‹ Le théâtre édifiant: Cervantes - Tirso de Molina - CalderonChapitre 8 sur 181 · LES CHANTEURS · texte numérisé non relu

LES CHANTEURS

Tant que dure la vie de ce monde personne n'a le droit de dire : « Quel long crédit vous m'accordez », alors que le paiement peut être exigé sans délai.

DON JUAN

Jai dîné, faites lever la table.

DON GONZALO

Donne-moi la main. Aurais-tu peur de me donner la main?

DON JUAN

Que dis-tu? Moi, peur? (//f/o?i/ie la mañi.) Ouest-ce qui me brûle? Napproche pas. ton feu me brûle!

DON GONZALO

Ce feu n'est pas redoutable auprès de celui dont tu as recherché la flamme. Les merveilles de Dieu sont insondables, Don Juan. Aussi bien, veut-il que tu acquittes tes fautes entre les mains d'un mort. Telle est la justice de Dieu. Que celui qui doit, paye.

DON JUAN

Ou'est-ce qui me brûle? Éloigne-toi, ou je têtue d'un coup de dague. . . Mais, hélas ! Je m'épuise à frapper l'air!. . . Je n'ai pas offensé ta fille, elle avait compris à l'avance que j'étais un trompeur.

DON GONZALO

Il importe peu maintenant. Que la destinée que tu as choisie s'accomplisse,

DON JUAN

Laisse-moi le temps d'appeler un prêtre qui me confesse et m'absolve.

DON GONZALO

C'est impossible, tu y penses trop tard.

DON JUAN

Je brûle, je m'embrase, je suis mort!

Il suffit de comparer les répliques de Don Juan soulignées au premier acte, son monologue de la scène XV du troisième et ses dernières paroles avec les deux strophes du chœur de la scène XXI et la réponse suprême de Don Gonzalo^, pour restituer, tel qu'il a été conçu, le caractère du protagoniste et se convaincre que ses réponses ne sont ni sarcastiques ni même ironiques. Quand il déclare trop longs les délais que ses interlocuteurs lui assignent pour se réconcilier avec Dieu, Don Juan est sérieux et entend dire qu'il ne les épuisera pas.

C'est que le Don Juan de Tirso de Molina a la foi. Il croit en Dieu et à l'immortalité de l'âme, il croit à l'efficacité delà confession, il croit à l'excellence des prières de l'Église pour racheter les âmes mortes en état de péché.

« Si tues en peine, dit-il encore à la statue du commandeur, que je le sache et je te donne ma parole de faire tout ce que tu m'ordonneras. Jouis-tu de la présence de Dieu dans les cieux éthérés? Es-tu une âme damnée? T'ai-je donné la mort en état de péché? Parle, j'attends. » (Acte III, scène xiv.)

Comme dans Cristóbal de Lugo, dans Gil de Portugal, dans Henri, dans Franco de Sienne, et dans les pires bandits du théâtre édifiant, il y a en Don Juan un saint qui sommeille. Il suffirait d'une circonstance heureuse, d'un choc opportun pour le réveiller. Mais le trompeur de Séville, tout au soin de sa réputation, ne songe qu'à grossir le nombre

de ses conquêtes et reste sourd aux avertissements qui lui sont prodigués. 11 grossira donc le nombre des réprouvés, mais il n"est point damné comme Paul pour manque de confiance. Lenfer le réclame « parce qu'il n'est pas de délais qui ne prennent fin, de crédits qui ne s'épuisent ni de dettes qui ne se payent », tandis qu'il se fie à la durée de la vie pour régler ses comptes avec le ciel. Il en est réclamé aussi parce que, de son propre mouvement et de sa libre volonté, il résiste à Dieu au lieu de lui obéir, parce que, faute de son consentement, la grâce suffisante n'est pas devenue efficace.

A part Don Juan qui persiste jusqu'à la mort dans la voie où il est engagé, les personnages des comédies dévotes s'amendent ou se pervertissent au cours de leur existence théâtrale sans raisons bien décisives et franchissent parfois d'un bond les limites extrêmes du vice et de la vertu. Cette mobilité de sentiment est un trait particulier du caractère espagnol et, si quelques auteurs ont préparé les transitions, tel Cervantes pour Cristóbal de Lugo, les autres se sont bornés en genérala reproduire les traits des modèles offerts à leurs yeux. Excessifs par tempérament, sujets à des dédains et à des enthousiasmes subits, alliant des qualités à des défauts, dont l'assemblage paraît un défi au bon sens, épris des pompes de l'église, pieux, croyants et restés, en dépit de la religion, inaccessibles à la pitié et fidèles au culte sanglant du point d'honneur, les Espagnols offrent des exemples célèbres de ces conversions et de ces désespérances parfois éphémères, souvent durables et toutes sincères. Je citerai l'un d'eux, d'abord parce qu'il est

décisif, mais surtout parce que la jeune fille qui le donna fut l'inspiratrice de Télève bien-aimé de Lope de Vega, Pérez de Montalbán, qui composa et fit jouer à la cour sa comédie fameuse de la Monja Alférez, puis de Calderón et de Moreto, quand ils écrivirent,, le premier, la Dévotion à la Croix et, le second, San Franco de Sena, deux tragédies placées avec raison parmi les chefsd'œuvre du théâtre édifiant.

