‹ Le théâtre en ItalieChapitre 5 sur 51 · Y II · texte numérisé non relu

Y II

ERMETE ZACCONI

Ermete Zaccoai. — Ses détracteurs. — Flexibilité de son talent. — Les Jalousies de Lindor. — Ce que Goldoni nous dit de cette pièce. — Compte rendu. — « Et moi pas ! » — M",e I. Mazzocca. — MM. E. Piamonti et A. Rissone. — Nerone de P. Cossa. — Une salle prise d’assaut. — Interprétation de Néron par Zacconi. — Analyse de la pièce. — Un Néron réaliste. — Ovations du public. — Ecole italienne. — Un mot de Silvain à Fr. Sarcey. — Amleto. — Mounet- Sully et Zacconi. — Un comédien ibsénien. — Départ pour la Russie. — A quand Paris ?

Depuis mon arrivée en Italie, j’avais entendu vanter Zacconi.

— Assurément oui, me disait-on, nous avons Ermete Novelli que vous connaissez à présent comme nous. Mais Zacconi, monsieur, Zacconi !

— Mais enfin où est-il en ce moment votre Zacconi ?

— A Alexandrie, pour quelques jours, mais il passera par Turin avant de partir pour Saint- Pétersbourg et Budapest.

Car voici un fait que j’ai déjà consigné dans mon Théâtre en Espagne et précisément à propos de Novelli dont je signalais l’énorme talent un

an avant qu’il ne fût question qu’il vint à Paris : un artiste étranger de grande valeur est connu à Saint-Pétersbourg, en Hongrie, en Amérique, partout, avant d’être connu chez nous.

L’art d'Ermete Zacconi, à dire vrai, rencontre en Italie même d’assez violents détracteurs : on lui reproche, par exemple, de trop se complaire dans des études pathologiques; de trop rechercher la vérité matérielle; de s’être voué d’une façon trop complète au répertoire d'Ibsen où il excelle. Par contre, d’autres — et ils sont nombreux — le portent aux nues !

Sans parti pris aucun, allons donc entendre Zacconi.

Ermete Zacconi commença la série de ses représentations au Théâtre Alfîéri, à Turin, Je 31 octobre, par Y Ami des femmes de Dumas fils, puis le 1er novembre par Kean. J’allai l’entendre pour la première fois le 2 novembre dans le Gelosie di Lindoro ( les Jalousies de Lindor ), comédie en trois actes de Goldoni. Sa compagnie s’intitule simplement : « Compagnie dramatique italienne dirigée par l’artiste Ermete Zacconi. »

— Singulière façon, direz-vous, d’aller apprécier un tragédien en allant le voir jouer dans une comédie.

— Moyen infaillible, répondrai-je, pour juger de la flexibilité de son talent. Car nous l’avons

Ermcte Zacconi.

Photographie Sciutto, Cônes

ERMETE ZACCONI

bien vu, nous-mêmes, à Paris. Un véritable artiste dramatique italien ne se cantonne pas, comme c’est l’usage en France, dans un genre, dans un emploi ; Ermete Novelli joue le Père Lebonnard ou Michel Perrin aujourd’hui ; demain il sera Schylock , ou Othello. Après quoi il viendra dans un entr’acte réciter un de ces monologues comiques où il excelle.

De même fait Zacconi. Et ce Lindor des Jalousies est, à vrai dire, un bien proche parent de notre Figaro. Or n’est-il pas curieux, comme il va nous être donné de le faire, de pouvoir juger un artiste dans trois rôles aussi opposés que Lindor, Néron et Hamlet ?

- Goldoni nous a raconté dans ses Mémoires la façon dont il avait été amené à écrire ces Jalousies de Lindor. Il se trouvait à Paris depuis plusieurs années déjà, lorsqu’une dame du Midi de la France, qui était fort éprise de la langue italienne, lui adresssa un jour de vifs reproches sur l’abandon où il avait laissé le théâtre italien, lui rappelant quelques-unes de ses compositions, telles que les Amours d' Arlequin et de Camille , la Jalousie d' Arlequin et les Inquiétudes de Camille , trois canevas qui se faisaient suite et que les comédiens italiens pouvaient cependant développer séparément, suivant l'usage alors adopté.

