SCÈNE II
ENRICO
Puisqu'ils tardent à venir et attendent que la nuit au manteau ténébreux leur soit une sauvegarde, je
veux revoir mon vieux père. Il vit sous ce toit, entre ces mui"ailles, mais depuis cinq ans il est perclus et ne quitte guère sa couche. J'éprouve pour lui une telle tendresse qu'au milieu de mes désordres et en dépit de mon inconduite, je pourvois à son entretien. Des largesses que Celia me fait ou de l'argent que je lui prends de force, j'apporte ici ce que je puis et je m'efforce de prolonger une vie à son déclin. De ce queje vole la nuit par effraction ou par escalade, de ce que je dérobe inquiet ou soucieux, j'augmente le bien-être du vieillard alors que souvent je pâtis de misère. Dans mon existence vagabonde, c'est la seule vertu que j'ai conservée. Le fils qui obéit paye une dette contractée envers ses parents. Quant à moi, de toute ma vie, je n'ai offensé mon père ni ne lui ai donné du chagrin, et depuis le jour où je suis né, j'ai toujours accompli ses ordres. Mes malices, mes folies de jeunesse, il n'est jamais parvenue les connaître. Bien que mes entrailles soient faites d'un roc aussi dur que le cristal est fragile et que mon cœur soit aussi insensible que celui des fauves errant dans la montagne, j'ai su barrer le chemin à tout écho de mes hauts faits, écarter de sa demeure toute personne qui l'en eût informé et lui éviter le dégoût que mes actes lui eussent causé.
{Il tire La courtine d' une alcôve et Von voit Anareto endormi dans un fauteuil.)