Vers Tannée 1620. l'Espagne et l'Italie furent rév^olutionnées par les aventures de Doña Catalina de Erauso, plus connue sous le surnom de la Monja Alférez (la Nonne Lieutenant).

Catalina était née à Saint-Sébastien en i585. Son père. Don Miguel de Erauso, capitaine dans l'armée espagnole, et sa mère Doña Maria Ferez de Galarraga y Arce, étaient de noble souche. Très jeune, elle fut confiée à une cousine germaine de sa mère. Doña Ursula de Unza y Sarasti, prieure d'un monastère de Dominicaines. Elle allait finir sa première année de noviciat et rien ne laissait deviner en elle un caractère opiniâtre et aventureux, quand, s'étant prise de querelle avec une professe, elle fut rudoyée si durement que, dans un accès de colère, ellesenfuit du couvent C'était, elle l'a consigné dans ses mémoires, le 18 mars 1600, l'année même où naissait Calderón et où elle entrait dans son quinzième printemps.

La première nuit de son évasion, la fugitive erra dans une châtaigneraie ; le lendemain, son parti était pris.

« Je taillai des chausses dans une basquine de drap bleu que j'avais et, d'un cotillon vert de tiretaine queje portais dessous, je me tirai un pour-

point et des guêtres. Ne sachant que faire de mon habit de novice, je le laissai là. Je me coupai les cheveux. »

Ainsi transformée, la timide jeune fillede la veille se plaça d'abord comme page sous le nom de Francisco Loyola ; puis, son apprentissage de Texistence de garçon terminé, et des expériences décisives lui ayant montré qu'elle était en possession de son nouvel état social, elle en voulut connaître toutes les émotions et prit droit à travers la vie. Dès lors, Catalina réalise le type parfait de l'aventurier espagnol, trafiquant, jouant, intriguant, blessant, tuant, rossant les alguazils de la Vieille et de la Nouvelle Espagne, entrant dans l'armée, y gagnant le grade de lieutenant à la pointe de sa rapière, alors que ses folies et ses violences lui eussent mérité les fers, intransigeante sur le point d'honneur, et prenant des licences avec la bourse d'autrui, pauvre aujourd'hui, riche demain, fuyant la prison et accueillie avec honneur par les vice-rois, les princes, les évêques et les cardinaux, s'identifiant si bien avec son rôle qu'en parlant d'elle, elle emploie toujours le masculin sauf dans les cas désespérés, aux minutes de suprême détresse, quand elle sent l'approche de la mort et qu'elle a peur de l'enfer. Les temps devenant trop durs, Catalina soulève pourtant le masque de Francisco Loyola et fait une station salutaire dans le couvent de la Très sainte Trinité des Commanderesses de saint Bernard. Mais les jupes et les voiles lui pèsent; elle reprend son harnais d'officier, traverse l'Espagne et l'Italie et reçoit, comme consécration de sa vie, la bénédiction authentique du pape Urbain VIII à qui « elle narre du mieux

qu'elle peut sa vie, ses aventures, son sexe et sa virginité i, et qui, de son côté, « lui octroie très gracieusement licence de porter l'habit d'homme » qu'elle ne quittera plus désormais.

Alors que la Monja Alférez était dans tout l'éclat de sa célébrité, Calderón, jeune officier de l'armée roj^ale, mais déjà connu comme auteur dramatique, vivait à Madrid entre ses campagnes d'Italie et de Flandres. Il dut s'enthousiasmer aux récits du lieutenant Catalina de Erauso. Et trop heureux de modeler d'après nature une figure aussi étrange, il jeta dans le moule d'une comédie dévote — La Dévotion ci la Croix — cette femme aux prouesses éclatantes, aux exploits retentissants, plus prompte à tirer la rapière qu'un hidalgo chatouilleux, alliant les pratiques de la piété et la continence corporelle avec le mépris de la vie humaine y compris la sienne, sacrant, jurant, priant, vivant un rosaire d'une main et une arme de l'autre, entre le couvent et les casernes, éntrele scapulaire des nonnes et la veste de cuir d'un lieutenant du roi.

Et de fait, pas un trait de Catalina ne manque à l'héro'ine de la Dévotion à la Croix. Le poète les a simplement grossis. L'entrée au couvent, la fuite, les batailles, les duels, les homicides, les retours à la religion, la foi vive et persistante et cette particularité finale et typique : la virginité traînée sans déchet ni dommages au milieu de ce monde invraisemblable de soldats, de débauchés, de bandits, d'habitués de tripots.

Les critiques allemands, qui professent une admiration d'ailleurs justifiée pour l'œuvre de Calderón et, après eux, les écrivains et les savants

des autres pays, ont cherché l'origine de ce drame étourdissant. Ils ont rapproché la Dévotion à la Croix de diverses pièces où le grand tragique semble en effet avoir pris le thème religieux du drame, mais aucun d'eux n'a signalé le modèle dont l'auteur s'inspira. Ticknora même écrit : « Tout cet ensemble paraît être absolument une invention de Calderón. » L'erreur est d'autant plus singulière que pas un auteur espagnol n'a eu le sens de l'actualité au même degré que Calderón. Il portait parfois sur la scène non seulement les faits, mais les personnages contemporains et n'essayait même pas de déguiser leurs noms.

