COMPAGNIE TINA DI LORENZO-FL AVIO ANDO DIRIGÉE PAR FLAVIO ANDO
Mmo Tina di Lorenzo. — Sa naissance et sa beauté. — Flavio Andt) et sa carrière dramatique. — Son association artistique avec M1110 di Lorenzo. — Le théâtre Alfiéri à Turin. — Description de la salle et du rideau. — Répertoire de la compagnie Tina di Lorenzo-F. Andù. — Guerre en temps de paix. — L. Pilotto. — Y. Talli. — Une première à Turin. — La Fin d'un idéal de M. A. Butti. — Réminiscences de Monsieur Alphonse. — Compte rendu de la pièce. — Une thèse difficile à soutenir. — Chute de l’ouvrage.
J’étais à peine arrivé à Turin que la compagnie Tina di Lorenzo-Flavio Andô vint s’installer pour deux mois (septembre et octobre) au théâtre Alfiéri de cette ville, en ouvrant au public trois séries d’abonnements à vingt représentations chacune, d’où la nécessitéde changer le spectacle presque tous les soirs.
Cette troupe de haute comédie, étant une des plus renommées d’Italie, vaut donc la peine que nous la considérions dans son ensemble. Elle comporte une étoile de première ou de seconde grandeur selon les opinions, Mme Tina di Lorenzo ;
un excellent comédien de la bonne école, Flavio Andô, et des artistes très appréciables, tels que L. Pilotto, auteur à ses heures, Y. Talli, etc.
Mrae Tina di Lorenzo arrive dans toutes les villes précédée d’une grande réputation de beauté. Ses photographies se voient à tous les étalages. Née à Turin le 4 décembre 1872, de Corrado di Lorenzo dei Marchesi di Castellaccio, Sicilien, et d’Amélia Colonnello, artiste dramatique, l’aimable comédienne est heureusement de celles dont on peut dire l’àge et la naissance sans les désobliger. Après avoir passé sa première enfance à Noto, ville natale de son père, et la seconde dans une école évangélique allemande à Naples, par suite de revers de fortune survenus dans la famille la jeune Concettina (d’où Tina) entra au théâtre à l’âge de quatorze ans.
Flavio Andô, lui, est Falermitain. Sa carrière fut rapide et brillante. Après avoir dû beaucoup à sa femme, Mme Andô de Paladini Celestina qui dirigeait alors une compagnie dramatique, il devint pendant de longues années le partner obligatoire de la Duse, et son compagnon de gloire sur toutes les scènes. Certains amateurs affirment que ces deux artistes, à force de jouer ensemble, étaient vraiment arrivés à se compléter. Leur séparation fut donc, du môme coup, une perte très sérieuse pour le grand art.
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Mmo Tina di Lorenzo.
Photographie Sciullo, Gênes
Depuis 1897, il est en société avec Mme Tina di Lorenzo.
Mme Tina di Lorenzo — Y Ang elicala en Italie, ou encore Y Encantcidorci en Amérique, est jeune, très belle, et, comme il n’y a — soit hasard, soit effet voulu — que peu de jolis visages dans le bataillon féminin de la troupe — règne en déesse. Elle est celle qui séduit et captive à première vue; celle auprès de qui tout pâlit. Elle a le charme naturel, la grâce sans efforts. Elle peut être une sirène fascinatrice comme dans la Femme d'Arthur , une statue vivante comme dans le songe de Niobé, et personne ne s’en étonnera dans la salle. Alors que lui manque-t-il donc pour être une étoile de première grandeur ?
Selon notre manière de voir — que nous ne prétendons imposer à personne — il lui manque Y autorité qui ne s’obtient souvent qu’avec l'âge. Aussi la préférerai-je toujours dans les rôles de jolie femme, où elle est naturellement à sa place, et la mettrai-je au second rang dans les rôles dramatiques où l’on ne sent pas l’âme vibrer toujours. Mme Tina di Lorenzo a pour elle la beauté, la jeunesse, le talent. Franchement nous serions bien difficile de lui en demander davantage. Pour le « je ne sais quoi » qui manque, elle est de celles à qui l’on peut faire crédit de l’avenir.
Et puis, cette beauté même dont on l’accable ne doit-elle pas lui peser plus d’une fois : « La belle Tina, l’angélique Tina, l’enchanteresse Tina. » Dans ces conditions-là, il faut vraiment de la bonne volonté pour que l’on veuille bien vous reconnaître encore du talent par-dessus le marché. Ne soyons pas comme ce paysan grec qui votait pour 1er bannissement d’Aristide, uniquement parce qu'il était fatigué de l’entendre appeler « le Juste ».
Le « commandeur » Flavio Andô, de belle prestance, de façon distinguée, avec un sourire qui rappelle le Delaunay des beaux jours que nous avons connu, est arrivé, sans être vieux, à cette limite d’àge où le jeune premier doit aborder les emplois des Dressant et des Febvre, les grands rôles de tenue. C’est ce qu’il a très bien compris, du reste, et ce dont il s’acquitte de fort bonne grâce, car nous l’avons trouvé parfait dans ce nouvel emploi.
Nous aurons l’occasion, chemin faisant, de vous parler des autres artistes, et notamment de L. Pilotto, comédien intelligent, bien servi par son physique plein de candeur et de bonhomie; ou encore de Talli, jeune amoureux comique, plein de verve dans les rôles d’amant jobard et effaré.
Le théâtre Alfiéri, où nous allons voir jouer
Flavio Ando.
Photographie Sciutlo, Cônes.
cette troupe, est l’un des plus connus de Turin en même temps que le plus à la mode. Il n’est pas neuf, il n’est pas beau, mais c’est là que se donne rendez-vous l’élégante société et que fréquentent aussi chaque soir les petites dames. Je viens d’écrire plus haut les mots « pas neuf », parce que tel est son aspect. La construction en remonte à 1857, et la réédification, après l'incendie, à 1858. En 1877, on le refit encore, on disposa des places pour 2.700 spectateurs. Et cependant, malgré tout cela, l’aspect en est vieillot et démodé. L’entrée en est déplorable, les couloirs vous font penser à l'accès d’une cave, les plafonds sont bas. Quant à l’intérieur, il est assez vaste, et peut servir pour des représentations équestres au besoin . Les fauteuils d’orchestre y coûtent trois lires (la lire vaut exactement 0 fr. 92 au cours du jour où j’écris), les places numérotées aux stalles ou à la première galerie, deux lires, les autres places, une lire, et la seconde galerie 0 £. 50. Le parterre (assis et debout) coûte seulement 0 £. 70. C’est l’âge d’or... pour le public.
Avant d’aller plus loin, je constaterai une fois de plus, comme je l’ai fait dans d’autres pays, l’avantage du système qui consiste à vous montrer au guichet, sur un petit plan, le numéro de la place que l’on vous destine dans la salle,
Lli THEATRE EN ITALIE
ainsi que l’on fait chez nous pour la location. En adoptant ce système pour les places prises au guichet, non seulement il n’y a plus besoin de se quereller avec le placeur qui se contente de détacher une partie du billet que l’on vous a délivré, l'autre partie portant le numéro vous restant entre les mains, mais Ton se place absolument suivant le choix qu’on a fait en entrant.
