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CONCOURS

Le deuxième concours de l'Exposition dramatique de Turin. — Anima. — M>e Amalia Rosselli. — Le concours de la Gazzetta del Popolo. — 244 comédies et 732 actes ! — La Meta (le But) et il Passato (le Passé). — Le Congrès dramatique. — Travaux du Congrès. — L'Exposition dramatique de Turin. — Curiosités théâtrales. — Collections de M. Luigi R,asi. — I Comici italiani.

Je ne quitterai pas ce Politeama Gerbino de Turin sans vous parler des concours dramatiques que l’on y organisa pendant mon séjour dans cette ville, et où Mme Amalia Rosselli remporta le premier prix avec sa comédie Anima.

Nulle part plus qu’en Italie les compagnies dramatiques n’empruntent au répertoire français leurs pièces nouvelles, et cependant nulle part plus qu’en ce pays l’on encourage, notamment par des concours, les productions nationales. Il faut dire les choses telles qu’elles sont : la plupart des œuvres nouvelles italiennes ne plaisent pas aux Italiens, d’où la nécessité pour les cornédiens d’aller chercher leurs pièces à l’étranger.

Sardou, Augier, Feydeau, Bisson, etc., ont presque chaque soir l’honneur de l’affiche. Pourquoi? Parce que — ceci est une idée toute personnelle et que je n’entends nullement imposer — parce que, à mon avis, la nouvelle école italienne veut soutenir des thèses par trop risquées, comme nous l’avons vu pour la Fin d'un idéal , et qu'à ce jeu-là, à moins de s’appeler Dumas fils, même avec beaucoup de talent, on est à peu près sûr de se briser.

Les travaux choisis par le jury pour le concours de l’Exposition dramatique de Turin (,2e partie) — je ne parle toujours que de ce que j’ai connii — étaient au nombre de trois : deux comédies et un drame. Les auteurs ne devaient être nommés qu’après la représentation. Le prix était de 2.000 lires. Le lieu du concours désigné fut le Politeama Gerbino, et les interprètes, les artistes de la compagnie du Théâtre d’Art. La lutte décisive eut lieu le 20 octobre, et ce fut Mme Amalia Rosselli — une inconnue de la veille — qui triompha avec sa comédie Anima (âme).

Quelques mots d’abord sur la personnalité de l’auteur : Mme Amalia Rosselli, nièce de M. Caponi, le correspondant de la Tribuna à Paris, appartient à une famille vénitienne ; un de ses frères est référendaire au Conseil d’Etat. Ayant épousé un riche gentilhomme de Livourne, très

M1"0 Amalia llosselli auteur dramatique.

Photographie Adcle, Vienne.

versé dans les choses musicales, Mme Amalia Rosselli cultive donc la muse dramatique pour son plaisir, presque en secret, à tel point que cette jeunefemme n’avait jamaisosé livrer aucune de ses productions soit aux journaux, soit aux théâtres. Venue à Turin pour assister incognito à son œuvre, et le dernier soir, le public ne put même ni la connaître, ni la fêter. Des 2.000 lires de prix qu’elle reçut, elle en donna généreusement 500 à l’Association des artistes dramatiques italiens.

Anima [Ame), tel est donc le titre à la fois simple et superbe de cette pièce. Mais ce à quoi l'on ne s’attend guère — surtout si l’on sait que l’auteur est une femme — c’est à tant de vigueur, tant de sincérité, tant d’audace sévère et sereine. Logique, inflexibilité, clarté, telles sont les règles de conduite de cet ouvrage. A présent, la thèse vous plaira-t-elle? Ceci est une tout autre question, car il ne s’agit rien moins que de mettre en parallèle la virginité du corps et celle de lame. L’homme recherche seule la première, et 6e soucie fort peu de l’autre.