Dans certaines pièces historiques telles que V Alcade de Zalamea^ Aimer après la mort, le Schisme d'Angleterre, figurent Philippe II, Don Juan d'Autriche, Lope de Figueroa commandant du tercio de Flandres, Henri VIII, le cardinal Wolsey, Anne Boleyn, Jeanne Seymour. Les personnages du Schisme appartiennent à la première moitié du XVI" siècle, mais les Espagnols qui voyaient représenter V Alcade ou Aimer après la m,ort pouvaient en avoir connu les protagonistes.

La Dévotion cl la Croix ayant été traduite dans son intégrité et se trouvant à la fin du volume, je me bornerai à une analyse sommaire.

Ensebio, un enfant trouvé, mais recueilli dans une riche famille dont il a hérité, et Julia, la fille de Curcio et la sœur de Lisardo, se sont fiancés en secret. Lisardo surprend leur commerce amoureux, défie Ensebio et succombe dans le combat qui suit la provocation. Curcio ferme sur sa fille les portes d'un couvent, puis obtient contre le meurtrier de son fils un arrêt qui ordonne la confiscation des

biens et remprisonnement du coupable. Privé de ressources, poursuivi sans trêve ni répit, Eusebio a gagné la montagne et s'est fait bandit. Une nuit il s'introduit par escalade dans le monastère de Julia et pénètre dans sa cellule. Il devient pressant, il supplie; la religieuse. refuse de Técouter. Cependant, l'amour qu'elle croyait avoir dompté parle plus haut que le ressentiment; elle va céder, quand Eusebio aperçoit sur la poitrine de la jeune fille une tache rouge en forme de croix, pareille à celle qu'il porte lui-même. A cette vue, l'extrême dévotion qu'il a toujours professé pour le signe de la Rédemption réveille le sentiment du devoir et il s'éloigne brusquement.

Mais Julia, désormais incapable de maîtriser sa passion, abandonne le couvent, revêt un costume d'homme afin d'échapper aux gens envoyés à sa recherche et s'enfonce à son tour dans la montagne où elle vit du produit de sa chasse et de ses vols. Enfin, elle rejoint Eusebio. L'entrevue serait violente, si une troupe de villageois que conduit Curcio ne mettait les brigands en pleine déroute. Devant le péril, Julia fait taire la rancune et rallie les fuyards. Efforts et courage inutiles, Eusebio est tombé percé de coups. Curcio s'approche et en découvrant sur la poitrine du moribond la croix sanglante imprimée dans les chairs de sa fille, il reconnaît en Eusebio un enfant cjiui lui fut enlevé dès sa naissance.

A ce moment, survient Julia suivie des bandits qu'elle ramène au combat ; mais aussitôt se produit un double miracle. Eusebio se réveille d'entre les morts pour recevoir l'absolution de ses fautes et Julia, qui apprend avec horreur leur étroite

parenté, disparaît à tous les yeux au moment où Curcio s'avance pour lui donner la mort.

Ainsi se manifeste sous une forme saisissante la puissante protection de la Croix et l'indulgente bonté du Seigneur envers ceux qui vénèrent le bois divin où il a exhalé le dernier soupir.

J'ai dit que Calderón avait emprunté à ses prédécesseurs ou plutôt avait reçu lui aussi de l'Eglise le thème du pardon et du salut par les mérites de la contrition.

La similitude du thème religieux implique des analogies inévitables entre la Dévotion à la Croix et les comédies dévotes dont je donne l'analyse ou le texte. Outre ces points de contact nécessaires, il existe d'autres ressemblances que la nature du sujet ne suffit pas à expliquer. Celle de la mort d'Eusebio et de Paulo du Damné pour manque de confiance rentre dans ce cas. Les deux bandits se réfugient dans une forêt ; tous deux y sont traqués et tués par une sorte de milice villageoise et tous deux y sont ensevelis sous des buissons. Enfin tous deux aussi ressuscitent durant quelques instants avant de s'endormir pour l'éternité.

Faut-il attribuer encore à un emprunt ou à une rencontre fortuite le don généreux que font de leurs bonnes œuvres, de leurs prières et de leurs pénitences, les confesseurs qui assistent, l'un la pécheresse du Truand béatifié et l'autre, le même Eusebio de la Dévotion à la Croix'l Je laisse à chacun le soin de décider.

Je crois cependant que l'admirable scène de la Jeunesse du Cid où Rodrigue revoit Chimène après la mort du Comte et celle non moins émouvante où Calderón met une première fois en

présence Eusebio et la jeune fille dont il vient de tuer le frère en combat singulier, ont été inspirées par la nature du sujet. Quoi qu'il en soit, elles sont animéees de sentiments si nobles et si élevés que leur parallèle les exalte au lieu de leur nuire.