L’une des choses les plus étranges du théâtre Alfiéri, c’est à coup sûr le sujet peint sur le rideau d'avant-scène, mais les Turinais y sont tellement habitués qu'ils n’y font même plus attention. Vous savez, sans doute, qu’Alfiéri est un poète piémontais du xvme siècle, dont il remplit la dernière partie de crimes épouvantables... dans ses tragédies. Or, l’auteur du rideau incriminé voulant nous faire assister à l’apothéose de ce poète, a eu l’idée de nous le représenter sur des nuages, montant au temple de la gloire, tandis que plus bas, au niveau de la rampe, et en grandeur naturelle, quarante personnages se tordent dans les convulsions les plus bizarres : vingtcinq tiennent des poignards et en frappent leurs voisins; des cadavres d’hommes et de femmes couvrent le sol ensanglanté ; ceux qui n’ont pas d’armes sous la main se contentent de boire des breuvages suspects. Est-ce une scène de l’Enfer du Dante ? Non, ce sont tout simplement les prin-
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cipaux personnages des tragédies d’Alfîéri, dont une petite inscription placée tout au bas de la toile, au-dessous de chaque victime, nous rappelle les noms. Que n’a-t-on plutôt désigné cet ensemble sous la dénomination beaucoup plus vraisemblable de Musée des horreurs ?
Revenons à la Compagnie Tina di Lorenzo- Flavio Andô dont le répertoire, je suis bien ^ forcé d’en convenir, est fort peu italien. Je relève le plus fréquemment sur les affiches les noms de la Datne aux Camélias , Adriènne Découvreur,
Denise, Dora, Amants, le Feu au couvent, Bataille
de dames, le Remplaçant , la Sœur aînée, Niobé (traduit de l’anglais), Guerre en temps de paix (traduit de l’allemand), Froufrou, etc., avec Mrae Tina di Lorenzo comme protagoniste dans presque toutes les pièces, bien entendu.
Pour faire connaissance avec la troupe je choisis un premier soir où l’on avait affiché Guerre en temps de paix, pièce traduite de l’allemand et qui, en Italie même, passe pour une vieille reprise. C’est la même pièce qui, traduite en espagnol, il y a quelques années, fit recette à la Comedia de Madrid sous le titre de Militares y paisanos (militaires et civils). Mais il en est de cette pièce de G. Moser et F. Schonthan, comme de beaucoup d’autres ouvrages allemands ou autres, qui sont connus partout, en France excepté.
Ce qui m’avait engagé à aller voir cette pièce, c’est que la soirée était annoncée au bénéfice de Libero Pilotto, un comédien fort consciencieux, qui tenait le rôle du riche propriétaire obligé de loger des officiers pendant les grandes manœuvres. Ce brave bourgeois, qui a chez lui sa nièce Ilka, une jolie Hongroise élevée à l’américaine, s’épouvante à l’idée de cette invasion d’épaulettes. Disons de suite que les adaptateurs italiens ont pris le parti très raisonnable de faire passer l’action en Italie et de ne présenter aux yeux du public que des uniformes italiens, qui sont, comme on sait, fort réussis, et de couleurs beaucoup plus vives que les uniformes allemands.
Voici donc le châtelain qui, à force d’intriguer auprès du maire, parvient à recevoir l’assurance qu’il aura à loger le général ; encore le souhaitet-il cacochyme et rhumatisant. Or il se trouve que ce général est un solide gaillard, très bon vivant, empressé auprès des dames, et qu’il traîne à sa suite un brillant état-major composé d’officiers jeunes et séduisants. Raconter maintenant tous les flirts dont cette maison est le théâtre pendant les trois jours de séjour, et cela du haut en bas de l’échelle hiérarchique, cela serait beaucoup trop long; et puis, quoiqu’on dise je suppose que la pièce est archi-
connue ; enfin ce n’est pas du théâtre italien. Les cinq actes sont amusants, s’écoutent sans efforts ; la mère en permettra l’audition à sa fille, et Mmo Tina di Lorenzo peut s’y faire apprécier dans le rôle de la jeune fille hongroise excentrique, aux côtés de Pilotto, un bon financier-grime, et de Y. Talli, un amusant sous-lieutenant.
Le lendemain, 6 octobre, je ne manquai pas d’assister au même théâtre à la 'première de la Fine d'nn ideale ( la Fin d'un idéal) , de M. A. Butti, comédie en trois actes que les journaux nous annonçaient avec grand fracas depuis quinze jours.
Constatez que je dis à dessein une première , car vous vous rappelez qne l’unité théâtrale n’existant pas en Italie, nous avons expliqué plus haut comment une œuvre dramatique pouvait aussi bien voir pour la première fois le feu de la rampe à Turin, Milan, Venise, Florence, Rome, etc. Et cependant, bien que la pièce de ce soir n’ait jamais été jouée nulle part, l’affiche porte en toutes lettres le nom de l’auteur, et l’on se contente d’annoncer « commedia nuovissima », très nouvelle. Une petite bande collée en travers de l’affiche nous prévient seulement que la comédie a été « mise en scène par l’auteur ».
M. E. A. Butti est connu en Italie pour ses
paradoxes risqués. L'Utopie , comédie donnée il y a trois ans, fut violemment discutée. Aussi le public, fort bien composé, est-il venu ce soir en foule. Son A. I. et R. la princesse Lœtitia, occupe l’avant-scène de droite au rez-de-chaussée.
Mais d’abord, n’en déplaise à M. E. A. Butti, est-ce là une histoire bien nouvelle? Prenez Monsieur Alphonse , supprimez le rôle de Mrao Guichard qui illumine toute la pièce, faites d’Alphonse un traître de mélodrame avec une figure d’échappé de bagne, et vous aurez le canevas de la pièce de ce soir.
Yaleria, jeune fille d'un caractère très indépendant, élevée sans beaucoup de préjugés, a été demandée en mariage, à Bologne, trois ans auparavant, par un brave homme d’ingénieur, Adriano Lovelli. Au lever du rideau, nous sommes à Côme, sur le lac. Yaleria vit là, chez son mari, avec sa sœur Ippolita, et deux ou trois parasites. Tout nous fait comprendre, dès les premières scènes, que Yaleria est une nature bizarre, indomptable. L’ingénieur, très absorbé dans ses calculs, adore sa femme et ne veut la contrarier en rien.
Une vieille dame anglaise, Annie Simpson, rôle épisodique, vient dans cette maison avec des façons de quakeresse. Elle est chargée d’une
mission auprès de la jeune femme ; elle vient de sa part, à lui ; lui, c’est l’amant d’il y a cinq ans. Il est venu à Côme ; il veut la voir et lui parler de l’enfant. L’Anglaise échoue dans sa mission, mais nous voici au courant du drame.
Gabriele Barti, l 'autre, vieilli, cassé, se présente alors en personne. Il est homme à tout faire. Il veut emporter avec lui l’enfant. Valeria, qui l’a aimé, mais qui n’a pas tardé à voir son idéal déçu, n’a plus pour lui que de l’horreur. L’homme s’emporte, menace. La femme, outrageusement trompée jadis, s’indigne et s’effraie, semble un moment prête à livrer le fruit de leurs amours passées, puis se ravise, et court pour mettre en sûreté ce qu’elle a de plus cher au monde.