— Pourquoi ne pas mettre ces trois sujets en

dialogue? ajoutait son interlocutrice. Vous pou vcz écrire là trois comédies charmantes qui vous feraient certainement grand honneur.

C’était précisément le moment où les troupes italiennes manquant d’ouvrages nouveaux suppliaient Goldoni de leur envoyer des manuscrits.

Une difficulté pourtant surgissait: la compagnie à laquelle l’auteur vénitien destinait ces ouvrages manquait d’un Arlequin du talent de Carlin ou de Sacchi. C’est alors que Goldoni eut l’idée de rehausser un peu son sujet en substituant à l’Arlequin et à la soubrette deux personnages de classe moyenne, réduits par suite de revers de fortune à la position de secrétaire et de gouvernante. Et voilà comment les trois canevas ci-dessus se transformèrent en trois comédies dialoguées, sous les titres de : les Amours de Zélinde et de Lindor ; la Jalousie de Lindor ; les Inquiétudes de Zélinde; ce qui prouve, soit dit en passant, que Beaumarchais ne fut pas seul de ce temps à écrire une trilogie telle que le Barbier de Séville , le Mariage de Figaro et la Mère coupable.

Revenons à la Jalousie de Lindor . créée alors à Venise avec un succès honorable, et représentée aujourd’hui à Turin sous le titre (au pluriel) de les Jalousies de Lindor , avec Ermete Zacconi comme principal interprète.

ERMETE ZACCONI

Le sujet? Le fils de la maison entretient une intrigue avec la Barbara, une chanteuse, et lui a écrit une lettre en français. L’intendant, fort curieux, brûle du désir de savoir ce que peut bien contenir cette missive, et l’apporte en grand secret à Zélinde, la gouvernante, afin de se la faire traduire. Mais Zélinde, jeune et jolie femme, a pour mari Lindor, le secrétaire, homme effroyablement jaloux. Il accuse sa femme de trahison, et surprend la lettre. Mais ne sachant pas le français lui-même, il doit avoir recours à un ami de son maître, qui veut bien lui en faire connaître le contenu. Pour mieux lire, celui-ci confie son claque à Lindor, et à chaque phrase le jaloux secrétaire met en pièces le chapeau du traducteur naïf et complaisant.

Don Roberto, un bon type de ganache, et le maître de la maison, est au fond un brave homme qui tient fort à ses serviteurs ; il refuse le congé que vient lui offrir Lindor, lequel, forcé de parler, finit par avouer son malheur supposé tandis que Don Roberto refuse d’y croire. La gouvernante en larmes affirme sur son honneur qu’elle n’est pas coupable, et cependant refuse de dire à qui cette lettre est destinée.

Le point culminant de cette scène est celui où Lindor répète sans cesse un de ces mots typiques qui suffisent souvent seuls à faire la fortune

d’une comédie. Le brave Roberto ne demande pas mieux que de se laisser convaincre, et Lindor, après chaque explication de sa femme, dit à brûle-pourpoint à son maître :

— Alors vous êtes convaincu, vous?

— Oui, répond le vieux, d’un air bonhomme.

— Et moi, pas !

Ce : « Et moi pas ! » revenant sans cesse, et admirablement lancé par Zacconi, produit un effet étonnant, et met en gaîté toute la salle.

Les scènes de fâcheries et de raccommodements entre les deux époux sont bien un peu des réminiscences de notre Molière; mais tout cela est gai, bon enfant, bien enlevé. C’est du Goldoni, en un mot. Et le Goldoni, avec les Jalousies de Lindor et Zacconi précisément, fait encore actuellement 7.000 francs par soirée à Budapest.