Des ressemblances sans doute fortuites, des réminiscences ou même des emprunts ne sauraient diminuer l'œuvre de Calderón. «La Dévotion à la Croix, écrit Schlegel — et l'éloge prend dautant plus de prix qu'il sort de la bouche d'un luthérien — est une des comédies dévotes qui font de son auteur, le grand, le divin maître de l'art dramatique chrétien. » Schlegel ne s'en tint pas à de simples paroles. 11 traduisit la pièce, la fit jouer et l'Allemagne ratifia son jugement.

La Dévotion à la Croix brille, en effet, par des qualités si rares et si étranges que, sur le terrain religieux, aucun tragique ne peut être comparé à Calderón. Par la nature de leur génie. Montañés et Murillo, les deux grands maîtres sévillains, méritent seuls de prendre place à côté de leur illustre compatriote.

Le second drame religieux inspiré par les aventures de la Monja Alférez, le San Franco de Sena, de Moreto, est construit comme la Dévotion ci la Croix sur le modèle ordinaire des comédies dévotes. J'en parlerai cependant parce qu'il présente une situation dramatique qui lui assigne une place privilégiée dans le théâtre religieux.

Franco appartient à l'école vicieuse de Cristóbal de Lugo. C'est un mauvais sujet rué à travers Sienne. Coups d'épée, enlèvements, violences sont ses exploits coutumiers. Mais, comme les héros des tragédies édifiantes, il est resté croyant.

Il porte le scapulaire de Notre-Dame du Carmel et mettrait à mal quiconque mépriserait l'objet de sa dévotion.

Dans la même ville de Sienne, vit une jeune fille, Lucrecia, que l'on veut marier contre son gré. Pour fuir un fiancé abhorré, elle projette de se faire enlever. Franco se présente et elle abandonne la maison paternelle, tandis que sa servante Lesbia prête loreille aux déclarations du valet de Franco. Cette exposition, à quelques détails près, est un décalque des premières scènes de l'Esclave du Démon et de Don Gil de Portugal^ mais la ressemblance va s'arrêter bientôt.

Après avoir enlevé Lucrecia, Franco ne renonce à aucun de ses ' vices et continue à fréquenter les maisons de jeu. Un jour qu'il a perdu jusqu'à ses vêtements : « J'ai encore mes yeux, s'écrie-t-il, je les joue. ... Malheur à qui refuse d'être mon partenaire; je lui arracherai les siens du visage. »

Le sort ne cède pas devant ce blasphème, suivi de cette menace impie, et Dieu, pour en punir l'auteur, envoie une flamme qui lui désèche les orbites. Terrassé par la douleur, l'aveugle se roule sur le sol et hurle son désespoir. Alors, il se souvient de Notre-Dame du Carmel; il l'invoque dans sa détresse et entreprend un véritable pèlerinage vers la pénitence et l'expiation.

e Que le monde le voie, que le siècle le sache : j'ai été aveugle tant que j'ai joui de mes yeux et la lumière méblouit depuis que je les ai perdus. »

Cependant Lucrecia, irritée de l'abandon dont elle est l'objet, s'est jetée dans la montagne où, secondée par Lesbia, elle est parvenue à recruter une bande de voleurs. Au nombre des bandits enrôlés, se

trouve TAnge gardien de la jeune femme qui remplit auprès d'elle le rôle inverse que joue le diable dans les autres comédies. L'idée est touchante dans sa simplicité; déjà l'on sent que la pièce se dégage des conventions et des formules. Et de fait, l'Ange, au lieu d'éloigner Lucrecia de l'homme qui l'a perdue et abandonnée, la ramène vers la grotte où Franco consume ses jours dans la mortification et la prière.

La rencontre, admirablement amenée, est d'une beauté tragique. J "en ai parlé à propos de la comédie de Cervantes et, en y faisant allusion, je l'ai rapprochée du dernier épisode de Jocelyn. Ici, les deux amants se retrouvent dans une grotte obscure près d'un crucifix qui, dès l'entrée de la pécheresse, s'est retourné contre le rocher. Tremblante, écrasée sous le poids de ses fautes, vaincue par l'émotion, encore vêtue de son costume de bandit, à genoux devant l'aveugle qui expie dans un martyre sans fin ses péchés dantan, Lucrecia pleure des larmes de repentir et attend anxieuse que s'ouvrent les lèvres dont le souffle faisait vibrer toutes les cordes amoureuses de son cœur.

Mais voici qu'une voix s'élève solennelle et s'adressant à la pénitente prosternée, l'instigateur de sa première faute, l'unique auteur de sa chute ramène à Dieu celle qu'il perdit, relève celle qu'il fit tomber.

« Le ciel a permis que les flammes voraces où tu devais brûler pour l'éternité servissent à éclairer ta route. »

Dès lors, le drame est terminé. La pécheresse réconciliée avec Dieu se retire dans un couvent du Carmel. Et^ pour que les spectateurs ne gardent

aucun doute sur les mérites de son repentir, la scène s'ouvre, une croix lumineuse apparaît et, au pied, Lucrecia en agonie, soutenue par deux anges. La mort qu'elle implore accède à sa prière et Fâme est emportée au ciel pendant que des esprits invisibles entonnent le Te Deuin laudamus.