Au troisième acte, l’ingénieur candide se fatigue à attendre sa femme qui revient au logis affolée. Pendant son absence, il a appris que ce Barti, qu’on lui a présenté accidentellement comme un ami de la famille de sa femme, n’est qu’un mauvais drôle de Bologne. Il a surpris ce matin le trouble de sa femme, alors que celle-ci recevait une lettre. Il veut avoir une explication nette avec Valeria. Il interroge enfin, paternellement. Valeria essaie en vain de se défendre ; vaincue, elle tend la lettre à son mari, qui devant ce mouvement spontané, refuse de la lire. Mais
Yalcria ne l’entend pas ainsi; elle veut en finir une bonne fois, il faut lire la lettre, et la lettre... c’est l’aveu.
Sous un tel coup, le mari s’emporte. L’enfan t ?
Il est là, dans sa propre maison, entre les mains
d’une personne de confiance.
Jusqu’ici la pièce avait été écoutée dans le calme le plus parfait. Malheureusement M. Butti — Yaleria, veux-je dire, — se complaît à retourner le fer dans la plaie, et comme l’infortuné mari balbutie vaguement le mot de pardon... .
— Pardon ! pardon de quoi ? s’écrie la femme. Tiens, Adrien, voilà le mot le plus malheureux que tu pouvais dire.
Et alors, posément, Valeria nous expose ses théories. La femme, comme l’homme, est libre. Connaissait-elle son mari alors? Non. Alors ne pouvait-elle pas agir à son gré? Que peut-on lui reprocher depuis le jour où elle est devenue son épouse?
Je dois dire, pour être conforme à la vérité, que le public turinais n’a pas semblé très accessible aux théories de Valeria. Des rumeurs, des oh! oh! des chuchotements accueillent ces déclarations, et lorsque le mari, toujours accablé sous la douleur, se désole à l’idée de voir la maison bientôt vide, les chuchotements se
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transforment en éclats de rire bruyants et prolongés. Il faut la rentrée de l’amant pour rétablir un peu de calme dans la salle.
Valeria veut fuir, mais son mari, la retenant, se charge seul de répondre à la lettre de Barti. Il sait tout, il estime que sa femme a fait son devoir, il chasse le misérable, et il ne lui reste plus qu’à ouvrir ses bras à la coupable au milieu des murmures croissants du public.
La bonté du mari est un peu comme la miséricorde du bon Dieu, dit fort spirituellement un de mes voisins : à tout péché miséricorde, soit ! Mais pardonner à la pécheresse qui parle avec une telle assurance, qui ne se plie ni ne se repent, c’est roide !
Et c’était bien là, je crois, l’opinion générale du public. L’on rappelle les interprètes faiblement, mais l’auteur qui avait fait son apparition à la fin du second acte juge à propos de ne plus se montrer. Mme Tina di Lorenzo dans le rôle de Valeria, touchante et pathétique, Flavio Andô dans le rôle du mari auquel il prête un air bon enfant étaient-ils eux-mêmes bien convaincus?
Je gage que cette chute ne les a surpris qu’à moitié. En attendant, cette 'première fut la dernière de la saison.
L’ « EFFE-EFFE ». — « LA FEMME D’ARTHUR »
Le bénéfice de l’acteur V. Talli. — La signification de VE/fe- Eff'e. — Empressement du public et habitudes prises. — M° Tina di Lorenzo, Flavio Andô, Piiotto. — Un monologue de Chiusoli. — La Femme d'Arthur de MM. Erdmann-Jesnitzer et R. H. Savage. — Un début à la Sardou. — La frontière russe et les passeports. — L’Hôtel de l'Europe à Saint-Pétersbourg. — Une soirée chez le Prince Palitzin. — Rentrée en scène du colonel PétrolL — Un Préfet de police qui sauve la situation. — Séduction de Mm0 Tina di Lorenzo. — Départ de la troupe pour Milan.
Le 11 octobre, je retournai au théâtre Alfieri où l’on avait annoncé le bénéfice « dell’ Attore brillante Signor Virgilio Talli ». On avait affiché ce soir-là X Effe-Effe de W. Busnach et G. Duval, et, à ce propos, il faut que j’explique de suite la signification de cet Effe-Effe inquiétant.
Effe , en italien, c’est le nom de la lettre de l’alphabet que nous écrivons tout simplement F, et comme dans les administrations les remplaçants ou intérimaires ont l’habitude de faire précéder leur signature de deux F. F. (faisant fonctions), il en résulte que X Effe-Effe en langage courant signifie tout simplement celui qni
remplit les fonctions du titulaire, le Remplaçant.
Décidément « l’Attore brillante Signor Talli » est aimé, car la salle est pleine, et le duc des Abruzzes occupe un fauteuil d’orchestre. Cette compagnie dramatique attire la foule, et c’est justice ; et comme son répertoire lui permet de varier tous les soirs son affiche, il y a des amateurs qui viennent à chaque représentation, régulièrement. On reconnaît les mêmes figures dans la salle, on se salue, on cause. On est là à peu près comme en famille.
Le Remplaçant étant une pièce française traduite mot à mot en italien, je ne puis guère m’y arrêter. Je constaterai seulement une fois de plus que Mme Tina di Lorenzo est une bien belle personne. Dans un rôle comme celui de Yalentine, qui n’exige aucune force mais seulement de la grâce, elle se montre charmante en tous points. Andô, dans le rôle du marquis de Chantelaur, fait surtout preuve de distinction. Grand, bien campé, élégant, possédant de la sobriété dans son jeu, c’est un comédien de la même famille que celle qui nous a donné les Adolphe Dupuis et les Dieudonné.
Le bénéficiaire, Y. Talli, est loin d’avoir cette belle tenue, mais il rachète son allure plus bourgeoise par de la vivacité, de la gaîté, de la bonne humeur, et fait très amusante figure dans
Virgilio Talli,
l’ « EFFE-EFFE )). — (( LA FEMME D’ARTHUR » 33
le personnage du vicomte Antoine de la Moullière. Et, à ce propos, disons une fois pour toutes que je cite toujours les noms des personnages tels qu’ils sont indiqués sur les programmes italiens. Si ces noms ne concordent pas avec ceux de la pièce originale, j’en demande bien pardon aux auteurs, mais nous sommes en Italie et non en France. Quant à L. Pilotto, il trouve le moyen de se tailler un petit succès très personnel en esquissant drôlement la silhouette du mari.-
J’arrive à parler de la Moglie d Arturo ( la Femme d A rthur) qui fut le grand succès de cette saison de deux mois, puisqu’on la joua quatorze fois. J’assistai à la dernière, le 19 octobre.
La Femme d Arthur est une comédie en quatre actes de MM. Erdmann-Jesnitzer et R. -II. Savage. Elle n’a donc absolument rien d’italien que la traduction. De genre aimable et gai, cette pièce inspirée sans aucun doute de l’école française, débute à la façon d’une œuvre de Sardou. Les auteurs, procédant de manière identique, nous mettent dès le premier acte un grand nombre de personnages en scène. Nous sommes dans un buffet de chemin de fer, à la frontière russe. Une très jolie femme, Elena, fort séduisante et très intrigante par-dessus le marché, n’a pas de passeport. La consigne russe est inexorable sur
ce point, et le colonel Petroff chargé de la surveillance de ce service est à cheval comme pas un sur ta discipline, d’autant plus que le préfet de police de l’Empire, baron Federico, vient d’aviser en personne le colonel qu’une nihiliste russe fort dangereuse a été signalée comme ayant quitté Paris à destination de la Russie.
