‹ Le théâtre édifiant: Cervantes - Tirso de Molina - CalderonChapitre 85 sur 181 · SCENE m · texte numérisé non relu

SCENE m

ANARETO, ENRICO

ENRICO

Il est ici. Je veux le voir... Il semble dormir. Père!

ANARETO, se réveillant.

Enrico... mon bien-aimé!

ENRICO

J'espère obtenir devons le pardon de ma nég-li^ence, père de mes 3'eux. Ai -je bien tardé ?

ANARETO

Non, fils.

ENRICO

Je désirerais tant ne pas vous occasionner d'ennuis.

ANARETO

Je suis heureux quand je te vois

ENRICO

Quand le soleil drapé dans la pourpre des nuages se lève et inonde de lumière les ténèbres profondes anxieuses de le revoir, il ne semble pas au jour un bien aussi précieux que vous l'êtes pour moi, Seigneur. Vous êtes mon soleil et les rayons que vous émettez, astre divin, sont vos cheveux blancs, honneur de ce royaume.

ANARETO

Tu es le creuset où s'épure la vertu.

Avez-vous mangé ?

ANARETO

Moi, non.

ENRICO

Auriez-vous faim ?

ANARETO

Le plaisir de te voir m'a enlevé la faim.

ENRICO

Mon père, cette réponse dictée par l'affection si grande que vous me portez ne me rassure pas. Il faut que vous mangiez. Il est, je crois, deux heures de l'après-midi, je vous demande la permission de mettre la table.

ANARETO

Je souffre de la peine que tu prends.

EN RICO

Elle est bien légère, elle paraît encore insuffisante à mon affection et à mon respect. (A part.) Sur l'argent que j'ai mis au jeu, j-'ai réservé un écu pour acheter quelques provisions. Il m"a fait faute, mais j'aurais eu garde de l'aventurer. {Haut.) Je porte dans ce linge, inon père, de quoi composer votre diner. Ne décour-agez pas mon juste zèle.

ANARETO

So3'ez béni, mon Dieu, sur la terre et dans le ciel pour m'avoir donné un tel ñls quand vous me vîtes perclus des pieds et des mains.

Mangez, je veux assister à votre repas.

ANARETO, à lin valet qui est entré à son appel.

Aidez-moi à soulever mes pauvres membres endoloris.

ENRICO

C'est moi, père, qui vous aiderai.

ANARETO

Tes bras me rendent la force.

ENRICO

Je voudrais, avec ces embrassements, pouvoir vous donner la vie. Et je dis la vie, père, car souffrir autant, c'est mourir.

ANARETO

Que la divine volonté s'accomplisse.

ENRICO

Le dîner vous attend, approcherai-je la table?

ANARETO

Non, mon fils, je ne puis résister au sommeil.

ENRICO

En vérité ! Dormez alors.

ANARETO

Il m"a donné ^rand froid.

EN RICO

Je vais vous couvrir.

ANARETO

C'est inutile.

ENRICO

Dormez.

ANARETO

Comme je crains toujours, quand je te vois, Enrico, de te voir pour la dernière fois, tant linfirmité m'a été cruelle, je voudrais que tu te maries.

ENRICO

Est-ce cela qui t'inquiètes ? Que ta volonté s'accomplisse ; je compte demain m'occuper d'un mariage. (A part.) Rien n'est moins vrai ; mais je veux lui donner le plaisir de le croire.

ANARETO

Tu me rendras la vie.

ENRICO

N'est-il pas juste qu'en tout je me conforme à ta volonté .

ANARETO

Enrico, je mourrai content.

ENRICO

J'essaie en tout de te complaire, et c'est pour te montrer mon obéissance que je m'engage dans les liens étroits du mariage.

Enrico, en ma qualité de vieillard, laisse-moite donner un conseil. N'épouse pas une jeune fille trop jolie. Il court un grand péril le gouverneur d'une prison mal close et sujette aux insultes quand il y enferme une beauté. Fais-y g'rande attention, Enrico...

ENRICO

Continuez, mon père.

ANARETO

... Et ne laisse jamais comprendre à ta femme que tu te méfies de son amour, car si elle venait à le croire, elle s'efforcerait de donner raison à tes craintes. Élève-la jusqu'à toi, aime-la, sers-la, réjouis-la; quelle ne souffre pas de ta jalousie ; il n'y a pas de femme qui reste vertueuse si elle voit qu'on la croit infidèle. Attends une occasion propice pour déclarer ta passion et aussitôt...

{Il s'endort.)

ENRICO

Le sommeil l'a vaincu. Il est le maître de nos sens et il n'y en a pas à qui l'on obéisse mieux. Je vais jeter sur lui une mante et quand je l'en aurai couvert, je le laisserai reposer.

(Il l'enveloppe.)

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