MIue I. Mazzocca est une bien alerte, bien jolie, bien intelligente Zélinde ; E. Piamonti nous donne un Don Roberto excellent, parent de nos Géronte et de nos Argan ; un certain A. Rissone, le dernier sur l'affiche cependant, trouve le moyen de se tailler un succès très personnel dans un petit rôle de paysan. Quant à Zacconi, que dire de lui dans ce rôle : c’est un bon Goquelin, du temps où Coquelin triomphait à la Comédie dans le Mariage de Figaro ; et je

ERMETE ZACCONI

ne crois pas que je puisse faire un meilleur compliment à l’excellent comédien italien \

Or voilà ce qui m’inquiétait : comment ce même Zacconi pouvait-il devenir Hamlet ou Néron? Le 6 novembre, l’on afficha Néron. Inutile de vous dire que je ne manquai pas de me rendre ce soir-là à l’Alfieri.

Ce Nerone, à vrai dire, n’est pas intitulé tragédie, ni même drame, mais comédie en un prologue et cinq actes. C’est une pièce devenue classique en Italie; elle n’est pas tout à fait nouvelle, et son auteur est l’illustre poète P. Cossa, mort à Livourne en 1881. Néron , comédie? Voici encore une autre surprise. Peuton se figurer Néron sans grande mise en scène, cortèges, ballets, déifiés? Il est certain que nous allons voir pour le moins Agrippine, Britannicus, Poppée ou tout autre personnage historique? Détrompez-vous. Si vous consultez l’affiche avec nous, vous verrez que tous les personnages choisis par l’auteur, se réduisent — indépendamment du protagoniste — à une affranchie, une esclave et danseuse grecque, un prince du Sénat, un bouffon, un vieux gladiateur, un mime,

’ Dans une lettre adressée de Rome au Figaro, par M. Samuel, directeur des Variétés, je relève le passage suivant à propos de Zacconi : « un faux Coquelin , mâtiné de Bressant. » Il est vrai qu’il ne l'avait vu que dans le rôle d’Olivier de 'Jalin du Demi-Monde. ( Figaro du 8 mai 1899.)

un astrologue, un marchand d’esclaves, un tavernier.

J’arrive de bonne heure à l’Alfieri, et bien m’en prend, car malgré un temps épouvantable le théâtre est littéralement pris d’assaut. Le parterre debout a débordé dans le pourtour. Des grappes humaines surplombent à la galerie. L’attente est immense, et n’ayant pu lire la brochure, pour cette raison que l’édition est épuisée, le plaisir en ce qui me concerne n’çn sera que plus complet. A peine le sextuor a-t-il terminé ses accords — c’est un usage constant en Italie, — que le bouffon Ménécrate vient, devant le rideau baissé, nous annoncer dans un prologue fort joliment troussé, que l’auteur va nous montrer non pas un Néron à tirades, mais un Néron nouveau, intime, un Néron courant le guilledou dans les ruelles et dans les bouges, et lorsque la toile se lève enfin sur une salle du palais des Césars, nous voyons ce Néron les bras nus, chargés de bijoux, dans un costume des plus efféminés, plaisantant avec son bouffon et se croyant un grand artiste. Il éconduit le prince du Sénat qui vient pour lui parler des affaires de l’État, et se plaint, à la façon d’un enfant, de n’avoir plus d’argent pour ses plaisirs et pour ses bêtes. Ce n’est donc pas un Néron terrible et barbu, un Néron à gros yeux que

Ermete Zacconi dans la Morte civile Photographie Sciutto, Gênes.

ERMETE ZACCONI

nous avons devant nous, mais un Néron imberbe, habillé à là façon d’une femme, passant successivement du rire à la colère, de la puérilité à la terreur, et s’arrêtant court dans un élan d’emportement pour faire des roulades, à la seule idée qu’il va compromettre sa voix et ne pourra plus chanter en s’accompagnant sur la lyre ! Rôle admirable, tout de composition et dans lequel, dès les premières scènes, Zacconi se montre à une hauteur incomparable.

L’Empereur se fait amener une danseuse grecque, Egloge. Elle apparaît dans ce palais comme une vision souriante; elle est jeune, elle est belle, insouciante et gaie. Elle n’a jamais connu l’ennui et le déclare. Néron ne faisant pas sur elle l’impression voulue, se drape dans sa pourpre impériale.