Elena, fort troublée à la vue des gendarmes chargés d’examiner les passeports, avise alors dînant seul à une table un gentleman yankee , Arthur Lenor, qui se rend à Saint-Pétersbourg pour ses affaires. Elle sait que cet Arthur est porteur d’un passeport à son nom et à celui de sa femme, qu’il voyage seul, et elle vient le supplier, en s’asseyant familièrement à côté de lui, de l’aider à franchir la frontière. Elle a, dit-elle, oublié complètement cette formalite du passeport, et s’en va à Vilna où son mari l’attend à F arrivée. Elle est Américaine elle-même, et son mari fut précisément un camarade de collège de Lenor. Franchement, il n’est pas bien difficile de la faire passer pour Mrae Lenor.
Un gentleman comme Arthur ne peut guère refuser un si léger service à une aussi aimable compagne de route qui fait l’admiration de tous les voyageurs du buffet, et même celle du farouche colonel Petroff. Il n’est pas juqu’au préfet de police qui ne demande à être présenté
M,n0 Tina di Lorenzo.
Pliolographie Giacomo Brogi. Florence
l’ « EFFE-EFFE ». — (( LA FEMME D’ ARTHUR » 37
à la Femme d’Arthur, et l’on sable gaîment le champagne. Le colonel Petroff en est positivement fou.
Voici donc le point de départ : un galant homme, pour rendre service à une jolie femme, consent à laisser croire que celle-ci est bien sa femme légitime, celle dont le nom figure sur le passeport.
De cette donnée pouvait surgir une situation dramatique ou comique. Les auteurs n’ont pas hésité : c’est à une pièce gaie qu’ils ont donné le choix, et le rôle d’Arthur va devenir celui d’un amoureux comique du Palais-Royal.
Au second acte, nous sommes à 1’hôtel de l'Europe à Saint-Pétersbourg. A Yilna, il n’y avait personne à la gare, bien entendu, et du reste Elena n’a pas voulu dissimuler plus longtemps sur ce sujet; elle n’a pas, n’a jamais eu de mari, et ce fameux camarade de collège, dont Arthur commençait déjà à se souvenir, n’à jamais existé qu’en rêve. Elle vit donc ainsi côte à côte avec Arthur, comme une sœur, et, continuant son rôle de Mrao Lenor, reçoit avec une aisance parfaite les parents d’Arthur le comte et la comtesse Weletyki, le prince Vladimir Palitzin, un joli type de gâteux, ainsi que la princesse, qui viennent saluer la Femme d’Arthur, laquelle pour cette circonstance a dû prendre
le nom de Laure la vraie femme. Sa tenue est irréprochable, et ce n’est qu’un concert de louanges sur son compte. Les fils du prince, le jeune Sascha Alexandre, capitaine de cavalerie, Boris, lieutenant de marine, ne savent comment manifester leur admiration à la nouvelle venue, et, selon la coutume russe, ne cessent de l'embrasser à la barbe du mari supposé.
Il se lasse cependant de ce rôle, le patient Arthur, dont la situation vis-à-vis Elena est toujours la même qu’au buffet de la frontière, et fatigué de laisser jouer cette comédie, devinant aussi que les menées de la jeune femme sont des plus suspectes, menace enfin d’aller avertir la police russe. Elena, sans trop se fâcher, lui explique alors qu’en faisant cela, il se mettrait dans le plus mauvais de tous les cas. N'a-t-il pas, lui Arthur, à la frontière, fait une fausse déclaration en la faisant passer pour sa femme? Les lois russes ne sont pas très tendres, et un homme est vite envoyé en Sibérie d’où l’on n’a plus jamais de ses nouvelles. Enfin, ne l’aime-t-elle pas? A ces mots Arthur veut se précipiter dans ses bras. Elena lui montre son revolver et se retire dans ses appartements. C’est peut-être la scène la moins bonne de l’ouvrage, car enfin il n’est pas dit qu’un galant homme fut toujours doublé d'un imbécile, et nous ne savons plus
L’ « EFFE-EFFE ». — « LA FEMME D’ARTHUR » 39
dire lequel l’emporte en Arthur de l’imbécile ou du galant homme.
L’entrée de chaque personnage à la soirée du prince, jetant en manière de bonjour un « Laure est-elle arrivée? » nous montre que cette situation fausse dure toujours, et il faut qu’une institutrice, Emma De Launay, éprise du beau capitaine Sascha, flaire en femme jalouse une fausse j\Irae Lenor, et télégraphie à Paris à la véritable. Le préfet de police traversant le salon et faisant savoir à qui veut l’entendre qu’il recherche une conspiratrice, et qu’il est certain que celle-ci était dans le même train que lui depuis la frontière, est un de ces petits amusements à la Sardou qui mettent toujours en joie le public. Enfin les auteurs veulent nous montrer auss toute la position fausse d’Arthur auquel les flirts compromettants de sa prétendue femme sont bien indifférents, et qui cependant, pour le monde, est forcé de s’interposer et de provoquer les prétendants.
Le dernier et quatrième acte nous ramène à l’hôtel de l’Europe. Elena a intrigué auprès des jeunes princes pour avoir une invitation au bal du Ministre, et l’on nous laisse deviner que c’est à ce bal que la terrible nihiliste se prépare à exercer sa vengeance. Quant à Lénor, fatigué de cette situation ridicule, il est bien décidé à
rentrer en France, et a demandé un passeport à son nom seul. Mais au moment où il va boucler ses malles, le préfet de police lui fait savoir qu’il désire lui parler. Inquiet, il interroge l’envoyé du préfet, et celui-ci croit qu’il s’agit d’une dame vénue en Russie sans passeport. Plus de doute, tout est découvert ! Elena elle-même, se départissant un peu de son beau sang-froid, ne songe qu’à fuir. Mais comment?
C’est alors que les auteurs ont eu l’excellente idée de faire réapparaître l’amusante figure du colonel du premier acte, — le préposé aux passeports. Ce brave colonel est devenu littéralement fou d’amour depuis le jour où il a vu Elena, et la scène de séduction est bien amusante : Vous avez une bien belle barbe ! dit Elena au colonel dont la barbe rousse descend jusqu’à la ceinture. — Youlez-vous que je vous la donne? répond le colonel prêt à tous les sacrifices. Vous devinez sans peine qu’Elena jouera le colonel comme tous les autres, non toutefois sans avoir obtenu de lui qu’il l’enlèvera et lui fera passer la frontière, même sans passeport.
Cependant le préfet de police cherche à éclaircir une affaire assez obscure. On a arrêté une dame sans passeport, et cette dame prétend être la femme d’Arthur Lénor. Le préfet, dont les beaux yeux de « la femme d’Arthur » ont depuis
l’ « EFFE-EFFE )). — « LA FEMME D’ARTHUR » 41
longtemps fait tourner la tête, en a bien ri. Mais il ne faut pas moins en finir avec cette situation ridicule, et une confrontation est indispensable. Mais ce à quoi les auteurs ne nous avaient pas préparé, c’est à l’entrée d’une vieille femme grotesque tout en larmes, se jetant au cou d’Arthur... son mari. Ne lui avait-on pas télégraphié qu'il était au plus mal?
Le préfet, en homme du monde, sauvera la situation :
— Rassurez-vous, votre femme ne sait rien.
