SCENE XVII
BANDITS armés d"escopettes et darcs. PAULO, ENRICO et GALA'AN
ENRICO'
Ou'attendeût-ils ?
PEDRISCO
Puisque désormais vous connaissez votre sort, pourquoi ne vous confessez- vous pas ?
Je ne veux pas me confesser.
PEDRISCO, à un bandit.
Celio, frappe-le au cœur.
PAULO
Laissez-moi lui parler encore et lui rendre l'espérance.
PEDRISCO, aux bandits.
Approchez-vous et tuez-le.
PAULO
Arrêtez! {A -part.) Cruelle épreuve ! S'il se damne, je ne recouvrerai jamais la foi.
ENRICO
Vous êtes des lâches. Que tardez-vous à m'ouvrir des portes dans le cœur?
PEDRISCO
Cette fois, ne vous laissez arrêter par aucune considération.
PAULO, aux bandits.
Attendez encore. (Bas.) Si vous le blessiez, vous me
LE DAMNÉ POUR MANQUE DE CONFIANCE 23l
jetteriez dans une confusion inexprimable. (A Enrico.) Mon fils, considère que tu es un pécheur.
ENRICO
Et le plus grand du monde, je le sais.
J'espère encore te ramener au bien. Mets ta confiance dans le Seigneur.
EnVRICO
Fais-moi grâce de tes conseils, prédicateur fatigant ; je suis décidé à ne pas les suivre.
PAULO
One les larmes sortent donc de ma poitrine et si elles ne forment pas un torrent, qu'elles soient assez abondantes pour no3'er l'âme elle-même, puisqu'elle n'a plus confiance en Dieu. Et vous, bure sainte, cessez de me couvrir le corps ; mon cœur sent que vous souffririez sur un cristal faux et trompeur. (// enlève sa robe d'ermite.) Je glisse dans le crime et j'imite la couleuvre, mais dans cette transformation queje condamne, je me défais du bon vêtement, tandis que la bête rampante en quitte un mauvais. Assuré que l'enfer m'attend, je ne résiste plus à ma destinée et je le témoigne à tous les 3'eux en mettant la livrée du diable et en abandonnant l'habit de Dieu. Suspendez ici cette robe de bure, hélas, afin qu'elle dise : t Paulo me suspendit en ce lieu quand il se reconnut indigne de la gloire que le Seigneur a mise en moi. » {Aux brigands.) Ma dague, mon épée ; vous pouvez prendre cette croix. Je n'espère plus en rien, je n'espère plus en personne puisque je n'ai pas su m'appliquer les mérites du sang divin. [Montrant Enrico et Galvan.) Détachez-les."
ENRICO
Je suis libre! Je n'ose m'en rapporter au témoignage des yeux...
GALVAN
Je rends grâces au ciel.
Et je désire savoir la vérité.
PAULO
Qué je suis malheureux! Ah! Enrico, jamais tu n'aurais dû naître, jamais ta mère n'aurait dû te jeter dans ce monde, où tu jouis de la lumière pour être cause de mes maux ! Plût à Dieu, quand ton corps et ton âme furent formés eu que tes yeux se furent ouverts, que ta nourrice t'étouiïât dans ses bras, qu'un lion te dévorât, qu'un ours déchirât tes membres alors délicats, que dans ta demeure tu tombas du balcon le plus élevé, avant que tu naies coupé le fil de mes espérances.
ENRICO
Tout est mystère et surprise dans ces paroles.
PAULO
Je suis Paulo, un ermite qui abandonnai ma patrie, il y a un peu plus de quinze ans et qui, durant dix autres années, servis le Seigneur dans cette montagne obscure.