— Sais-tu qui je suis? demande-t-il à la jeune tille que cette pose théâtrale n’émeut guère.

Mais que lui importe l’Empereur, à cette joyeuse cigale? En vain est-elle prévenue par Atte, l’affranchie, qu’elle court le plus grand danger en restant auprès de César.

Au second acte, l’auteur, qui ne dédaigne pas les contrastes, nous transporte dans une taverne fréquentée par les gladiateurs et les marchands d’esclaves. Néron, déguisé en homme du peuple, et suivi de son bouffon, s’y glisse à la poursuite

d’une femme qu’il a rencontrée dans la rue. Cette femme, c’est Veronilla Longina, fille d’un patricien mis à mort par l’Empereur qui s’est emparé de ses biens. La jeune fille demande aide et protection en se réfugiant dans ce bouge, et nous assistons au combat corps à corps, et torses nus, du vieux gladiateur Petronio avec le César dont il ignore la personnalité et qu’il terrasse. Cependant, Atte l’affranchie, qui protège sans cesse les jours de l'Empereur, fait irruption dans la taverne, suivie des prétoriens qui le délivrent. Néron reconnu rit et pardonne au lutteur tout confus de son triomphe ; mais il est insulté par Eulogio, le marchand d’esclaves, qui profite de cette occasion pour lui dire en face ses vérités.

— Quel artiste ! Quelle belle voix ! s’écrie celui-ci pour toute réponse.

La taverne se vide, et ici commence une scène d’ivresse admirable, une des scènes les plus réalistes en ce genre que nous ayons jamais vues au théâtre. En présence du tavernier affolé, car Néron l’a menacé de son glaive, en présence de son bouffon et de son affranchie, voici le César tout-puissant se grisant avec le vin bleu qui coule des amphores, dans le plus sordide de tous les bouges. Il boit jusqu’à l’hébétement, jusqu’à l'idiotie, et lorsque Atte indignée lui

ERMETE ZACCONI

brise enfin sa coupe, il boit encore, en ricanant comme un enfant qui fait une niche, dans le gobelet où les gladiateurs jouaient tout à l’heure aux dés... jusqu’au moment où roulant ivre-mort sous la table on voit apparaître deux prétoriens avec une civière :

— J’avais prévu le cas, dit le bouffon

Au troisième acte, nous sommes dans l’atelier de sculpture du César, qui a pris l’esclave grecque comme modèle; mais où l'auteur poursuivant inflexiblement le but qu’il s’est tracé en sortant des chemins battus nous convertit vraiment à sa thèse, c’est lorsque Néron, après avoir tenu la jeune danseuse dans ses bras, fait éclater son admiration artistique d’abord et son amour ensuite et que s’arrêtant brusquement au milieu d’une tiradedans un moment de folie érotique, il regarde en face la jeune fille en s’écriant: — Je pourrais te trancher la tète, si je voulais !

Puis courant prendre un de ses ciseaux de sculpteur :

— Tiens, je voudrais te tuer pour découvrir dans tes viscères ce que tu as qui me charme tant !

Et au moment de la frapper, laissant échapper son ciseau :

— Qu’elle est belle, dans cette attitude !

Ne croyez-vous pas que ce Néron-là ne vaut

pas infiniment mieux, comme psychologie, que tous nos Néron de convention? Puis, comme le prince du Sénat vient lui apporter la nouvelle d’une défaite :

— Eh ! que m’importe à moi ! Je l'aime ! Tout le reste m’est égal! Vive l’amour!

N’ayant pu me procurer la brochure, je ne cite, bien entendu, que le sens.

Tout est beau dans le Nerone de P. Cossa et, lorsque l’interprète s'appelle Zacconi, ce chefd’œuvre atteint des proportions extraordinaires. La salle entière est transportée, et ce ne sont que des ovations interminables pour le comédientragédien, à la fin de chaque acte.

