‹ Le théâtre édifiant: Cervantes - Tirso de Molina - CalderonChapitre 50 sur 181 · SCÈNE XIV · texte numérisé non relu

SCÈNE XIV

A ce moment entrent le PÈRE DE LA CRUZ et FRAY ANTONIO. Le Père s'arrête pour écouter le prêtre qui continue ses exhortations.

LE PRÊTRE

Puisque Dieu est né pour mon salut et qu'il est mort, cloué sur la croix, pour le rachat de mes péchés, leur rémission est le moindre avantage que j'attends de son supplice. Toi aussi tu es en droit d'espérer de sa miséricorde, alors que tu désespères de toi, ce généreux pardon que tu refuses. De toutes ses œuvres, le pardon est la plus sublime. Deus cui propriam est miserere semper et par cere, et misericordia ejus super om.nia opera ejus.

Et le Roi psalmiste, le chantre divin des louanges que tu écoutes, après lui en avoir donné beaucoup d'autres, ajoute sur le même sujet : Misericordias tuas. Domine, in œternum cantabo. Tu fais à Dieu la plus grave offense qu'il puisse recevoir parce que la désespérance comme la crainte sont destructiA^es, funestes et insultent à l'un des attributs qu'il tient de son omnipotence. C'est le péché dans toute son insolence, dans toute sa brutalité. Quand Judas voulut se surpasser en deux péchés, nous savons que se pendre fut un crime plus grand que d'avoir vendu le Christ. Madame, en désespérant de la clémence du Sauveur,

tu lui adresses l'injure suprême, car il est la colombe sans fiel auprès de qui nous pouvons pleurer nos péchés.

Cor contritum et huiniliatum, Deus, non despides.

Jamais, Dieu ne détourne ses regards d'un cœur humble et contrit; il le tient au contraire en haute estime. N'est-il pas de foi et avéré que le ciel se réjouit quand un pécheur, sur la terre, répudie son passé et s'engage dans les voies de la pénitence? Voici le Père de la Cruz. J'augure un bon succès de son intervention.

F. C. DE LA CRUZ

Poursuivez, Père, je suis attentif à vous écouter.

ANA

Malheur sur moi ! Un nouvel importun vient accroître mes tourments. Quels que soient ses efforts, il n'ébranlera pas ma résolution et dépensera sans profit sa fatigue et ses sueurs. (Ait Père de la Cruz.) A votre tour, que me voulez-vous, Père, qui arrivez gonflé d'orgueil? Vous ignorez, on le voit bien, qu'il n'y pas de Dieu pour moi. Il n'y a pas de Dieu, je le répète, car devant mes péchés, la miséricorde se voile la face tandis que la justice, mortelle dissension, se découvre et s'apprête à me condamner.

F. c. DE LA CRUZ

Dixit insipiens ex corde suo : No7i est Deus.

(S'adressant au prêtre.) Que votre condescendance, Seigneur, trouve bon de me recommander à Dieu. Je voudrais me montrer votre digne successeur dans ce combat.

(Le prêtre, fray Antonio, le Père de la Cruz et tous les assistants tombent à genoux.)

Bienheureuse porte du ciel qui releva l'homme dans sa chute, rendit la vie à notre espérance et la ressuscita d'entre les morts, accorde à mon entreprise une issue favorable, touche cette âme et montre, en l'apaisant, la puissance de ton cœur compatissant !

LE TRUAND BEATIFIE I29

Et docebo iniquos vias tuas et impii ad te convertentur.

Madame, Doña Ana de Treviño, votre départ pour l'autre monde est prochain et je trouve bien pauvres vos préparatifs au moment de cette amère séparation. Les âmes blanches comme la blanche hermine entrent dans la patrie de la vie dont la durée se prolonge à travers les siècles infinis et les âmes noires demeurent avec les monstres de l'enfer. Choisissez entre ces deux séjours. Quelle est la patrie que vous préférez pour votre âme ?

ANA

La justice divine m'a mise hors la loi. Elle ne me pardonnera pas parce qu'elle est suprêmement juste. La crainte de la justice fait évanouir le méchant. L'espérance n'habite pas dans le cœur injuste du pécheur et il est bien juste qu'elle n'}' habite pas.