L'analyse de quelques tragédies sacrées et les traductions qui les complètent suffisent pour donner une idée précise de cette littérature si curieuse, si belle et pourtant si peu connue au dehors et je ne me hasarderai guère en ajoutant au dedans de l'Espagne. Mais à côté de pièces telles que le Truand béatifié, V Esclave du diable, Tomber pour se relever^ la Dévotion et la Croix ou San Franco de Sena, qui rentrent dans la classe des comédies dévotes, j'ai cité les comédies de Saints, empruntées en général au martyrologe. Elles le cédèrent longtemps aux premières en intérêt dramatique et en puissance. Il était donné à Calderón derenouveler le genre et d'y triompher, comme il avait vaincu dans le drame profane.

Le Joseph des femmes est une transposition très dramatique et très belle de la vie de sainte Eugénie telle qu'elle est contée dans la Légende dorée, et présente des analogies singulières avec le Magicien j^rodigieux dont il sera bientôt question.

Une jeune fille d'Alexandrie, Eugénie, adonnée à l'étude des sciences profanes, s'achemine vers la religion du Christ parce qu'elle a constaté le néant de la philosophie payenne. Riche, admirée, adulée, elle repousse tous les partis qui s'offrent à elle. Alors, comme sainte Marie, comme sainte Marguerite, comme sainte Théodora, elle revêt un costume d'homme pour fuir la maison familiale et se

réfugier en un lieu où elle puisse poursuivre, à l'écart du monde, la recherche de la vérité.

Elle arrive sur les bords du Nil. Mais le Démon qui, pour la séduire, a pris les traits d'Aurélio, dont elle se sait adorée, l'yrejoint et Tincite au péché. Elle résiste à toutes les tentations et, comme le malin, irrité de son échec, va user de violence, arrive un vieillard que le ciel envoie pour la secourir. Le messager céleste lui apprend en même temps que, désireux de récompenser sa fermeté et son courage virils, Dieu lui permet de garder un vêtement d'homme et veut que personne ne la reconnaisse pour une femme, tant qu'elle croira devoir dissimuler son sexe.

Eugénie, morte pour le monde, ressuscite sous le nom d' Angelo. Elle est maintenant dans la voie du salut et partage avec son sauveur une grotte de la Thébaïde. Cependant la persécution contre les chrétiens, ayant augmenté de violence, ils en sont arrachés tous deux et vendus comme esclaves.

Angelo échoit à une riche patricienne, Melancia, qui tombe éperdument éprise de sa rare beauté. Melancia tâche d'abord de s'en faire aimer, puis elle se déclare, supplie et comme elle l'enlace de ses bras, le jeune esclave lui abandonne son manteau, se dégage et s'enfuit. Ainsi se justifie le titre — le Joseph des femmes — donné par Calderón à la tragédie.

A l'exemple de la femme de Putiphar, la dédaignée accuse Angelo de violence et obtient sa condamnation au bûcher. Mais avant de marcher au supplice, le jeune esclave se fait reconnaître et voici qu'un feu vient soudainement du ciel et consume Melancia.

í)0 LE THEATRE EDIFIANT

A la vue de ce double prodige, le père et le frère d'Eugénie se convertissent au christianisme et comme tous trois aspirent au mart3"re,ils insultent les dieux de Rome et subissent une mort glorieuse.

Une apothéose où Ion voit les âmes bienheureuses emportées au ciel par les anges et les séraphins termine la tragédie. Calderón ne s'est pas contenté de déployer dans le Joseph des femmes les ressources de son génie et de son style éblouissant, il a voulu qu'une partie musicale très développée, une mise en scène féerique et une figuration brillante encadrent le triomphe du ciel sur l'enfer.

Le Magicien prodigieux, qui mérita l'admiration de Gœthe et qui est célèbre dans tous les pays où l'on rend à la littérature du Siècle d'Ür le tribut d'éloges qui lui est dû, servit peut-être de modèle à Corneille quand il écrivit Polyeucte. Du moins dans les deux tragédies il s'agit du martyre d'un pa'ien nouvellement converti et affirmant sa foi devant le gouverneur chargé d'appliquer les décrets contre les chrétiens,. L,e Magicieji prodigieux, composé en 1687, fut joué la même année à Yepes, dans la province de Tolède, à l'occasion de la fête du saint Sacrement et Polyeucte ne fut représenté qu'en 1648. L'antériorité du drame de Calderón ne saurait être contestée. D'ailleurs, il ne s'agit pas d'une simple question de priorité. L'intérêt est plus haut et réside dans la valeur respective des deux œuvres. Loin de moi la pensée d'exalter la tragédie espagnole aux dépens de la tragédie française, je trouve même excessives les critiques de Voltaire. Il faut bien reconnaître ce-

EN espagm: Ol

pendant que, condamné par le respect des trois unités à se maintenir dans un cadre étroit et rigide, forcé, dans ces conditions, de jeter sur les événements le voile glacé des récits, habitué par l'usage exclusif de l'alexandrin à un stjde d'une cadence uniforme. Corneille ne luttait pas sur un terrain favorable.