Le souper, les vers récités par Néron, la mort de la jeune fille empoisonnée, l’orage qui se déchaîne sur Rome, la révolte qui éclate aux portes du palais, la fuite avec la lyre, l’effroyable mimique à laquelle Zacconi se livre pour nous montrer la lâcheté du César se faisant poignarder par son affranchi, — tout serait à raconter, à citer, avec des commentaires qui déborderaient de notre cadre.

Oui, certes, c’est de l’école italienne, celle-là , purement italienne, avec la mimique précédant la parole, avec la conception rapide, la couleur, la vie intense.

— C’est bien curieux, disait un soir Silvain à

Ermete Zacconi dans Hcimlel.

Photographie Seiutto, Gênes.

ERMETE ZACCONI

Francisque Sarcey son voisin de stalle, en assistant à une représentation de Novelli à la Renaissance. C’est bien curieux. C’est un autre art!

— Oui, répondait Sarcey, un art fait de naturel et de rapidité. C’est la fitria italiana1.

L’on pourrait en dire autant de Zacconi, et se demander quel est celui de nos artistes qui oserait tenir ce rôle complexe dans cette pièce vraiment italienne?

Coquelin, peut-être? Ah ! s’il osait!

Il m’a été donné de voir une troisième fois Zacconi dans Amleto, le 13 novembre. Cette fois le théâtre est encore plus rempli que la fois dernière, s’il est possible, à tel point qu’au moment le plus pathétique, la barrière qui sépare le parterre debout des stalles, cède sous une poussée humaine formidable. Il faut toujours la note gaie.

J’ai vu Mounet-Sully dans H amie t qui, à mon avis, a toujours été un de ses meilleurs rôles. Il y est parfait, c’est entendu; aussi je ne tenterai ni comparaison, ni rapprochement.

Zacconi — et combien dissemblable de Lindor ou de Néron ! — c’est autre chose, c’est absolument autre chose. Il entre, il n’a rien dit encore, et déjà nous avons tout compris : sa profonde

' Le Temps, 29 décembre 1898.

douleur, son accablement, son désespoir. Cette silhouette noire va grandissant à nos yeux d’acte en acte ; certaines scènes, celle du livre avec Ophélie, celle du cimetière, sont rendues d’une façon merveilleuse, et, chose curieuse, surtout de la part d’un artiste italien, c’est un Hamlet du Nord, un véritable Hamlet de race danoise ou Scandinave que Zacconi nous met devant les yeux.

Rien d'étonnant, après cela, qu’il ne soit inimitable, comme on me l’a affirmé, dans le répertoire d’Ibsen, où personne ne l’a encore égalé.

Le départ précipité de Zacconi pour la Russie d’abord, pour la Hongrie ensuite, m’empêcha, à mon grand regret, de suivre ses représentations qui m’avaient donné une sensation d’art si particulière, si unique, si neuve.

Parisiens, mes frères, apprêtez-vous quelque jour, peut-être très prochain, à applaudir des deux mains le grand Zacconi! Je ferai bien tout mon possible, en ce qui me concerne, pour le revoir encore, avant de quitter l’Italie.

YI II

La troupe d'opérettes françaises Ducis. — Bon accueil à Turin et à Gènes. — Opinion des journaux locaux. — M11® Mary Théry et MUo Moulins. — MM Théry, Minart et Roche. — La tournée Moncharmont-Luguet. — Cyrano de Bergerac. — Une arrivée tapageuse. — Augmentation du prix des places. — L’interprétation de Cyrano jugée en Italie. — Dangers que court une œuvre trop poétique à l’étranger. — M'“® Sarah Bernhardt au Théâtre Paganini à Gènes. — La Dame aux Camélias. — Soirée triomphale. — Appréciation des spectateurs. — Un parallèle avec la Duse.

Les mois de novembre et de décembre furent

signalés par des tournées françaises en Italie : la tournée d’opérettes Ducis, la tournée Moncharmont-Luguet avec Cyrano de Bergerac , la tournée Sarah Bernhardt. La première modeste, comme il convenait, et d’autant plus appréciée; la deuxième quelque v peu charlatanesque, et accueillie avec une extrême défiance; la troisième tout simplement triomphale.

