‹ Le théâtre édifiant: Cervantes - Tirso de Molina - CalderonChapitre 115 sur 181 · SCÈNE XVII · texte numérisé non relu

SCÈNE XVII

LE PETIT PATRE, PAULO

LE PATRE

Forêts épaisses, vertes allées quAmalthée orna dans l'espérance d'y cacher son nourrisson divin, sources qui courez rapides et mugissantes à travers les menus graviers et les sables fins, je viens une autre fois contempler vos frondaisons et fouler l'herbe des vallées où j'éprouvai tant de chagrin. Je suis le pâtre qui en un temps heureux conduisait sur vos bords de candides agnelles. Leurs blanches toisons entre les velours verts étaient aux yeux comme des pennons d'argent. Ma bonne garde me rendait un objet d'envie pour les pâtres de la forêt, et le maître qui vit dans une terre lointaine me tenait en grande estime, parce que je lui amenais ses brebis blanches comme de la neige quand il désirait les voir. Mais depuis le jour où l'une des phis belles s'enfuit du troupeau, je me noie dans les larmes. Toutes mes joies se sont converties en tristesses et mes plus vifs plaisirs, en souvenirs de mort. Du fond de la vallée, s'élevaient mes chansons et mes romances; hélas, en ce jour de deuil, je psalmodie de tristes mélopées, je chante de plaintives élégies!

LE D.VMNK POL'll MANQUE DE CU.M lA.NCK í5q

J'avais commence à tresser cette ¡guirlande, mais la préférée de mon cœur ne me donne plus de joie, parce quifinorante ou trompée, elle s'est éloignée sans hésitation de celui qui la chérissait. Et comme elle me dédaigne, il est juste que je me venge et que j'eiïeuille aujourd'hui la guirlande qu'on d'autres temps je tressais pour elle.

PAUI.O

Pâtre, que j'ai déjà rencontré dans cette montagne avec un visage qui, sans être joyeux, ne portait pas les traces d'une pareille tristesse, je suis surpris de te revoir.

LE PATRE

o agnelle égarée, quelle joie tu fuis et au-devant de quels maux tu cours !

PAULO

N'est-ce pas la guirlande que tu tressais alors dans nos bois avec tant de diligence et de soin.

LE PATRE

C'est bien la même, seulement je la défais, car l'agnelle ignorante ne veut pas reprendre sa place dans le troupeau d'élection où on l'espère encore.

Alors, si le hasard l'y amenait, mon cher pâtre, tu ne la chasserais pas?

LE PATRE

Son éloigneraent me chagrine ; mais, dans sa grande clémence, mon maître dit que, retourneraient-elles noires, je devrais ouvrir les bras aux brebis dont la toison fut jadis blanche et les accueillir avec des caresses et des paroles d'amour sans leur témoigner ni rancune ni froideur.

PAULO

Puisque ton maître a parlé, tu es forcé d'obéir.

26o LE THKATKi: KDIFIANT

LE PATRE

Et jobcirai. Mais la fugitive ne répond pas à mon appel, tant elle est aveuglée par le vice. Tout à l'heure, je suis monté sur les rochers qui dominent la forêt et j'ai prodigué en vain mes coups de sifflets et mes gestes. Je l'ai cherchée dans les hallicrs et dans les bois incultes — combien d'efforts elle me coûte — et je rapporte mes pieds ensanglantés et déchirés aux ronces et aux épines. Je ne puis faire davantage.

PAULO

Des larmes de tendresse baignent les jolies joues du petit pâtre. Puisque lagnelle te méconnaît, oublie-la et cesse de pleurer.

LE PATRE

Je serai bien contraint de l'abandonner. Belles fleurs, tapissez de nouveau la terre; l'ingrate n'est plus digne de votre beauté. Nous verrons si là- bas, dans d'autres pâturages, on lui mettra une guirlande aussi éclatante et aussi belle que la mienne. Demeurez sous la garde de Dieu, montagnes, forets etdéserts aimés; je vais retrourer mon maître et lui porter la triste nouvelle. Quand \i l'apprendra — en vérité, il le sait déjà — il souffrira d'avoir perdu la plus belle de ses agnelles, mais il restera indifférent aux offenses et pourtant elles sont innombrables. Craintif, honteux, je m'approcherai de lui et je ne pourrai me soustraire à ses reproches : « Pâtre, me dira-t-il, est-ce ainsi que vous gardez les agnelles que je vous confie ? » Hélas ! douleur amère ! Je répondrai... Je ne trouverai rien à répondre... Mes gémissements seront mon unique réponse.

{Il S07't.)

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