F. C. DE LA CRUZ

Que Dieu allège ton cœur et lui ôte cette crainte. A l'heure où la mort va mettre un terme aux misères de la vie, l'âme avertie de son approche doit s'attacher à l'espérance; dans les angoisses si dures et si rigoureuses de la fin, il est impossible que la crainte lui soit d'aucun profit. Si durant la vie, l'espérance et la crainte peuvent marcher unis, à l'heure de la mort, ces deux sentiments doivent avoir et garder d'autres rapports. Celui qui entre dans la lice avec la crainte de son adversaire commet une erreur et une faute, mais celui que le courage enflamme vole au devant de la victoire. Vous êtes dans le champ clos. Madame, le combat aura lieu ce soir; quand l'ennemi se présentera, ne vous abandonnez pas à la peur.

ANA

Sans armes, comment pourrai-je affronter les périls de ce terrible duel, d'autant que l'adversaire est habile et qu'il est très difficile de lui résister.

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F. C. DE LA CRUZ

Confiez-vous en votre parrain et en votre juge qui est Dieu.

ANA

11 semble que vous et ce prêtre donniez tous deux dans les mêmes folies. Laissez-moi! finissons-en! Mon âme est dans une disposition telle, que Dieu voulût-il me les accorder, je ne veux jouir d'aucun privilège, ni profiter d'aucun pardon. Hélas, l'âme se détache du corps, je ineurs désespérée !

F. C. DE LA CRUZ

Démon, je place en Dieu mon espoir et tu ne remporteras pas la palme dans ce combat. O Vierge pure, tarderez-vous longtemps à nous secourir? Bon ange gardien, voyez comme le mal empire vite !

(Au prêtre.)

Mon Père, ne vous désistez pas de l'oraison, priez encore, priez toujours, c'est l'arme qiii triomphe de Satan dans toutes les rencontres.

ANTONIO

Un corps à jeun et fatigué par l'insomnie s'abandonne facilement à l'indolence et plus il prie, plus il bâille, plus il est enclin à l'indifférence et porté à s'évanouir.

ANA

Ah ! combien mon âme est dénuée des œuvres dont le mérite la pourrait sauver !

Si tu reviens à la raison, je ferai si bien qu'elles seront surabondantes.

ANA

Les trouverait-on par hasard dans la rue ? Celles que j"ai accomplies jusqu'ici ne sont que des œuvres de mort.

LE TRUAND BÉATIFIÉ iSl

F. C. DE LA CRUZ

Ecoute-moi quelques instants et pèse bien toutes mes paroles.

ANA

Dites !

F. C- DE LA CRUZ

Un moine qui a été très long-temps en religion et qui a toujours gardé la règle avec un cœur pur, s'impose de telles pénitences que mille fois le prieur a dû faire appel à son obéissance et lui ordonner d'en modérer la rigueur. Mais lui, avec une inlassable énergie, jeûnant, priant, s'humiliant, recherche les sentiers les plus raboteux et les plus âpres. La terre dure est son lit, les larmes sont sa boisson et l'amoureuse flamme de Dieu est l'unique feu où il prépare ses repas. Il se frappe la poitrine avec une pierre et se donne des coups si violents, qu'eût-elle été en diamant, il l'eût déjà brisée. Pour fuir le vice de la chair et ses plaisirs honteux, sa chemise, bien qu'il soit malade, est un affreux cilice, il a les pieds toujours nus et, dans ses actions exemptes de malices, il n'a d'autres intérêts que servir Dieu, parce que Dieu est bon et qu'il l'aime.

ANA, l'interrompant .

Père, où veux-tu en venir ?

A ce que vous me disiez, Madame, si, dans les angoisses de la mort, ce religieux aura raison ou tort d'espérer en la bonté de Dieu.

Pourquoi ne serait-il pas sauvé? Plût au ciel que j'aie la plus petite partie des œuvres de ce Père ; mais je n'en possède même pas une pour appuyer mes espérances et me soutenir à mes derniers moments.

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F. C. DE LA CRUZ

Je VOUS donnerai toutes les miennes et je prendrai à mon compte la lourde charge des vôtres.

ANA

Que dis-tu, Père, tu déraisonnes? Comment un pareil prodige se produirait-il ?

F. c. DE LA CRUZ

Si tu veux te confesser, la charité dans un effort suprême peut aplanir des montagnes. Prends le repentir à ta charge et tu verras bientôt comment je compte te remettre mes œuvres et prendre les tiennes en échange.

ANA

Où sont les cautions du marché ?