Et à propos de ces tournées françaises à l’étranger, en Italie ou autre part, constatons une fois de plus que ces entreprises ne peuvent réussir qu’à la condition d’être conduites d’une

façon tout à fait sérieuse. Le temps est bien passé où. dans le camp des « M'as-tu vu ». l'on avait pris pour devise : « C’est toujours assez bon ! » — Non, ça n’est pas toujours assez bon, et puisque nous sommes en Italie, il faut bien reconnaître qu’il existe dans ce pays des artistes dramatiques fort remarquables dans tous les genres. Or, si l’on vient exhiber un produit exotique avec le prix des places qualruplé , il est bien certain que le public qui paie est en droit d’exiger mieux que ce qu’il a l’habitude de voir, ou tout au moins aussi bien.

La tournée Ducis était arrivée sans tambour ni trompette. Je l'ai rencontrée à Turin, puis à Gênes. Elle annonçait d’abord, comme morceaux de résistance, Miss Helyett et /’ Auberge du Tohu- Bohu. Puis quand le public avait pris confiance elle hasardait les 28 jours de Clairette et enfin T Enlèvement de la Toledad. Ses éléments se composaient de consciencieux artistes de second plan, MUe Mary Théry, Mlle Moulins, MM. Théry, Minart, Hoche.

Deux pièces étaient nouvelles pour l’Italie : Y Auberge etY Enlèvement. Eh bien, Miss Helyett plut encore, et Ton fut unanime à reconnaître le bon vouloir, l’entrain, la bonne tenue de ces artistes dont l’imprésario avait eu l’heureuse idée de ne pas trop élever le prix de ses places au

bureau. Ces théâtres d’Italie contiennent tant de monde ! on se rattrape sur la quantité. A Turin, l’on joua au Théâtre Scribe; à Gênes, pendant une dizaine de jours pour le moins, au Politeama Margherita. Je profite de la circonstance pour mettre sous les yeux de mes compatriotes la façon dont ces tournées sont jugées sur place lorsqu’elles sont, comme celle-ci, qui n’avait pourtant rien d’extraordinaire, décemment et intelligemment conduites. Voici le passage traduit du Caffaro de Gênes (n° des 4-5 décembre 1898).

« Hier soir, au Politeama Margherita, Miss Hehjett fut interprétée par la troupe française de M. Ducis; l’exécution en fut brillante, assurée, et surtout bien équilibrée et fidèle au texte. Dans les passages parlés les artistes surent garder, comme ils l’avaient déjà montré dans l'Auberge du Tohu-Bohu , le sens de la mesure et une correction de langage qui n’est pas toujours la principale vertu de certaines compagnies italiennes, pour ne pas dire de la plupart. Les mérites de chant de cette troupe ne sont certes pas grands, mais il y a toujours de l’harmonie dans l’ensemble, et une certaine distinction.

« Le public nombreux et choisi qui était accouru pour assister à la géniale opérette d’Audran, ne ménagea pas ses applaudissements aux braves artistes français. On distingua tout particulière-

ment M"e Mary Théry (Manuela), M"° Moulins, une Miss Ilelyelt tout à fait suffisante et gracieuse; M. Théry dans le rôle de Paul; M. Minart très applaudi dans celui de Puycardas, et M. Roche dans celui du pasteur Smithson auquel il sait donner un amusant relief.

« Bien l’orchestre ; les chœurs homogènes et disciplinés.

