SCÈNE XV
TELLO, LUGO, ANTONL\ d'abord cachée.
LÜGO, portant la dague et le bouclier -pendus dans le dos et tenant un rosaire à la main.
Mon maître est levé d'habitude à cette heure mati-
nale. Voyez si je me trompais. Le voici. Je parierais pour un sermon dont je le tiendrais quitte. Qxï'û se hâte et qu'il me laisse en paix. Amen.
TELLO
D'où venez-vous, garnement ?
LUGO
Mais... d'où dois-je venir?
TELLO
De blesser, de tuer, de truander selon votre coutume.
LUGO
Je ne tue ni ne blesse personne.
Sept fois je t'ai sauvé de la prison.
LUGO
C'est passé. Maintenant je mène une autre vie.
TELLO
C'est pour cela qu'il y a un mandat d'arrêt lancé contre toi.
LUGO
Il se peut, mais personne ne menace celui qui donne des coups de pied au vent. Tout ce dont on m'accuse se résume à des enfantillag-es légers sur la conscience parce que je les sais sans gravité. C'est couper la figure à un fanfaron arrogant, c'est lancer une raillerie piquante, un brocard ai guisé, un mot gracieux et rare, c'est enlever une dizaine de gâteaux ou une caisse de cédrats confits, c'est arbitrer une querelle entre deux malandrins novices, c'est entretenir au pâturage deux ou parfois trois vaches, mais sans les traire, ni en vendre le lait comme il est d'usage dans la Truanderie, c'est tâcher qu'aucun drôle ne donne le ton là où je me trouve et veiller à ce qu'il ne me traite pas comme la semelle de mes pantoufles. Ces espiègleries et d'autres analo-
LE TRUAND BÉATIFIÉ qS
gues, je les fais pour passer le temps sans jamais négliger mes prières ni oublier de dire les psaumes de la pénitence. Et bien que je sois coutumier du péché, je pense, et il en sera ainsi, que les grains de ce rosaire rendront bon compte de moi.
Réponds-moi, insensé? Ne comprends-tu pas que, dans ces conditions, distribuer aux pauvres de l'argent ou du cuivre équivaut à leur donner les pieds d'un porc volé ? Chaque jour, tu en conviens, tu offenses Dieu mille fois et tu penses que, pour aller au ciel, il te suffit de réciter un rosaire ? Entre dans ma chambre et apporte-moi un livre que tu trouveras sur la table. {Lugo se dirige à reculons vers la chambre afin de ne pas montrer la dague et le bouclier qui lui pendent dans ledos.) Dis-moi quelle est donc cette manière inexplicable de marcher ? Es-tu une écrevisse pour aller à reculons ! Quelle est cette nouveauté ?
LUGO
Est-il vraiment étrange qu'un bon serviteur ne tourne pas le dos à son maître et n'est-ce pas plutôt une marque de déférence ?
TELLO
Je n'ai jamais vu donner un pareil témoignage de respect. Tourne-toi, te dis-je.
LUGO
Je me tourne. Je voulais vous cacher ces armes et, dans ce dessein, je faisais des pas en arrière.
TELLO
Je reconnais maintenant que tu es Satan. Des armes dans la maison? Y aurais-tu des ennemis par hasard? Oui, sans doute. Les ministres de mort suspendus à ta ceinture en témoignent et me confirment aussi qu'un mauvais garnement dévo3'é recule toujours au lieu d'avancer. Je dois aller bientôt dans la Nouvelle
Espaijne. Je t'emmènerai avec moi, démon. Prépare-toi à ce voyage. C'est le cas de te montrer sage et prévoyant. Mais si au lieu de livres, tu emportes les bijoux dont je te vois paré {Ironique.), tu fourniras une preuve indéniable de ta grande et puissante intelligence. Tu réponds bien à l'espérance trompeuse où j'ai vécu ; tu reconnais bien le soin que j'ai pris de tes études et de ton éducation, tu me payes bien, tuas grand souci de donner de nouvelles assises à ton humble naissance et de fuir la dissipation et les aventures. Je te montrerais en vain par des exemples que jamais Aristote et Mars ne vécurent en bonne intelligence et que la sagesse ne considère pas un bouclier comme un complément souhaitable aux sommaires de la logique. Attends ; je veux te donner la preuve de ce que tu vaux, si tant est que le témoignage des femmes a une valeur en pareille circonstance. [Se tournant vers Vendrait où, s'est cachée Antonia.) Sortez, Madame, et parlez à votre dur et incorruptible diamant, à ce garçon honnête mais friand de tueries, vaillant mais perdu de vices. {Anto7iia sort de l'endroit oii elle s'est cachée.)
LUGO
Démon, qui t'aconduit ici"? Pourquoi me poursuis-tu si tu ne dois recueillir aucun fruit de tes mauvaises pensées ?