Allégé de son cortège de confidents et de confidentes, débarrassé même de Félix, transporté du palais de Métilène où il languit dans l'inaction, sur les places, au tribunal, sur le lieu du supplice, Poljeucte n'eût perdu aucune de ses beautés et eût gagné en émotion, parce que l'âme eût été remuée par le spectacle direct du drame au lieu de savourer d'admirables reflets littéraires.

L'amour de Polyeucte pour Pauline, tempéré par une foi ardente, et celui de Pauline pour son époux attiédi par l'affection persistante qu'elle porte à Sévère, excitent également moins de pitié que d'admiration. On sent qu'après le martj're de Polyeucte, Pauline, n'ayant plus à compter avec ses devoirs conjugaux, rendra leur libre cours à des sentiments victorieusement réfrénés et qu'elle trouvera dans son union avec Sévère la récompense de sa haute vertu et la consécration d'une tendresse réciproque.

Combien est plus poignante et plus religieuse la conception du caractère de Justine, rhéro'ine dont la pureté illumine le Magicien prodigieux.

Elle aime Cyprien, un jeune pa'ien d'une famille illustre, renommé dans Antioche pour sa science et la noblesse de son caractère, et elle en est aimée jusqu'à la folie. Mais elle maîtrise les battements de son cœur, elle souffre les atteintes de la

calomnie, elle repousse les assauts et déjoue les pièges du malin plutôt que laisser deviner sa tendresse. Elle ne s'ouvre de ses sentiments qu'à l'heure de marcher au supplice et, si elle les dévoile, c'est que Cj^prien a renié les dieux des Gentils et a mérité lui aussi lemartj're. Chaste et virginal aveu que les deux amants mystiques enseveliront dans la tombe ouverte sous leurs pieds.

En Espagne, en Angleterre, en Allemagne surtout, où Calderón est l'objet dune admiration raisonnée, l'on a beaucoup écrit sur le Magicien prodigieux et l'on a signalé, sans en omettre aucun, ses ascendants et ses descendants. Les critiques ont signalé la scène où Cjprien, épris de Justine et désespéré de ses rebuts, vend son âme au démon pour posséder la jeune fille et l'ont rattachée à un épisode analogue de l'Esclave du Démon.

J'ai dit plus haut ce que je pensais de cet emprunt. L'on a également rapproché le Magicien prodigieux de la Sainte Barbe du Mont de Guillem de Castro et du Martyre d'Antioche de Milman. Enfin, il paraît incontestable que Cyprien et l'héroïne du Joseph des femmes sont au nombre des aïeux de Faust. Goethe connaissait-il ces deux drames avant d'écrire sa célèbre trilogie? Oui, a-t-on affirmé. Je serais porté à croire le contraire. Il fut informé, sans doute, que le sujet de Faust avait été traité en Espagne; il fit traduire les deux drames divins de Calderón et les lut, mais s'il les eût connus à l'avance, il l'eût avoué comme il proclama son admiration. Au surplus, je conviens que l'une ou l'autre opinion n'importent guère à la gloire du poète allemand.

La critique est dans son rôle quand elle aborde de pareilles questions; la poésie dramatique s'en émeut beaucoup moins. On a chargé d'accusations analogues la mémoire du grand tragique espagnol ; qu'en est-il advenu? •

La vérité est que la Dévotion ci la Croix, le Magicien prodigieux, le Joseph des femmes, le Prince constant, le Purgatoire de saint Patrice de Calderón sont plus impérissables que les cathédrales et chantent plus haut c{ue leurs cloches la puissance de la religion.

Les tragédies édifiantes ayant été à l'origine dirigées contre Ihérésie luthérienne se bornent à exalter la Foi alliée à l'Espérance. La troisième vertu théologale, la Charité, dont la pratique est recommandée aux chrétiens sans distinction de secte ni d'église, n'était pas une arme efficace contre la Réforme. Aussi bien, sauf de rares exceptions, joue-t-elle un rôle accessoire dans le théâtre religieux du Siècle d'Or. Il est pourtant un drame célèbre et, d'ailleurs, peu connu dans sa forme originale, où la glorification de la charité le dispute à celle de l'honneur. Je veux parler de la Jeunesse du Ciel {Las Mocedades del Cid) que j'ai eu déjà l'occasion de citer.

A la suite de ses premiers succès, Rodrigue, suivi d'une escorte de cavaliers et de serviteurs, se dirige vers Burgos où siège la cour. Soudain, des gémissements s'élèvent et frappent son oreille. Il s'arrête, écoute et découvre dans une fondrière un de ces lépreux en horreur au monde entier à cette époque. Aussitôt, il descend de cheval et, tandis que chacun recule épouvanté, il tend la main au malheureux, l'aide à remonter, l'enveloppe de son

manteau et partage avec lui non seulement ses provisions de route, mais l'assiette où il les dispose. Ensuite, il s'endort et, à son réveil, le lépreux a disparu pour faire place à une apparition radieuse, à saint Lazare, le patron de TEspagne, qui, avant de remonter au ciel, loue le jeune héros de sa charité et lui prédit en recompense que la victoire lui sera toujours fidèle et que, même après sa mort, il triomphera des ennemis de la Croix.

