‹ Le théâtre édifiant: Cervantes - Tirso de Molina - CalderonChapitre 164 sur 181 · JUMA · texte numérisé non relu

JUMA

Tu as raison. Ouand l'honneur crie vengeance, l'offensé ne se satisfait pas seulement avec la punition de l'offenseur : il veut encore lui en jeter le motif à la face. (Elle se ilècoui're.) yie connais-tu? Ou'e.st-ce qui t'effraie? Pourquoi me regarder ainsi?

EUSEBIO

Accablé sous le poids de la vérité et du doute, en proie aux erreurs du délire, je suis épouvanté de ce que m'apprennent les 3'eux, attéré de ce queje devine.

JULIA

Maintenant, tu m"as vue.

EUSEBIO

Oui, et après t'avoir regardée, mon émotion s'est accrue à tel point que, si naguère j'ai désiré connaître ton visage, désabusé, je donnerais pour ne pas l'avoir vu tout ce quej'aurais donné auparavant pour le voir. Est-ce bien toi, Julia, dans cette forêt? Est-ce bien toi, une nonne, sous ce vêtement profane, deux fois malséant pour toi ? Comment, seule, est-tu venue jusqu'ici? Quel secret dessein poursuis-tu?

Considère en moi l'effet de tes mépris et de mon désabusement. Et pour que tu n'ignores pas qu'une femme courant à la suite de ses passions est la flèche décochée, la balle brûlante, la foudre rapide, apprends que je me suis complue dans les péchés dont je me suis rendue coupable jusqu'à ce jour et que j'éprouverai la même joie à en commettre de nouveaux. Dès que je fus hors du couvent, je me jetai dans la forêt; mais un berger m'ayant prévenue que je faisais fausse route, je fus saisie d'une sotte frayeur et le tuai pour me rassurer. L'instrument de sa mort fut le couteau qu'il portait à la ceinture. Avec ce même couteau, ministre des Parques, j'ai frappé un voyageur qui, secourable à mon extrême fatigue, avait courtoisement offert de me prendre en croupe et qui, à la vue d'un village, avait voulu y entrer. Je profitai d'un endroit désert pour reconnaître son bienfait en le tuant.

Durant les trois jours et les tiois nuits queje passai dans cette solitude, les herbes sauvages furent mon unique nourriture, et je n'eus d'autre lit que ses froids rochers. J'arrivai plus tard à une pauvre cabani? dont le toit de chaume me parut plus propre qu'un palais doré à rendre la paix à mes sens. Une femme de la montag^ne m'y donna une frénércuse hospitalité, rivalisant de soins et d'attentions avec son mari, un pâtre d'une bonté parfaite. Rendue de faim et de fatij^ue, je repris des forces à leur table pauvre mais bonne, en goûtant à leurs mets simples mais sains. Quand je les quittai, comme ils auraient pu dire à qui me chercherait : « Nous lavons vue ». je songeai à prévenir toute indiscrétion, et je commençai par me débarrasser du berger obligeant qui m'avait accompagné dans la foret pour m'enseigner le chemin. Puis, je revins sur mes pas et je fis subir le même sort à sa femme. Reconnaissant que dans mon vêtement religieux je portais mon délateur, je résolus d'en changer. Enfin, à travers des incidents et des péripéties sans nombre, sous l'habit et avec les armes d'un chasseur dont le sommeil devint non pas l'image, mais la reproduction fidèle et vivante de la mort, je suis arrivée jusqu'ici victorieuse des périls, méprisant les obstacles, dédaigneuse des plans et des projets arrêtés.

.le técoute avec une telle surprise et je te considère avec un tel effroi que tu es l'enchantement de mes oreilles et le basilic de mes yeux. Julia, je ne te méprise pas, mais je redoute les dangers dont le ciel me menace. Aussi bien, je me retire. Toi, reviens au couvent. Je te fuis tant est grande la crainte où je vis de cette croix... Oue signifie ce fracas?

334 LE THÉATKE ÉDIFIANT

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