Et le colonel qui a enlevé le bel oiseau de
passage !
— Car je sais tout, dit le Préfet en se rengorgeant. Rien ne m’échappe.
— Il ne sait rien alors, soupire Arthur. Je suis tout à fait tranquille, mais partons.
Telle est, en résumé, cetle pièce amusante inspirée fort heureusement de l’école française, et qui rappelle la manière de Scribe et celle de Sardou, mais mise surtout en relief par la beauté, le charme, la séduction de Mme Tina di Lorenzo qui en est la raison d’être, avec Y. Talli, fort bien dans le rôle d’Arthur, et L. Pilotto qui représente de façon magistrale et sans charge le colonel aux passeports.
Quelques jours plus tard, la Compagnie Tina di Lorenzo-Flavio Andô, chargée de lauriers et
de recettes, prenait la route de Milan où l’attendaient même succès et même vogue. Et c'est justice ! Une telle troupe ne déshonorerait chez nous ni la scène du Gymnase, ni celle du Vaudeville assurément.
Le Politeama Gerbino à Turin. — Prix des places. — Répertoire du Théâtre d’art. — La Famille de V Antiquaire de Goldoni avec les masques. — L’heure italienne. — Description de la salle. — Un sextuor sous la galerie. — Un souvenir à Cesare Rossi. — Les seize comédies de Goldoni. — Brighella, Arlequin et Pantalon. — Compte rendu de la pièce. — Les traditions goldoniennes. — Carlo Duse, Cesarino Dondini, Valenti, Mm0 Délia Guardia.
Une entreprise dramatique que je ne veux pas non plus passer sous silence, et que j’appris à apprécier un peu pendant mon séjour à Turin, est celle connue sous le nom de Théâtre d'art , et qui, pendant l’Exposition de 1898, tint ses assises au Gerbino.
Le théâtre, ou mieux Politeama 1 Gerbino, est situé dans un quartier fort triste et assez désert, via Maria Vittoria, 44, à l'angle delà via Plana, non loin des rives du Pô. Ce nom de
1 La plupart des Théâtres en Italie étant tout en loges, on appelle Politeama les salles qui comportent une ou plusieurs galeries. Telle est l’explication que l’on m’a donnée partout et cependant j’ai pu me convaincre qu’il y avait des exceptions à cette règle.
Gerbino lui vient, me dit-on, de celui du propriétaire qui le lit construire en 1834, nom qui n’a pas changé puisque l’immeuble actuel appartient à M. l’avocat Gerbino. Réédifié et agrandi en 1897, c’est aujourd’hui le plus élégant des théâtres à galeries de Turin, et l’on estime qu’il y peut tenir 2.000 spectateurs. Les fauteuils d’orchestre valent 3 lires, les places réservées à la galerie 2 lires, la première galerie 1 lire, la seconde 0 £. 70 et le parterre assis et debout 0 £. 60.
Les affiches du Théâtre d’Art n’avaient pas été sans m’intriguer ; j’y avais vu figurer en peu de temps, car la composition du spectacle changeait tous les soirs, YEcole des femmes , le Médecin malgré lui , les Effrontés , Thérèse Raquin , une bonne partie du répertoire d’Ibsen; mais je ne me souciais guère d’aller entendre des traductions. J’attendais patiemment que l’on annonçât des pièces italiennes, anciennes ou modernes, et je ne laissai pas échapper la première occasion qui s’offrit d’aller entendre du Goldoni, d’autant plus que la Famille de T Antiquaire , affichée ce soir-là, devait être jouée avec les Masques, c’est-à-dire avec Arlequin, Rrighella et Pantalon portant le masque comme dans l’ancienne comédie italienue. Il s’agissait donc d’un très fin régal littéraire doublé de la curiosité
L U THÉÂTRE d’aRT
légitime que peut provoquer de nos jours la représentation d’une comédie de Goldoni jouée avec les traditions du siècle passé. Je pris le chemin du Gerbino la tête toute farcie des souvenirs de l’Hôtel de Bourçrosrne et du théâtre de la foire, des Dominique et des Carlin.
La représentation était annoncée pour 20,45 heure italienne, et nous rappellerons à ce propos que depuis le 1er janvier 1894 l'on est revenu officiellement à l’ancienne méthode qui consiste à compter les heures de 1 à 24 de minuit à minuit. La représentation commençant à 20,45 c’est donc 8 heures 45 minutes du soir qu'il faut lire, et comme il existe une horloge au-dessus de la scène dans presque tous les théâtres d’Italie, l’on est généralement fort exact, le spectacle devant être terminé avant minuit1.
L’impression toute première, en pénétrant^ dans cette coquette salle du Politeama Gérbino, est que l’on se trouve dans un endroit relativement élégant, ce qui étonne un peu après les recherches qu’il a fallu faire pour en trouver l’entrée dans un quartier désert et mal éclairé. Les entrées sont larges, la voûte élevée. Celle-ci
1 Habitudes absolument contraires aux mœurs espagnoles que nous avons relatées dans un de nos précédents volumes, puisqu’en Espagne on ne commence généralement pas à l’heure, et que le spectacle s’y prolonge jusqu’à 1 h. 1/2 du matin.
s’ouvre à volonté, et lorsque la chaleur est accablante (comme ce fut le cas pour cette soirée du 10 septembre) personne ne se plaint aux fauteuils d’avoir un coin du ciel d’Italie sur sa tête en guise de plafond. Le rideau, enfin, est ouvert en deux endroits, selon la coutume italienne, car ici, où les rappels sont quelquefois interminables, l’on ne relève jamais le rideau. Les artistes applaudis se contentent de se montrer par ces fentes ou par ces portières, et pendant ce temps le machiniste préposé au service du rideau peut vaquer à d’autres occupations au lieu de passer tout son temps à « appuyer ».
A 20,45 ( vulgo 8 h. 3/4), devant une salle assez garnie dans les deux galeries, mais discrètement remplie aux fauteuils, le sextuor commence à préluder, et, à ce propos, vous ne devineriez jamais où l’on a logé ce sextuor? A l’orchestre? Que non pas; cela n’aurait rien que de très banal. Où donc alors ? Gomme les dégagements sont très larges, on a placé ce sextuor, piano compris, sous la galerie du premier étage, à droite du spectateur, comme qui dirait : au pourtour !
Je me suis toujours amusé en voyant jouer du Goldoni. Certes cet aimable auteur comique n’a pas l’envergure de notre Molière ; lui-même a raconté dans ses Mémoires comment, au ser-
LE THÉÂTRE d’âRT
vice de troupes comiques avec lesquelles il passait des contrats, il savait brosser des douzaines de pièces en moins de temps qu’il ne faut pour les apprendre, mais tout cela est bon enfant, sans prétention ; et puis il y a ce petit cachet vieillot. Ça plaît comme un joli pastel Louis XV. Enfin ce soir, nous avons les masques. Bref, j’avais gardé fort bon souvenir de la LocancLiera [la Logeuse) et de la Botlega del Caffé [la Boutique du Café ) que j’avais vu jouer cinq ans auparavant à Milan, cette dernière pièce avec le célèbre Césare Rossi1.