Olga de Velaris aime Silvio Vettori. Elle lui a donné toute son âme vierge où aucune autre image ne s’était jamais fixée. Mais, presque enfant encore, elle avait été vendue, et son corps n’est plus comme son âme. Elle s’en confesse

à l’être aimé, espérant que celui-ci, dédaignant les vieux préjugés du monde, saura comprendre qu’elle lui appartient ainsi bien autrement que si elle lui avait donné seulement son corps sans amour. « Je t’ai aimé et je t’aime plus que si j’avais été ta maîtresse, » lui dit- elle.

Silvio, qui ne pense pas tout à fait comme elle sur ce sujet délicat, juge alors prudent d’épouser une jeune fille, sœur d’un sien ami, Graziana Mauri — une véritable vierge celle-là, — mais dont l’âme est remplie de curiosités malsaines, de désirs inavouables, et qui, si elle lui reste fidèle de corps, le trahira de mille façons avec son âme.

En attendant, Olga a refait sa vie ; elle a trouvé sur son chemin un honnête homme, le frère de Graziana, qui l’a épousée, l’aime et la rend heureuse. Olsa et Silvio se revoient naturellement. Silvio, reconnaissant trop tard qu’il a laissé échapper la femme qui seule eût fait son bonheur, voudrait en obtenir, au moins, une parole de regret ou d’amour. Cette parole, Olga ne peut plus la prononcer, et Silvio, de désespoir, se suicide.

Telle est celte pièce habilement faite, et qui malgré une thèse fort discutable, remporta à l’unanimité le premier prix du concours, aux applaudissements de l’auditoire.

Les concours dramatiques étant à la mode, la

Gazzetta ciel Popolo délia Domenica, journal de Turin, ouvrit le sien (le 2° inauguré par ce journal). A titre de curiosité, je tiens à en rapporter quelques particularités : fermé le 31 décembre 1897 pour la réception des manuscrits, le concours avait reçu 244 comédies, et le jury chargé de les examiner avait dû lire 732 actes! Il fallut consacrer six mois à ce travail. Enfin deux comédies, deux seulement furent désignées pour voir le feu de la rampe en deux soirées différentes, sous ces titres provisoires énigmatiques : comédie blanche; comédie rose. Je les appellerai de suite par leurs titres définitifs : Il Passato [le Passé), la comédie blanche, de M. Giuseppe Pagliara de Naples, fut quelque peu malmenée le premier soir. La rose, qui prit le nom de la Meta [le But) fut applaudie le second soir. Bref, le résultat du Referendum sur 336 votants, fut le suivant :

La Meta (le But) . . voix 316 (Prix 500 lires).

IL Passato (le Passé). — 35

Bulletins nuis ... 5

Total des votants 350

La représentation de ces ouvrages avait eu lieu dans la salle du théâtre Carignano de Turin. Nous analyserons rapidement les sujets traités pour démontrer une fois de plus quelle est la tendance artistique actuelle en Italie.

D’abord, le Passé. Un jeune homme dont la maîtresse s’est tuée, a de fréquents rendez-vous avec la sœur de celle-ci, dans la chambre même où le drame eut lieu. Comment cet événement est-il arrivé ? Tout cela est laissé un peu dans l’ombre. Il nous faut prendre les choses au point où elles en sont. Rien n’est clair, rien n’est précis. Qu’est-ce aussi que cette sœur? Par quelle suite de circonstances a-t-elle repris la place de l’ancienne maîtresse ? L’auteur le sait peut-être, mais il a bien garde de nous le dire. Et cet amant, quelle sorte d’homme est-ce? A qui avons-nous affaire ? A un amoureux sincère, deuxième manière, ou à un cynique Don Juan? Un critique italien a qualifié cette donnée de rébus. Le mot est juste.

Cependant les deux amoureux du premier acte se trouvent mariés au troisième. Mais voyez un peu l’état d’âme de ce malheureux ou stupide jeune homme : celui-ci n’a aimé Anna (c’est le nom de la sœur de la morte) que par un effet réflexe du passé. Aujourd’hui que le passé est profané, il ne peut plus aimer Anna. C’est le sentiment décrit par Georges Rodenbach dans Bruges la Morte , avec cette différence que le protagoniste de Rodenbach tue la femme, tandis que celui de M. Pagliara se tue lui-même.

