SCÈNE III
PAULO, sortant de la grotte.
Quel malheur, quelle disgrâce digne de pitié! Le sommeil, vivante ou, pour le moins, effrayante image de la mort, m'a vaincu et terrassé; j'ai oublié de dire m.es prières dévotes. A ce sommeil, en succéda bientôt un second au cours duquel je fus poursuivi par la crainte d'avoir offensé Dieu, à moins que notre ennemi terrible, Satan, ne m'ait envoyé le songe qui minquiète. Qu'il vienne du ciel ou de l'enfer, je vis la mort. Ah ! Dieu, la terrifiante figure. Si l'apercevoir dans un rêve cause tant de frayeur, que peut- il en attendre celui qui la voit éveillé? De son bras puissant, elle massène un premier coup, la faux ne coupe pas. Alors, elle prend l'arc. Je vois la flèche dans la main droite et, dans la gauche, l'arme que l'arrogance dompte. Elle m.e tire au cœur, je me sens atteint, la terre, notre mère commune, dévore le corps qu'elle a engendré et, tandis que je m'abîme sur le sol, l'âme délivrée prend son vol et, en un instant, arrive devant Dieu ! Alors, qui pourrait ne pas le voir! Quel visage terrible et cruel! A son côté, se tient le procureur du tribunal des âmes ; une épée de justice, qu'il lui appartient de porter, l'esplendit dans sa droite superbe. Bien que victorieux, il était irrité. Il lut mes fautes, mon saint ange gardien rappela mes bonnes actions et le grand Juge du ciel, celui qui jette l'épouvante dans l'infernal séjour de la malice, chargea des uns et des autres les deux plateaux de la balance. Mais les bonnes actions pesèrent si peu auprès des fautes et des péchés et furent soulevées si haut que le Saint Juge me condamna au royaume de la terreur. Brisé, terrifié, je me ré-
veillai et tremblant encore je ne vis rien autre que ma faute. Dans la confusion où je me trouve, je ne sais à qui attribuer cet avertissement. Est-ce ma destinée malheureuse que je dois accuser? Est-ce l'Ennemi qui se révèle astucieux et mauvais ? Seigneur, vous ne me refuserez pas cette consolation, quelle sera ma fin ? Puisque je suis la route dusalut, vous ne voudrez pas prolonger ma confusion, Seigneur éternel ! Dois-je aller dans votre ciel ou en enfer? J'ai trente ans, Seigneur, j'ai passé dix ans dans ce désert et dussé-jevivre un siècle, je persévérerai, je continuerai à vous servir, j'en fais le ferme propos et je vous en donne l'assurance. Si j'accomplis ma promesse avec entrain et sajis défaillance, Seigneur, quelle sera ma fin? Je verse des larmes, répondez-moi, Seigneur. Seigneur éternel, dois-je aller dans votre ciel ou en enfer?