L'épisode admirable dans sa simplicité est empreint d'une poésie et d'une grâce exquises. Il complète le portrait espagnol du Campeador qui, en dehors des lices et des champs clos, est tout émotion et tendresse. Combien on regrette que Corneille n'ait pas ajouté ce trait charmant à l'amant de Chimène. On ne l'en eut que plus admiré.

La Jeunesse du Ciel ne rentre pas dans le cadre de cette étude; elle en sera pourtant la conclusion. Je n'en vois pas de meilleure ni de plus naturelle au panégyrique de la Foi et de l'Espérance C[ue l'éloge de la Charité, fût-il détaché d'une comédie profane.

Je me suis efforcé d'introduire un peu de lumière à travers la masse profonde du théâtre édifiant, de remonter à ses origines et de choisir dans les trésors qui le composent des exemples précieux et caractéristiques. Encore n"ai-je parlé longuement ni des autos sacramentales ni des autos morales et me suis-je borné aux drames dont la morale et les enseignements étaient accessibles à tous les spectateurs. Mais il en est d'autres plus philosophiques où sont posés les problèmes les plus délicats se rattachant à la prescience divine, au libre arbitre et à la grâce,

et OÙ se trouvent les solutions admises en Espagne à cette époque. Ces solutions sont précisément celles que donnent les docteurs de la loi islamique. On éprouvera peut-être quelque surprise à le constater, en tout cas elle sera passagère.

On répète à tort .que le Musulman croit à la prédestination et qu"il est fataliste au sens absolu du mot. Mahomet, qui voulait développer les vertus militaires et faire des soldats insoucieux du danger et de la mort, a bien prêché que Fêtre humain naissait avec son oiseau (sa destinée) attachée autour du cou, mais cet oiseau marque avant tout Theure de l'entrée dans le monde et celle de la sortie. Dans l'intervalle plus ou moins étendu qui sépare ces dates, l'homme ne connaît guère les entraves de la destinée. Certes, la créature n'a aucune action sur la marche des événements réglés dès toujours par le Créateur, mais elle peut essayer de se soustraire à leurs conséquences ou supporter les épreuves d'un cœur résigné et vaillant; elle peut lutter contre la tempête et chercher un abri pour y laisser passer l'orage ou, tel que Job accablé de maux immérités, s'incliner sous la tourmente et bénir la main qui la déchaîne. Sa conduite ne dépend que de sa volonté comme sa destinée future est réglée sur sa conduite ici-bas. Et il est nécessaire qu'il en soit ainsi, puisqu'une fin glorieuse et les jardins d'Eden sont la récompense de ceux qui, se conformant à la volonté du ciel, affrontent de leur plein gré les périls de la guerre sainte, tandis qu'un trépas ignominieux et les tortures éternelles sont la punition des incrédules ou des prudents et des lâches qui se cachent au jour du combat et

fuient la mort qui les poursuivra jusqu'au centre de la terre et les atteindra, en dépit de leurs efforts, à l'instant marqué par Allah.

D'autre part, dans tous les ordres de l'activité morale, intellectuelle ou physique, les Espagnols ont subi l'influence des Musulmans. J'ai eu l'occasion de le montrer souvent, je me borne à rappeler ici qu'une force irrésistible inclinait les Mozarabes, ces sujets chrétiens des Khalifes, à se fondre dans la population mulsulmane. La langue, le costume, les mœurs devinrent communs, les mariages mixtes se multiplièrent, des liens de famille s'établirent. Bientôt les frontières furent franchies. Victorieux sur les champs de bataille, les Espagnols étaient vaincus par une civilisation puissante et s'abandonnaient au charme corrupteur. Alvar, Euloge, Cyprien, Samson et tous les hagiographes qui en témoignent luttèrent avec plus de courage que de succès pour enrayer cette tendance.

« O douleur, s'écrie Alvar, les chrétiens ne savent même pas leur langue!... La jeunesse élégante possède à fond la littérature des païens et leur rhétorique mondaine, dévore leurs livres maudits, n'ont d'éloge que pour la poésie profane et ignorent ou méprisent les sources pures de l'éloquence chrétienne et les fleuves qui coulent de son paradis. »

Sur le terrain religieux, la défense fut en général efficace. Néanmoins, les Mozarabes adoptèrent d'abord quelques pratiques de pure forme du culte musulman, telles que l'attitude pour la prière et en vinrent par degré à professer comme leurs maîtres une sorte de fatalisme restreint, atténué dans ses conséquences fâcheuses par

une soumission sans bornes aux décrets du ciel.

L'infiltration se produisit par degré, sans que les membres des communautés chrétiennes en eussent conscience et gagna l'Espagne entière. Et de même que sur les parois des églises élevées en terre chrétienne aux premières années de la reconquête, on rencontre parfois des versets de l'Évangile écrits en caractères coufiques, de même que le rite mozarabe compte, encore de nos jours, un clergé et des fidèles orthodoxes, de même l'accord musulman entre le libre arbitre et la prescience divine purent être développés dans les deux chefsd'œuvre du théâtre espagnol sans soulever ni observations, ni critiques.