ENRICO
Quel bonheur 1
PAULO
Quel malheur ! Comme j'avais supplié Dieu de me révéler ma fin, un ánge déchira les nuages d'argent et les courtines d'or, descendit du ciel et me dit: « Sois attentif, prends le chemin de la ville et tu verras Enrico — ah! mon âme — fils du noble Anareto qui tient à Naples un rang honorable. Observe avec soin ses actes, fais attention à ses paroles. Si Enrico doit aller au ciel, le ciel t'attend aussi ; si c'est en enfer, ce sera l'enfer. » Là-dessus, j'imaginai que cet Enrico menait la vie d'un saint. Mais nos désirs nous trompent. Je m'empressai
d'obéir ; à peine arrivé, je te vis, et tes aveux et la renommée m'apprirent que l'on ne trouverait pas dans le monde un homme plus vicieux ni plus mauvais que toi. Et c'est ainsi, pour épouser ta destinée, que j'abandonnai le froc, que je pris les armes et que j'acceptai le commandement de cette compagnie de brigands. J'ai voulu te soumettre à une épreuve pour savoir si, dans les affres de la mort, tu te souviendrais de Dieu, mais l'expérience a tourné à ma confusion. Alors, j'ai de nouveau dépouillé la bure, tu en as été témoin, et j'ai donné à mon âme la triste nouvelle que Dieu l'avait condamnée.
ENRICO
Les paroles que Dieu prononce par la bouche de ses anges sont des paroles, mon cher Paulo, où sont enfermés des mystères que l'homme ne saurait pénétrer. Quant à moi, je n'abandonnerais pas la vie que tu menais parce que ton audace à la quitter est peutêtre la cause de ta condamnation. Tu as agi par désespoir et aussi pour te venger de la réponse de Dieu et faire une opposition irritée à son ineffable pouvoir. Mais à voir qu'il ne dégaine pas l'épée de sa justice dans un cas aussi grave, je devine qu'il veut ton salut. Où n'atteindrait pas cette pitié divine qui est celle de toutes ses qualités dont le Seigneur se glorifie le plus ? Certes, je suis l'homme le plus mauvais que la nature ait produit dans le monde, celui qui ne prononce jamais une parole sans y joindre un jurement, celui qui ne compte plus les victimes qvCil a offertes à la mort tyrannique, celui qui ne confesse jamais ses fautes bien qu'elles soient innombrables, celui qui ne prie jamais Dieu, ni sa sainte mère, celui qui ne les invoquerait même pas à cette heure s'il voyait des épées dirigées contre son cœur valeureux; mais j'ai toujours eu l'espérance de ine sauver parce que mon espérance n'est pas fondée sur mes oeuvres. Elle repose sur la connaissance de Dieu dont la misé-
ricorde s'exerce au profit des plus grands pécheurs et sur les mérites de la piété qui les sauve. Maintenant, Paulo, que tu as commis cette sottise insigne, voyons de \'ivre insoucieux et dispos au cœur de cette montagne. Nous y passerons dans la joie, tous les jours que, d'ici son terme, comptera notre existence. Nous aurons la même ñn. Si par malheur nous sommes frustrés de la gloire que Dieu promet aux bons, du moins nous supporterons notre malheur en compagnie. Mais j'ai confiance en sa pitié toujours victorieuse de la justice céleste.
PAULO
Tu m'as un peu consolé.
GALVAN
Par Dieu, je ne me serais pas attendu à ce résultat.
PAULO
Allons nous reposer.
ENRico, á part.
Hélas, père de mes entrailles î (Haut.) Mou cher Paulo, j'ai oublié un bijou très précieux et je sais qu'en retournant à Naples, où je l'ai laissé, un grand danger me menace ; il faut pourtant que j'aille le chercher, dussé-je périr dans cette expédition. Un de tes soldats m'accompagnera.
PAULO
Je te donnerai Pedrisco, il est courageux.
PEDRISCO, à part.
Pardieu, je m'étonnais déjà de n'avoir pas été désigné.
PAULO, à Pedrisco.
Choisis pour Enrico la meilleure épée et sur ces cavales rapides comme le vent vous pourrez être à Naples en deux heures.
GALVAN, à Pedrisco.
Je reste dans la montagne, j'y remplirai ton office.
PEDRISCO, à Galvan.
Et moi, je vais où mon dos payera pour tes délits et pour tes crimes.
^ ENRICO
Adieu, ami.
PAULO
Ce nom mautorise à t'em brasser.
ENRIGO
Bien que pécheur, j'ai confiance en Dieu.
PAULO
Moi, je n'en ai plus. Mes fautes sont si nombreuses que je lai perdue pour toujours.
EN RICO
Ce manque de confiance te fera damner.
PAULO
Je le suis déjà. Advienne qu'advienne. Ah ! Enrico ! Tu n'aurais jamais dû naître !
ENRICO
C'est vrai. Mais l'espérance queje mets en Dieu lapitoiera sur mon sort.