Le But a un peu plus d’originalité. Le comte

Carlo est à la recherche d’un sérum contre l'épilepsie, et comme il n’a pas d’argent pour se livrer à ses études, il épouse une demoiselle déjà mère, mais fort riche. Le mariage a élé fait au moyen d’une annonce insérée à la quatrième page d'un journal, et l’auteur nous laisse entendre qu’une femme qui a eu un amant et qui a recours à une annonce pour se marier, ne peut que mépriser l’homme qui se présente à elle sous de tels auspices. Nous pourrions demander à notre tour à cette dame pourquoi elle s’est fait mettre dans le journal? Bref, elle hait son mari, et veut partir avec son enfant, que l’on fait passer aux yeux du monde pour une petite nièce, lorsque survient son père, qui, lui, tient au contraire son gendre en haute estime. Il ordonne à sa fille de rester au logis conjugal, et celle-ci obéit, rongeant son frein, quand, au quatrième acte, derrière un paravent, l’enfant est frappée d'une attaque d’épilepsie. Epouvante bien naturelle de la mère qui vient d’avoir avec son mari une scène violente dans laquelle elle lui a lancé tout son mépris en plein visage. Le mari s’en venge en guérissant l'enfant à qui il inocule son sérum, et la petite fille, revenue à la santé, répète ces paroles que lui a enseignées la mère : « Maintenant que tu m’as sauvée, moi. sauve aussi la maman ! »

J’arrive à parler du congrès.

L’Exposition de Turin, motif tout trouvé à congrès, donna donc lieu aussi à un congrès dramatique. J’ai raconté dans un précédent chapitre comment j’avais assisté à une représentation extraordinaire de Mérope donnée en l’honneur des congressistes.

Ce congrès dramatique (le 5e de ce genre) fut ouvert à Turin, fin septembre, dans les salons de la Société promotrice des Beaux-Arts. On y vit côte à côte un ministre, un préfet, de nombreux auteurs, acteurs et critiques, et notamment MM. Giuseppe Giacosa, Marco Praga, Luigi Rasi, Pozza, Manca, E. A. Butti, G. M. Scalinger, Sabatino Lopez, Mme Pezzana, Andô, Talli, Pilotto, De Sanctis, Dondini, Giuseppe Gloria, Onorato Giraud, DelfinoOrsi, D. Lanza, G. Cauda, Mario Leoni, Cesare Demaria, Francesco Pastonchi, Carlo Lotti, G. Montecchi, Carlo Bernardi, Federico Musso, etc.

Sans entrer dans le fond du débat, il s’agissait pour les congressistes de rechercher des moyens qui puissent favoriser la production italienne. C’est ainsi que l’on émit le vœu que le gouvernement instituât des prix en manière d’encouragement. Mais une autre question se posait : la concentration dramatique n’existant nulle part en Italie, où devra-t-on représenter les ouvrages

primés ? Les uns veulent imposer trois villes, parmi lesquelles Rome et Florence. Les autres se contenteraient d’une ou de deux. Puis l’on se demande, — puisque le gouvernement ne subventionne personne — si l’on ne ferait pas bien de créer des prix en faveur des compagnies dramatiques qui, dans le courant de l’année théâtrale, ont représenté le plus grand nombre d’ouvrages nouveaux italiens, en les entourant de tous les éléments nécessaires. On propose enfin de fonder une chaire de littérature et de critique dramatique dans une ville quelconque, et de faire commencer l’année dramatique le 1er octobre au lieu du premier jour de carême, suivant l’usage actuel.

Beaucoup de bonne volonté, comme on voit... Mais, hélas ! de la coupe aux lèvres ! Il est vrai qu’en n’émettant aucun vœu on reculerait encore les solutions.

La bonne volonté ! Mais ce n’est pas ce qui manque en Italie, pas plus que l’esprit d'initiative ; j’en prends pour exemple les Expositions dramatiques.

