justifié de « reloucher » l'œuvre d'Euripide en l'adaptant. Euripide, en effet, avait été un ^rand novateur et g^ardant les héros et les dieux de l antique tragédie, il les avait fait descendre de rOlympe sur k» terre, il avait communiqué à tous (les sentiments purement et simplement humains, et il avait dessiné des figures d'un réalisme, noble assurément, mais sincère et profond. Ainsi le sujet de Ion, dont Leconte de Lisle devait tirer scène par scène VApollonide^ avait été fourni à Euripide par une vieille légende attique, d'après laquelle le père et l'éponyme de la race ionienne devait être rattaché au dieu Apollon. Ion était le fils d'Apollon et de Creuse : Hermès l'avait transporté, dès sa naissance, dans le temple de Delphes où il avait été voué au service du dieu. Creuse est devenue la femme de Xanthos, tous deux viennent consulter Toracle. Xanthos est bientôt amené à croire que le jeune Ion est son fils. Il s'en réjouit. Mais Creuse est jalouse. Elle entreprend de faire périr cet étranger, cet intrus. Le crime est sur le point de s'accomplir lorsque Creuse et* Ion se reconnaissent. Il était temps. Alors Athéna, au nom d'Apollon, atteste au jeune Ion qu'il est bien le fils d'Apollon et que Creuse est bien sa mère et elle lui annonce de grandes destinées. Euripide n'avait plus cette foi naïve qui transporte les dieux ou les montagnes. Il leur fait faire ce petit voyage, parce que les auteurs tragiques ont accoutumé de le leur faire faire. Mais il n'est pas très persuadé que les divinités interviennent aussi facilement dans les affaires humaines, il leur attribue un rôle tout extérieur. Il est le véritable inventeur du deiis ex machina. Dans Ion, il étale librement son scepticisme mélancolique et souriant. Son œuvre est d'une bonne grâce exquiseet d'une