Il est présumable que les lecteurs du Saint- Office et les censeurs royaux qui approuvèrent la Vie est un songe et le Tétrarque de Jérusalem et en autorisèrent la représentation, ne se rendirent pas compte des origines musulmanes de la thèse développée dans les deux pièces de Calderón. En tout cas, ils n'en furent pas choqués et l'on ne saurait arguer d'un défaut d'examen.

A part leur beauté sans seconde, ces deux drames auraient donc d'autres titres à la célébrité. On ne peut les mettre au nombre des drames édifiants, mais ils n'en sont pas moins les insignes représentants d'un théâtre religieux mozarabe où sont exposées des croyances réputées orthodoxes bien qu'influencées par le dogme musulman. Calderón les écrivit peu de temps avant de s'engager dans les ordres et elles me paraissent le résultat de son examen de conscience. Il y expose ses doutes, ses résolutions. On y sent les combats livrés dans son âme et le désir d'orienter et de fixer

sa foi sur un point de doctrine longtemps controversé et jamais fixé, et aussi la crainte de verser dans une hérésie condamnée telle que le pélagisme ou dans le fatum pajeen. C'est le travail d'un esprit très pieux, mais obsédé par des scrupules dont il veut se libérer, cest la synthèse des réflexions venues à la pensée de chrétiens inclinés au fatalisme mais effrayés par la Réforme et qui, par un singulier jeu de la fortune, recourent à toutes les armes pour la combattre, même à celles que le Musulman a laissées entre leurs mains glorieuses.

Miguel de Cervantes Saavedra (1547-1616) se donne lui-même comme originaire d'Alcalá de Henares, une ville qui fut célèbre par son université et qui est située à quelques lieues à Test de Madrid. Cette déclaration met fin à la longue dispute qui s'était élevée au sujet de son lieu de naissance. L'on ignore la date exacte de sa venue au monde, Ion sait seulement qu'il fut baptisé à l'église Santa Maria Mayor, le dimanche g octobre 1547.

La critique nous a peu renseigné sur ses premières années. Il se trouvait à Rome en 1669 et remplissait, auprès du nonce Giulo Acquaviva, les fonctions de chambellan. En 1670, alors âgé de vingt-trois ans, Cervantes s'engage dans la compagnie commandée par Diego de turbina, capitaine au fameux régiment d'infanterie de Miguel de Moneada. L'année suivante il est à Lepante, reçoit deux balles dans la poitrine et a la main gauche fracassée. Il prend part à des combats devant Navarin, Corfou, Tunis, La Goulette et se comporte partout en vaillant soldat. Enfin, le 26 septembre 1675, il s'embarque sur le 5o? pour retourner en Espagne. Mais le navire est attaqué, pris par des pirates barbaresques et Cervantes est amené captif. Alger, où il a été conduit, le garde cinq ans. Racheté par suite d'une circonstance imprévue, on le retrouve à Madrid le 18 décembre i58o.

Il se marie en décembre 1684, écrit la Galatea, roman pastoral en six livres, arrive à pas lents

6o LE THEATRE ÉDIFIANT

à la notoriété, compose entre temps quelques pièces de vers et aborde le théâtre. Il y eut du succès et NinnaJice, une tragédie héroïque, a été placée à juste titre parmi les chefs-d'œuvre de la littérature espagnole.

Cependant le succès de Lope de Vega ou toute autre cause Tajant éloigné du théâtre, Cervantes accepte à Séville un petit emploi dans l'intendance de la Marine. L'ombre et le silence s'étaient faits de nouveau autour de lui, la gène ou même la misère s'étaient installées à son foyer quand, soudain, apparaît en i6o5 la première partie de Don Quichotte. Les éditions et les traductions se multiplient; en moins de deux ans, l'auteur arrive à la célébrité. Encouragé par le succès, Cervantes reprend la plume, compose la deuxième partie de Don Quichotte, quelques nouvelles charmantes et plusieurs comédies qu'il ne parvient pas à faire jouer.

Parmi ces pièces restées longtemps méconnues, certaines sont animées, spirituelles, intéressantes, parce qu'elles sont des tableaux peints d'après nature ; d'autres revêtent un caractère plus grave, et une dernière se signale par un sentiment religieux très accusé, c'est le Truand Béatifié {Rufián dichoso), dont je donne la traduction intégrale.

La gloire, la gloire universelle était venue; la fortune ne l'avait pas suivie et l'orgueil ne lui avait pas fait cortège.

En 1616 s'éteignait un des plus beaux génies qui ait honoré l'Espagne et le monde. Sa vie avait été une lutte sans trêve contre l'adversité, sa mort fut celle d'un chrétien et dun héros.

Le Truand Béatifié

PERSONNAGES

CRISTÓBAL DE LUGO,étu-

diant.

LOBILLO, truand.

GANCHOSO, truand.

VILLANUEVA, alguazil.

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