Carlo Goldoni nous a raconté lui-même dans
1 Au moment même où nous mettions en ordre les présentes notes, une dépêché de Rome, en date du l°r novembre, nous apprend que Cesare Rossi, un des plus grands artistes du théâtre italien, vient de mourir de paralysie cardiaque, à Bari, à l’âge de soixante-dix ans. Né à Fano, il avait pris part comme volontaire aux guerres de l’indépendance italienne en 1848. Après avoir été un des plus brillants acteurs des troupes Fabbri-Benvenuti, Paladini, Ernesto Rossi, Luigi Bellotti Bon, il commença en 1871 sa carrière de propriétaire-directeur. En cette qualité l’illustre comédien put se vanter d’avoir eu comme pensionnaires tout ce que l’Italie compte aujourd’hui de plus notable dans l’art dramatique : Giacinta-Pezzana, Eleonora Duse, Teresina Mariani, Flavio Andô, Ermete Zacconi, Libero Pilotto Claudio Leigheb, etc., etc.
Ses grands chevaux de bataille étaient : Rabagas , les Crochets du P'ere Martin, Un curieux accident , l'Oncle Parti, la Grève des forgerons, etc. Nous nous rappelons l’avoir vu dans Rabagas, notamment, après y avoir apprécié le créateur Grenier. Cesare Rossi avait fait de ce rôle sa chose ; il y était complet des pieds à la tête. Celui qui s’honora d’avoir été le professeur de la Duse, est donc mort sur la brèche, à la tète de la compagnie napolitaine qu’il dirigeait, et qu’il avait amenée en représentations à Bari.
ses Mémoires comment il avait écrit la Famiglia delT Antiquario [la Famille de T Antiquaire), nommée tout d’abord X Antiquaire, la. sixième d’une série de seize (vous avez bien lu, seize) comédies qu’il était en train de composer. Il est juste de dire qu’une des précédentes n’avait été qu'une adaptation du Menteur de Corneille.
La Famille de l' Antiquaire est une comédie dont les trois actes se passent dans le môme décor, un salon encombré d’objets d'art de toute espece. Le comte Anselmo, beaucoup plus riche en argent qu’en connaissances artistiques, numismatiques ou archéologiques s'éprend passionnément de tableaux, de médailles, de camées, bref de tout ce qui a un semblant d’antiquité. Mais tandis que ce brave homme passe son temps à examiner à la loupe ses médailles et ses estampes, sa maison va à la dérive. Son fripon de valet Brighella, un proche parent de notre Scapin, le trompe à chaque instant en lui faisant acheter très cher pour sa galerie des objets ridicules qui n’ont aucune valeur. Sa femme, bien qu’assez mûre, a encore des prétentions à la jeunesse, et ne lui parle guère que pour lui soutirer de l’argent; sa belle-fille, qui ne peut souffrir la subordination, se querelle sans cesse avec sa belle-mère et veut avoir le pas sur elle. Le comte Giacinlo, fils de l’une et mari de l’autre,
ne sait quel parti prendre et voudrait rester en bonne intelligence avec sa mère et sa femme. Un docteur ridicule, conseiller de la comtesse, un chevalier galant et parasite, une coquine de servante qui brouille tout le monde avec ses rapports continuels, complètent cet ensemble, tandis que l’antiquaire ne demande à tous que le repos pour examiner à loisir un Pescennius, médaille rarissime, aussi fausse que toutes ses autres antiquités, bien entendu.
Cependant Brighella, qui a trouvé dans son maître crédule une source de gains inépuisable, lui présente Arlequin vêtu en Arménien de fantaisie. Il s’agit d’une occasion unique : la veilleuse de Ptolémée trouvée dans le tombeau de ce roi. La scène est drôle. Arlequin avec sa fausse barbe, son turban, sa robe de chambre, discute avec Brighella dans un arménien de circonstance le prix de la vente. Le comte veut bien enfin payer la fameuse veilleuse 12 sequins. Arlequin décampe prestement avec cette bonne aubaine, suivi de près par Brighella qui s’efforce de rattraper son compère. Seul, le seigneur Pantalone, homme sage et prudent, essaie de désiller les yeux de l’antiquaire naïf, mais en vain. La Colombine, en servant tous les camps, en recevant de toutes les bourses, a terriblement brouillé les affaires. Le pauvre comte ne trouvant
plus un instant de repos dans cette pétaudière réclame la réunion d’un conseil de famille. Les dames y, paraissent flanquées chacune de son sigisbée. Mais au beau milieu d’un discours sur la nécessité de la paix domestique, l’antiquaire jette les yeux sur un camée suspendu à la chaîne de montre de sa belle-fille. 11 croit avoir découvert une pièce rare, veut la voir de plus près, tire son binocle, tourne et retourne le camée et insiste pour en faire l’acquisition immédiate. Il se raccommode aussitôt avec sa belle-fille, mais sa femme offusquée se lève et s’en va, et voilà le conseil de famille renvoyé aux calendes grecques.
Brighella, qui décidément est un fureteur infatigable, fait achètera son maître une collection ridicule composée de coquilles d’huîtres, de chiens morts et d’objets tout aussi insignifiants. Il faut que le sage Pantalone intervienne encore, démontre au comte sa folie, et par un traité en règle, s’engage à mettre de l’ordre dans la maison. Les docteurs et chevaliers parasites seront éconduits, la Colombine mise à la porte; la comtesse vivra dans ses appartements, sa belle-fille dans les siens, et le pauvre antiquaire, délivré de tout souci, pourra désormais admirer à l’aise dans son cabinet toutes ses curiosités plus ou moins authentiques.
La pièce, jouée dans les traditions goldo-
niennes, était fort bien montée et les costumes en étaient fort riches. Arlequin et Brighella (le premier personnifiant toujours le masque de Bergame, et le second celui de Vérone), jouaient selon l’usage avec des loups, l’un en noir, l’autre en brun foncé. Quant à l’acteur chargé du rôle de Pantalon, masque de Venise, il avait jugé plus simple de se barbouiller en noir le haut du visage. Mmos Clara Délia Guardia, Anita Dondini, MM. Carlo Duse, Cesarino Dondini, Valenti, complétaient cet ensemble, ce dernier fort amusant dans la spirituelle caricature de l’antiquaire.
Noms connus du public, pour la plupart, car ce Duse (Pantalon) fait partie de l'innombrable famille des Duse, comédiens illustres de père en fils, et se trouve être le cousin germain de la grande Eléonora Duse. Tenant à peu près tous les emplois, il se montre toujours dans tous très convenable, tel autrefois Landrol chez nous. De plus, sa famille étant originaire de Chioggia, rien d’étonnant qu’on lui confiât ce rôle de Pantalon écrit en partie en dialecte vénitien.
Cesarino Dondini est, comme son camarade, un enfant de la balle dans toute l’acception du mot. Il y a eu des générations de Dondini célèbres au théâtre, et celui-ci y tient une place honorable depuis vingt ans dans les emplois de generico et de brillante.
Mrae Délia Guardia enfin, femme du comédien de ce nom et consacrée « première actrice absolue » en Amérique, partage avec l’acteur De Sanctis tous les premiers rôles de cette compagnie.
Nous y reviendrons.
LE THÉATR E D’ART
( Suite et fin.)
La Mêvope de Maflei. — Travail écrasant des artistes. — Le rideau du Politeama Gerbino . — MmcGiacinta Pezzana. — Ses qualités tragiques. — La femme d'un grand artiste. — Compte rendu de la pièce couronnée au Concours. — Mllu Tilde Teldi. — La Satire et Parmi. — Paolo Ferrari. — Histoire de la pièce. — Les souvenirs qu'elle évoque. — Sa valeur littéraire. Les deux satires. — Luigi Monti. — Pièce de digestion difficile pour un étranger.
