SCÈNE XI
JULIA, EUSEBIO, LISARDO, mort.
JULIA
Mille fois jai tâché de mentretenir avec toi, tyrannique Eusebio, et mille fois mon âme a hésité, le souffle m'a manqué, la langue est restée muette. Je
ne sais... je ne sais comment te parler, car, en cet instant, je suis en proie à des colères compatis.santcs enveloppées dans des compassions cruelles. Je voudrais fermer les yeux devant ce sang innocent qui crie vcnjieancc en s'épandant sur le sol comme une jonchée d'œillets,et je désirerais trouver ta justification dans les larmes que je te vois répandre, car les blessures et les yeux sont des bouches qui ne sauraient mentir. Partagée entre l'amour et la rigueur, je souhaiterais te châtier et te défendre en même temps, et dans l'aveugle confusion de mes graves pensées, la clémence combat et la douleur triomphe. Est-ce ainsi que tu prétendais m'obliger? Eusebio, penses-tu mobtenir en te montrant cruel et en perdant toute mesure? Et quand, cédantà ton désir, j'appelais de mes vœux le jour de notre mariage, au lieu d'une union paisible et sainte, tu me fais célébrer de tristes funérailles! Et quand, pour te complaire, je désobéissais ù mon père, tu me donnes un deuil funèbre au lieu de m'offrir des parures joyeuses! Et quand, au risque de ma vie, j'ai aplani le chemin de nos amours, au lieu de disposer la couche nuptiale, ô cieux! tu prépares mon tombeau! Et quand, oublieuse des représentations de l'honneur, je t'accorde ma main, tu me tends la tienne baignée de mon sang ! Quelle joie éprouverai-je dans tes bras si, avant de donner la vie à notre amour, je dois trébucher sur la mort? Otte dirait de moi le monde lorsqu'il saurait que je déteste l'injure et que j'ai toujours à mes cotés celui qui la commit? D'ailleurs, l'oubli voulût- il ensevelir lofTense que te sentir sur mon cœur suffirait pour en aviver le souvenir. Et alors, bien que je t'adore, les joies de l'amour se changeraient en fureurs et je demanderais vengeance. Comment veux-tu qu'une âme vive en proie à des sentiments si opposés, espérant la punition et désirant qu'elle n'arrive pas? Je te pardonne parce que je t'aime, mais ne compte ni me revoir, ni me
parler de la vie. Cette fenêtre s'ouvre sur le jardin, profites-en pour t'échapper ; fuis le danger, et que mon père, s'il revient, ne te trouve pas ici. Pars, Eusebio, et tâche de m'oublier. Dès aujourd'hui, je suis perdue pour toi parce que tu as voulu me perdre. Pars et vis heureux. Sois le favori de la fortune, et que jamais elle ne te fasse pa^'er en malheur la rançon de toutes les félicités queje te souhaite. Quant à moi, je me réfug"ierai dans la religion, et, de la cellule où je passerai ma courte vie, je ferai ma prison, si ce n'est mon tombeau, puisque mon père souhaite m'y enterrer. Là, je pleurerai les disgrâces dun sort si inclément, d'une fortune si cruelle, d'une inclination si pviissante, d'une planète si hostile, d'une étoile si rebelle, d'un amour si malheureux, d'une main si perfide qu'elles m'ont ôté la vie et ne m'ont pas donné la mort, afin que je ne cesse de vivre et que je ne cesse de mourir entre tant de tortures.
EUSEBIO
Tes mains, plus cruelles encore que tes paroles, sont-elles impatientes de se venger ? Punis-moi ; je suis à tes pieds. Mon crime me fait ton prisonnier; ton amour est une sûre geôle; mes fautes sont mes chaînes et les fers que l'âme redoute; ma pensée est mon bourreau. Et si tes yeux sont mes juges, l'arrêt qu'ils rendront sera par force un arrêt de mort. Mais alors la renommée proclamera : « Cet homme meurt pour avoir aimé. > Car mon seul crime est de t'aimer. Je ne tenterai pas de me justifier à tes yeux; il n'est pas d'excuses à une aussi grande faute. Je ne te demande qu'une faveur : prends ta vengeance et frappemoi. Saisis cette dague, plonge la dans un cœur qui t'a offensé, arrache une âme qui t'adore, verse un sang qui t'appartient. Et si tu ne veux pas me tuer, afin de laisser à ton père la satisfaction de se venger, j'irai l'avertir que je suis dans ta chambre...
JULIA
Arreto! Kt puisque je ne te parlerai plus de l'éternité, tu ne repousseras pas ma dernière prière, tu accéderas à ma demande.
EUSEBIO
J'y consens.
Pars donc et veille sur tes jours. Tu as de la fortune, tu as des g^ens pour te défendre.
ELSEItlO
Il vaut mieux que je meure. Tant que je vivrai, le voudrais-je queje ne pourrais cesser de t'adorer, et il n'est pas de couvent où tu seras en sûreté.
JULIA
Garde-toi, je saurai me défendre.
EUSEBIO
Puis-je espérer te revoir ?
JULIA
Non.
EUSEBIO
Le mal est sans remède?
JULIA
N'espère pas en trouver.
EUSEBIO
Tu me hais donc déjà?
JULIA
Je tacherai de te haïr.
EUSEBIO
Tu m'oublieras ?
JULIA
Je ne sais pas.
EUSEBIO
Quoi, je ne te re verrai plus ?
JULIA
De l'éternité.
EUSEBIO
Hélas! En d'autres temps, l'amour nous unissait...
JULIA
Hélas! Aujourd'hui ce sang nous divise... On ouvre la porte. Éloigne-toi, Ensebio.
EUSEBIO
Je t'obéis... Je pars... Xe plus jamais te revoir!
JULIA
Jamais, tu ne me reverras!
(On entend du bruit, chacun sort de son côté, et quelques serviteurs viennent enlever le corps.)