LE BOURGEOIS
Oue les cieux écoutent et que la terre entende le récit d'un événement extraordinaire, merveilleux, inouï et que votre Paternité me prête une oreille attentive. Bien que les termes me manquent pour m'élever à la hauteur du sujet, je parlerai, car il serait pire de se taire.
A peine Doña Ana, qui avait perdu la foi pure, soutien et réconfort de nos espérances, s'offrit-elle aux reg^ards du Père de la Cruz, que celui-ci, dont la charité est aussi ferme que sûre, fit avec elle un échange et, en retour de la disgrâce où elle vivait, lui donna le plus grand des bonheurs. Il arracha l'âme des griffes de la mort éternelle, la rendit à la vie et triompha de sa funeste opiniâtreté. Quand Doña Ana se vit en possession du saint cadeau que le Père béni lui avait fait sans restriction ni réserve, elle jeta un cri pieux vers le ciel et, les yeux mouillés de larmes, le cœur contrit, la voix humble, demanda la confession. Ne doutant plus de ce dont elle doutait, elle rendit un compte très exact de ses dettes à qui maintenant doit les payer. Aussitôt, apaisée et satisfaite, l'âme abandonna l'étroite prison du corps et l'on entendit dans les airs des chœurs de voix très douces, qui tinrent les sens atten-
LE TRUAND BKATIFIÉ iS?
tifs et charmés. Au moment de finir sa carrière mortelle, Doña Ana prétendit que les onze mille vierges entouraient son chevet. Emerveillés et ravis, attentifs à écouter cette musique suave, les assistants distillaient leur âme par les yeux ; mais voici, heure fortunée, que l'âme de la pécheresse contrite s'envole dans les airs transparents, s'élève vers les régions resplendissantes et, aussitôt, le visage du Père de la Cruz se couvre de lèpre, mal hideux que les nausées ellesmêmes ont choisi pour demeure. Tournez les yeux et vous verrez venir ce monstre de sainteté et de fermeté d'âme dont la figure l'emporte en horreur sur les plus répugnantes.