Le 30 septembre, à l’occasion du Congrès dramatique dont nous aurons à nous occuper un peu plus loin, le Théâtre d’Art afficha Mérope , véritable curiosité littéraire, car il s’agissait d’une vieille tragédie du marquis Scipione Maffei, représentée pour la première fois à Vérone, en 1713.
Cette soirée sensationnelle étant donnée en l’honneur des congressistes, auteurs, critiques, acteurs, etc., pour cette fois la salle était pleine. Je me demande seulement comment on peut arriver, dans ce théâtre, avec un personnel relativement réduit, à mettre chaque soir une
nouvelle pièce en scène ? Le but poursuivi est incontestablement très louable, le répertoire bien choisi clans tout ce que les littératures italienne, française, allemande et norvégienne ont produit de mieux depuis deux siècles. Mais comment ces acteurs peuvent-ils faire pour apprendre tant de rôles à la fois? Quand trouvent-ils le temps de répéter? Et j’ajouterai même : Gomment l’imprésario fait-il pour aligner ses comptes étant donné le bon marché des places et des salles souvent à moitié vides?
En entrant dans la salle, ce soir-là, j'aperçus un rideau d’avant-scène que je n’avais pas remarqué la fois précédente. Le sujet en est assez énigmatique : une place publique de l’époque Louis XIII, encombrée d’une foule considérable ; des tentes, des baraques, des saltimbanques, des marchands ambulants, des guinguettes; à gauche, la rive d’un lleuve où abordent de nombreuses barques. Personne ne peut me dire ce qu’a voulu représenter l’artiste, et comme ce site ne ressemble aucunement à une place actuelle de Turin, je n’en sais pas davantage que les habitués du théâtre.
Qu'est-ce donc que cette Mcrope datant de 1713, bien antérieure à celles de Voltaire et d’Alfîéri, par conséquent, et qui fut traduite en français par Fréret ?
Le sujet de Mérope est trop connu pour que nous nous y arrêtions longuement. Mérope, veuve de Cresphonte, roi de Messénie, pleure la perte de son fils qui aurait dû régner sur Messène, et doit subir le joug du tyran Polyphonte. Un crime vient d’être commis, et l’assassin qui était en état de légitime défense, paraît-il, est amené au palais. Un joyau, une bague trouvée sur le cadavre de la victime, a fait croire à Mérope que ce cadavre est celui de son fils perdu. Polyphonte, enchanté d’être débarrassé d’un rival probable, entoure d’égards l’assassin que Mérope veut tuer de sa propre main à deux reprises. Elle en est empêchée la seconde fois par le vieillard à qui l’enfant avait été jadis confié. Celui que l’on accuse d’assassinat, c’est Egisthe, le propre fils de Mérope. Dans de telles conditions, le tyran est dépêché vivement dans un autre monde, et c’est Egisthe qui régnera.
Les cinq actes de cette tragédie, que l'on écoute encore sans fatigue, malgré ses deux siècles, se passent dans le même décor, suivant l’antique usage, et ce décor est, ma foi, fort convenable : une espèce de palais grec avec vue au fond sur la mer.
Mérope, c’est Mme Giacinta Pezzana, une actrice célèbre en Italie, que je définirai ainsi : une Marie Laruent piémonlaise. Jouant avec une
grande autorité les rôles de Mère-noble , Mme Pezzana appartient incontestablement à la grande école, et quoique ayant débuté jadis dans le répertoire piémontais, sa carrière dans le drame italien fut fort belle. Ses compatriotes la considèrent, toutes proportions réduites, comme une émule de Mm0 Adélaïde Ristori.
Son regard, son visage sont d’une mobilité excessive, ainsi que le veut l’école italienne faite avant tout de mimique ; néanmoins, pas d’exagération, pas de cris et une grande sobriété de jeu. Nous avons connu plusieurs tragédiennes populaires françaises, Mme Cornélie, par exemple. Mme Giacinta Pezzana est mieux que ne fut Cornélie. J’ai vu Souvent Mme Agar, qui était alors sculpturale et jeune; Mm0 Agar n’avait pas l’acquis de la Pezzana.
Très appréciée du public, qui se rappelle ses longs états de services, cette éminente tragédienne est rappelée souvent à l’avant-scène, et c’est justice. Carlo Duse, dans le rôle du tyran, Alfredo Desanctis dans celui d’Egisthe, sont convenables et suffisamment classiques, et c’est déjà beaucoup de n’être pas ridicule lorsque l’on joue une tragédie démodée.
On nous a annoncé que le spectacle finirait par la Mo g lie di un grande artista {la Femme d’un grand artiste ), comédie en un acte récom-
M“>° Giacinta Pezzana (dans Thérèse Raquiri) Photographie U. Àlviuo, Florence.
pensée d’un prix de mille lires au concours de l’Exposition de Turin. L’auteur est un M. Ludovico Muratori. Mais au risque de me mettre en travers de l'opinion Mu jury qui n’avait peutêtre pas mieux sous la main, j’ai bien de la peine à voir dans cette « comédie » autre chose qu’une berquinade, dans le goût du Bonhomme Jadis , sans avoir les qualités exquises du petit bijou ciselé par Murger. Otez de cette bluette les jolis costumes Louis XVI, il n’en resterait vraiment pas grand'chose.
Un vieux graveur, représenté par Carlo Duse, très bien dans ce rôle de financier grime, veut marier sa fille à un grand artiste. J’ai cru comprendre qu'il s’agissait d'un peintre ou d’un sculpteur vénitien déjà en passe de devenir célèbre. Un élève-peintre qui travaille dans l’atelier du graveur aime la fille de celui-ci et en est aimé. Il faudra donc, en présence de la volonté paternelle, que la belle fixe son choix. Ses bouderies pour l'homme célèbre, ses œillades pour l’artiste inconnu permettront à Fauteur de nous mettre sous les yeux une petite scène à la Greuze : la jeune fille est placée au milieu de l’atelier, et le grand homme assis à gauche veut esquisser son portrait, un bouquet de fleurs à la main. Celle-ci, que ce projet n’intéresse guère, prend de suite un air grognon, jusqu’au moment
où elle s’aperçoit que le rival préféré, assis à son chevalet Je l’autre côté de la scène, veut aussi reproduire ses traits. Il en résulte, comme on peut se l’imaginer, des attitudes fort amu santés, tristes par ici, gaies par là, tandis que le vieux graveur examine avec passion une collection d’estampes rares.
L’auteur eut une grande chance : celle de rencontrer, dans ce théâtre, une ingénue aussi jolie, aussi gracieusement inexpérimentée même, que Mllc Tilde Teldi, un aimable pastel du xviii6 siècle, un adorable petit Saxe. Cette jeune fille lui a sauvé une belle mise.
La dernière fois que j'allai assister aux représentations du Théâtre d’Art, ce fut le 22 octobre. On avait affiché la célèbre pièce de Paolo Ferrari, la Salira e Pariai, et depuis plus d’une semaine les journaux annonçaient à grand bruit l’arrivée prochaine de Milan, à Turin du célèbre acteur Luigi Monti. Il avait déjà paru à ce théâtre, quelque temps auparavant, dans Povero Piero, et avait été jugé diseur impeccable. Je voulus donc connaître Luigi Monti, et beaucoup pensèrent comme moi, sans doute, car ce soir-là je trouvai la salle pleine bien que les fauteuils eussent été augmentés d’une lire.