F. c. DE LA CRUZ

Je suis bien certain et j'affirme que personne n'en peut donner de meilleurs, ni de plus puissants, ni de plus sûrs, ni de plus riches, ni de plus francs. Ce sont des rois et leur race est infiniment noble.

ANA

Oui me donnez-vous ?

I.a souveraine très pure, très fortunée, très belle, qui fut mère et qui resta vierge, Marie, sainte et sacrée au-dessus de toutes les saintes, Marie, creuset de notre bonheur. Je vous donnerai également pour caution le Christ crucifié et j'y joindrai le divin enfant perdu à Bethléem et retrouvé plus tard.

ANA

Je me contente de ces cautions. Quels seront les témoins ?

F. c. DE LA CRUZ

Tous les êtres spirituels qui habitent le paradis et qui s'asseyent sur les gradins du ciel.

LE TRUAND BÉATIFIÉ l33

ANA

Énoncez clairement vos conditions afin que je sois bien instruite de la grâce signalée que vous me faites.

F. C. DE LA CRUZ

Cieux, écoutez-moi ! Moi, fray Cristóbal de la Cruz, indigne religieux et profès de l'ordre sacré du bienheureux patriarche saint Dominique, je dis en termes formels queje donne très volontiers à l'âme de Doña Ana de Treviño ici présente toutes les bonnes œuvres que j'ai faites, soit en exerçant la charité, soit en pardonnant des offenses depuis le moment où j'abandonnai la carrière de la mort pour entrer dans celle de la vie. Je lui donne tous mes jeûnes, toutes mes larmes, toutes mes flagellations et le très saint mérite de toutes les messes que j'ai dites; j'y ajoute toutes mes prières et tous mes désirs qui ont Dieu pour unique objet et, en échange, j'accepte ses péchés et, quel que soit leur nombre, quelle que soit leur grandeur, je m'oblige d'en rendre compte devant le haut et éternel tribunal du Dieu éternel, de payer les dettes et de subir les peines consécutives à tous ses péchés. Mais la condition de ce contrat est que, de son côté, Doña Ana de Treviño prendra d'abord l'engagement de se confesser et d'entrer dans la voie du repentir.

ANTONIO

Père, c'est là un engagement inouï.

LE PRÊTRE

Et, une charité dont nul n'eut jamais la pensée.

F. c. DE LA CRUZ

Afin qu'elle me croie et ne conserve aucun doute sur mes intentions, je lui donne pour caution de mes offres la très sainte Vierge Marie, son Fils et les onze mille vierges bénies qui sont mes protectrices et mes avocates, et je prends pour témoins, et la terre et le

ciel et les personnes ici présentes qui m'écoutent. Habitants des cieux, ne laissez pas fuir cette occasion, puisque vous pouvez aujourd'hui montrer les flammes de votre charité ; demandez au grand Pasteur des troupeaux du ciel et de la terre, de veiller sur cette petite brebis marquée de son précieux sang^ et de la défendre contre les entreprises de lenfer. Madame, acceptez-vous ce contrat ?

ANA

Oui, je l'accepte, Père, je me repens et je demande la confession, car je vais naourir.

LE PRÊTRE

Grand Seigneur, ce sont là de tes œuvres !

Bon, voilà le Père aussi pauvre de bonnes œuvres qu'une barbe dépi et l'âme aussi sèche et aussi isolée qu'une asperge. Il me semble qu'il retourne au sicut erat ou, si vous l'aimez mieux, qu'il revient au temps de sa folle jeunesse, alors qu'il tournait le dos au bréviaire et quïl s'accommodait de vivre avec le bouclier de Barcelone et la dague des truands. Vicieux ou vertueux, il fut toujours libéral.

ANA

Père, ne différez pas ce remède. Écoutez la confession des fautes que vous prenez à votre charge et si leur grand nombre ne vous fait pas évanouir, je mourrai, certaine et confiante, que j'ai obtenu un pardon sans réser\'e.

F. c. DE LA CRUZ, à fvay Antonio.

Retournez au couvent, apportez cette nouvelle à notre Père, et demandez-lui de faire dire une prière générale pour rendre grâce au Seigneur de cet événement miraculeux, tandis que j'entendrai en confession la nouvelle pénitente.

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ANTONIO

Avec plaisir.

F. C. DE LA CRUZ

Allons où nous serons seuls.

ANA

Et sous la sauvegarde de Dieu.

LE PRÊTRE

O bienheureuse pécheresse !

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