En 1894, le hasard m’avait fait assister à celle de Milan, fort réussie pour tout ce qui concernait surtout la décoration artistique, les maquettes, les accessoires, etc. Celle de 1898, à Turin, visait plus haut; elle s’efforçait surtout

de faire revivre les souvenirs dramatiques par la gravure, la bibliographie, la photographié, la caricature, ainsi que par l’exhibition d’objets ayant appartenu aux premiers artistes italiens.

La Bibliothèque Civique de Turin y avait envoyé des autographes ; la Société de Prévoyance entre les artistes dramatiques, à Rome, un tableau et des portraits ; Salvini Tommaso, de Florence, son portrait, des couronnes, des médailles, toutes choses relatives à sa carrière dramatique; la famille d'Ernesto Rossi, des costumes, des armes ayant appartenu au grand tragédien ; Mme Ristori, des autographes, des photographies, des costumes ; la Comédie-Française des autographes de Goldoni ; le sous-comité de Naples y avait reproduit le Théâtre S. Carlino ; et le Piccolo Faust , journal théâtral illustré de Bologne, y avait exposé de bien curieuses collections de publications dramatiques, de programmes, de numéros exceptionnels, de portraits et de caricatures d’artistes, d’auteurs, de critiques ; des albums, des manuscrits de comédies et de farces, l’histoire des spectacles, des autographes, des tableaux de compagnies, des affiches, etc.

Enfin, dans une salle spéciale, dite salle Rasi, les amateurs pouvaient faire un long stage pour y admirer une partie des splendides collections

qui servirent à édifier ce monument unique dans l’histoire de l’art dramatique, 1 Gomici ltaliani.

• La figure de M. Luigi Rasi, le sympathique

Directeur de l'Ecole royale de récitation de Florence, est aussi connue à Paris, à Berlin ou à Londres qu’en Italie. Depuis vingt ans, celui qui fut un brillant jeune premier et qui est toujours resté un diseur exquis et un monologuiste élégant, l’auteur de tant de livres agréables sur le théâtre, M. Luigi Rasi, enfin, s’est consacré corps et âme à une œuvre gigantesque, le Dictionnaire des Comédiens italiens , édition de grand luxe \ biographie, bibliographie, iconographie, etc.

Viennent les vacances, et voici chaque année l’enragé collectionneur de documents sur le Théâtre italien qui, en compagnie de sa femme, sa fidèle collaboratrice, prend la route de la France, de l’Angleterre, de l’Allemagne, furetant partout, dans les archives publiques et privées, dans les bibliothèques, chez les marchands de vieux livres et d’estampes. Qui ne connaît M. Rasi à la bibliothèque de l’Opéra ou à celle de la Comédie-Française?

— Aux seules archives de Modène, j’ai fait copier, me disait-il un jour, plus de cinq cents documents concernant les comédiens italiens des

Florence, Fratelli Bocca, éditeurs.

xvne et xvme siècles. — A Paris j’ai un photographe chargé de me reproduire tout ce qu’il découvre de curieux à la Bibliothèque Nationale, à Carnavalet, partout enfin.

Une visite à la salle Rasi, à l’Exposition de Turin, nous mettaiten présence d’une partie de ces curiosités dramatiques, dont quelques-unes rarissimes : rideau d’avant-scône, du commencement de ce siècle, acheté à Padoue, et représentant au premier plan, en costume, le célèbre Luigi Duse, le grand-père d’Eleonora Duse ; sous des vitrines, de nombreuses photographies, et notamment une bien curieuse collection des portraits de la Duse à tout âge et dans tous ses rôles ; des livres rares sur les comédiens italiens en France ; des traités sur l’art dramatique ; les œuvres de l’exposant, ses monologues, et sa superbe édition des Comiei Italiani (en cours de publication) ; puis, accrochées aux murs, dans plus de cent cadres — soit un tiers de la collection totale — des peintures, des gravures, des lithographies, et toute la série des Arlequins, des Gilles, des Pantalons, des Léandres et des Colombines qui firent pâmer de joie, non seulement les habitants de Rome, de Naples ou de Venise, mais nos archi-grands-pères assidus aux spectacles de la rue Mauconseil, de la rue Saint-Honoré ou de la foire !

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