M‘ie Tilde Teldi.
Photographie Sciutlo, Cônes.
M. Vittorio Ferrari, qui vient de publier les mémoires de son père d’après le sommaire autobiographique qu’il avait laissé1, nous a raconté la genèse de la Satira e Parmi [la Satire et Parmi). Ayant vu dans la vitrine d’un libraire, à Modène, un livre iptitulé : l'abbé Parini et la Lombardie au siècle passé , écrit et publié par Cesare Cantù vers l’année 1854, Paolo Ferrari conçut immédiatement l’idée d’écrire une comédie historique. Il acheta le livre, le lut avide- 'ment, pénétra les mystères des académies littéraires du siècle dernier, et se mit à l’œuvre quand il fut frappé de cécité presque complète.
Le malheureux écrivain qui avait une nombreuse famille à élever fut condamné à un repos forcé pendant lequel il lui était défendu de lire et d’écrire, mais non de penser. Revenu à la santé, la Satira e Parini fut achevée en quarante jours.
On était à la saison du Carnaval de 1856, et la Compagnie dramatique des frères Dondini, à laquelle appartenait le brillant comédien Gaspare Pieri, donnait alors une série de représentations au théâtre Alfiéri à Turin. La pièce fut reçue et mise immédiatement en répétitions ; le nom de Paolo Ferrari qu’avait rendu célèbre
1 Paolo Ferrari, par Vittorio Ferrari, Milan, Casa Editrice Baldini Castoldi et C‘a, 1899.
son Goldoni et ses seize comédies nouvelles , était à lui seul un sujet d’attraction considérable, et le succès ne trompa pas l’attente de l’auteur. Députés, sénateurs, le corps diplomatique (Turin était alors la capitale du royanme de Sardaigne), lettrés, poètes, journalistes, la Cour, tout le monde voulut voir la pièce nouvelle. Cavour, Rattazzi, Mamiani, Cordova allèrent féliciter l'auteur sur la scène. Ce fut un triomphe complet, et le mouvement s’étendit bientôt aux provinces.
Qu’avait donc voulu démontrer l’auteur ? Il nous l’a dit lui-même dans la préface qu’il écrivit pour l’édition de Milan 1858, préface qui ne fut pas reproduite dans les éditions suivantes. Conformément à son titre la Salira e Parini , l’auteur voulait démontrer que dans les temps de corruption de coutumes et de goût, il existe deux espèces de satires; l’une anonyme, triviale, personnelle, qui part d’un esprit bas et que Ton ne peut comparer qu’à la vermine. L’autre, celle que l’on signe, celle dont on revendique la paternité, urbaine, civile quoique cinglante, qui frappe tout le monde, tout en ne frappant personne. Celle-ci vient d’une âme noble, cultivée, élevée. Elle cautérise et assainit. La première se range dans la catégorie des délits communs; la seconde appartient au domaine des arts et
prend place à côté de la poésie et de l’histoire. La première active la corruption où elle existe; la seconde corrige, ou du moins tente de redresser les mœurs. La première est vénale, fille de l’envie ou de l’impuissance ; la seconde est le produit d’un esprit indépendant et supérieur : Parini au siècle passé. Telle est toute la trame de la comédie dans laquelle l’auteur va montrer son héros en pleine vigueur, ardent au combat et à la riposte, un Parini de trente-six ans.
La Salira e Parini , pièce classique, fait donc revivre, surtout à Turin, une foule de souvenirs glorieux pour fauteur et les interprètes de jadis, aujourd’hui disparus les uns et les autres. Mais, du ssé-je dire ici une monstruosité, je ne conseillerai jamais à un étranger d’aller entendre toute une soirée le chef-d’œuvre de Ferrari.
Assurément la valeur littéraire de l’œuvre est incontestable ; assurément Luigi Monti est un vaillant artiste dont la sobriété, la correction, la diction s’imposent. Il n’en est pas moins vrai que* je suis là, assis dans mon fauteuil, pour assister à une action théâtrale, et que cette action je l’attends en vain jusqu’à la fin. Les ridicules delà société milanaise au xvme siècle (faction se passe à Milan en 1765) peuvent être admirablement dépeints, je n’en disconviens pas ; les vers qui se débitent peuvent être bien
frappés et fort spirituels, tout cela je l’admets. Mais lorsque j’aurai vu pendant les deux premiers actes comment la satire-libelle se produit, se répand, se développe grâce à la vénalité, à l’envie, aux basses jalousies, lorsque j’aurai tendu mon esprit pour comprendre toutes les finesses de la langue que l’on parle, en ma qualité d’étranger je me trouverai singulièrement fatigué. Tel un Anglais, comprenant parfaitement le français, que l’on emmènerait voir jouer le Misanthrope sans crier gare. Tout en reconnaissant qu’il est en présence d’un chef-d’œuvre, cet Anglais finirait par nous avouer que l’intrigue entre Alceste et Célimène l’a laissé terriblement froid. Il faut toute une préparation, tout un entraînement pour entendre avec fruit de semblables pièces.
Chaque noble, de peu d’instruction, arrive flanqué de son poète qui lui compose des vers de circonstance; Parini, honnête et pauvre, est presque seul à ne mendier ni protection, ni or ; il fréquente les riches, il est vrai, mais homme supérieur dans toute la force du terme, il se contente d’en louer les vertus et d’en critiquer les faiblesses. Enfin la pièce est aussi construite de telle sorte que de temps à autre Parini nous récite ses propres vers, tel Gringoire dans le Gringoire de Théodore de Banville.
LE THÉÂTRE D'ART 07
La scène où l’on fait venir l’enfant nouveau-né pour permettre à un poète de lui réciter l’ode qu’il lui dédie, le marmot criant à tue-tête pendant que le versificateur s’égosille, les femmes agacées décidant que l’on doit en rester là pour aujourd’hui ; le marquis amphitryon se faisant improviser deux vers pour les réciter à ses hôtes au moment de se mettre à table, et les répétant tout de travers; la séance de l’Académie où la noblesse préside par droit de naissance et où l’on dort en écoutant le discours du chevalier, toutcela est bien présenté et fait rire. Les strophes lancées par Luigi Monti avec une sobriété rare ; les costumes fort riches, la mise en scène fort convenable, tout cela est parfait.
Luigi Monti, de taille moyenne, un peu replet, ni trop jeune ni trop vieux, aune physionomie assez difficile à saisir. De plus, suivant la coutume des comédiens italiens qui ne veulent jamais sacrifier leurs moustaches, il se colle sur les siennes une toile couleur chair qui produit — pour mes yeux du moins — un singulier effet : tantôt je crois le voir avec ses moustaches et tantôt sans ; de telle sorte qu’il est impossible de dire exactement l’expression vraie de sa figure. Les femmes sont jeunes et jolies sous la poudre ; Valenti joue un rôle de financier avec une bonhomie charmante ; Duse, Alfredo De-
sanctis, Dondini, etc., tiennent les autres rôles... La Satira e Parmi : pièce littéraire de premier ordre, mais d’une digestion difficile pour un étranger.
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