‹ Le théâtre édifiant: Cervantes - Tirso de Molina - CalderonChapitre 135 sur 181 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

CURCIO, JULIA, EUSEBIO, caché.

CURCIO

Quoique durant bien des années j'aie tenu secret un souci rongeur, la passion aveugle que je souffre force ma langue à te dire ce que mes yeux t'ont révélé. La Seigneurie de Sienne désireuse d'accroître la gloire de mon sang m'envoj'a en son nom rendre hommage au pape Urbain IIL Ta mère, que Sienne tenait pour une sainte et que Ion peut donner comme exemple aux matrones romaines comme on l'offrait à celles de notre temps, — je ne sais comment ma langue l'outrage, mais hélas la satisfaction que Ion trouve dans l'offense trompe la douleur — ta mère ne m'accompagna pas, tandis que je demeurai huit mois à Rome avec l'ambassade. A cette époque, il était question de céder la Seigneurie au pontife ; que Dieu décide au mieux des intérêts en jeu, il importe peu ou point à mon récit. Je revins à Sienne et j'y trouvai... ici le souffle me manque, la langue devient muette, le cœur défaille... je trouvai — injustes soupçons ! — ta mère dans un état de grossesse si avancé que les neuf avertissements lui avaient été donnés et que le terme approchait de sa malheureuse délivrance. Ses lettres menteuses m'avaient déjà prévenu de cette infortune et m'avaient laissé comprendre qu'à l'époque de mon départ elle avait le pressentiment dune prochaine maternité. Quant à moi, je l'eus de mon déshonneur d'une manière si claire qu'en réfléchissant à l'outrage redouté, je me persuadai que j'en avais été victime. Je n'affirme pas que telle fut la vérité, mais quand on a du sang d'hidalgo le soupçon suffit et l'on n'attend pas d'autres preuves pour croire à une disgrâce... Si son ignorance l'excuse, comment se peut-

il qu'un noble porte la peine de son infortune? O code tyrannique de l'honneur! O conventions barbares du monde! [.es lois mentent, oui, elles mentent parce que celui qui ne parvient pas à connaître la cause ne doit pas s'en rapporter à des effets mystérieux. La loi condamna-t-elle jamais un innocent"? f/opinion déshonora-t-elle jamais un homme sans reproche? Si elles le font, elles mentent encore. C'est une disgrâce et non pas un déshonneur. Il est étranger qu'en matière d'honneur l'on imprime le même stigmate aux Mercure et aux Argus, aux voleurs et à leurs victimes. Que réserve le monde, que réserve-t-il à celui qui sait son déshonneur et le cache, s'il note d'infamie un innocent ? Partagé entre des opinions si contraires, déchiré par des incertitudes cruelles, je ne trouvai plus aucun charme à la table, aucun repos dans ma couche. Ma vie était si fade, mon existence si triste que le cœur me traitait comme un étranger et l'âme, comme un tyran. Certes, il m'arrivait parfois de prendre la défense de ta mère contre mes soupçons et de présenter en sa faveur des explications plausibles, mais la crainte du déshonneur agit sur moi avec une telle insistance que j'inclinai vers la violence. Elle était innocente, je le savais. Aussi bien n'était-ce pas de sa faute que je tirerais vengeance, c'était de mes propres pensées. Afin de dissimuler mes intentions, je feignis de préparer une partie de chasse parce qu'un jaloux ne se plaît qu'aux fictions. Je gagnai la forêt et tandis que mes compagnons étaient tout au plaisir de poursuivre le gibier ou échangeaient des propos d'amour — qu'ils les disent bien, ceux qui mentent; qu'elles y croient aisément, celles qui les entendent — j'entraînai Rosmira. ta mère, par une sente éloignée du chemin. Toute joyeuse, elle parvint à une clairière secrète de cette forêt dont le soleil ignorait l'entrée défendue contre ses rayons par des arbres, des feuilles et des ramures rustiquement, pour ne pas dire amoureusement en-

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lacés. Elle avait à peine imprimé sur le sol la trace mortelle de son pied, que seuls tous deux...

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