« Ce soir, de nouveau, Miss Helyett. »

Mais si M. Ducis pécha par excès de modestie, l'on n’en put dire autant de lagrrrande tourrrnée Cyrano. Quel vacarme, bon Dieu ! plus d’un mois avant de poindre à l’horizon : d’abord affiches pyramidales illustrées ; ensuite articles littéraires fort adroitement lancés dans les journaux locaux ; on nous explique par le menu ce que c’était que ce Cyrano ; on nous conte ses exploits, ses aventures; on publie le portrait de Rostand. Encore un peu nous n’aurons plus rien à apprendre. Tout cela dura quelques semaines. Puis on colla sur les murs d’autres affiches encore plus grandes que les premières, et où le nom de chaque premier sujet était entouré d’un petit filet. On publia une traduction en vers italiens , s’il vous plaît ; on inonda de brochures l'étalage des libraires. Enfin, le jour de la première représentation arriva : on distribua chez les principaux chapeliers, chemisiers, marchands de nouveautés, des

scènes entières photographiées de l’ouvrage que l’on allait représenter. On accrocha à la porte du Théâtre Carignano, de Turin, d’énormes tableaux contenant les photographies de tous les artistes en costumes. Un peu plus Ton aurait montré à la porte, comme jadis chez Nicolet, la veste « avec laquelle M. Don Juan va descendre tout à l’heure aux enfers ».

Tous ces procédés, fort habiles j’en conviens, et américains en diable, détonnent un peu dans des villes comme Turin et Gènes, où j’ai été à même de les apprécier. Et puis, il y a le fameux coup de l’entrée : quinze lires le fauteuil au Carignano de Turin ou au Carlo Felice de Gênes, alors que Ton va entendre Novelli ou Zacconi, pour trois et quatre lires aux mêmes places ; ou môme Sarah Bernhardt pour treize lires au Paganini. Mais Cyrano veut avoir le record en tout, pour le prix des places et pour la longueur de son nez.

Je n’ignore pas que cette tournée avait des frais énormes, un personnel nombreux et un matériel encombrant. Je me place en écrivant ces lignes au point de vue du milieu dans lequel je me trouvais alors ; donc, en convenant que toute une catégorie de gens se croient forcés d’aller à une représentation semblable par étiquette, par genre, par mode, par snobisme, par

tout ce que vous voudrez, il n’en est pas moins vrai que l’on y va avec une mauvaise humeur préconçue, laquelle mauvaise humeur ne se dissipe qu’en face d’une interprétation tout à fait supérieure. Reste à savoir si elle s’est dissipée en présence de celle-ci.

Je ne voudrais en rien décourager les entrepreneurs de tournées françaises à l’étranger. En Espagne, j’ai secondé personnellement de mon mieux celle que j’ai rencontrée. J’estime que nous, Français, ne voyageons jamais assez, n’exportons jamais assez ; ce n’est donc pas pour me mettre au travers de ces tentatives que j'écris ces lignes. « Quiconque peut seulement lire le français, me disait fort judicieusement un étranger, et, raison plus forte, le comprendre à l'oreille, est un client acquis à l’œuvre de civilisation française à travers les âges. » Rien de plus juste, mais, sans faire de personnalité d'aucune sorte, il est bien certain que quelques troupes viennent parfois avec des éléments qui sont jugés insuffisants. De plus, ces théâtres sont très grands ; il faut les peupler, et malgré les petits avis envoyés aux journaux de Paris pour affirmer urbi et orbi un « succès sans précédent », il n’en est pas moins vrai que les salles « archi-pleines » ne sont souvent que discrètement remplies.

Pour juger la tournée Cyrano de Bergerac en Italie avec toute impartialité, je commencerai à mettre volontairement de côté l’appréciation des journaux systématiquement hostiles à tout ce qui est français ; chez eux, le parti pris est évident, et qui veut trop prouver ne prouve rien ; mais je reproduirai la note moyenne, et cette note me semble parfaitement résumée par le Caffaro de Gênes, sous la signature de M. Guglielmo Anastasi : « Dans Cyrano de Bergerac la valeur littéraire l’emporte sur la valeur scénique; et voilà pourquoi ceux qui avaient lu la brochure ont éprouvé hier soir une légère désillusion en assistant à la représentation de l’ouvrage. Les grandes lignes se rapetissent, les fortes couleurs s’effacent, Tardent poème de la passion perd un peu de sa vitalité et de sa splendeur.

« D’autre part, l’interprétation que nous en a donnée la compagnie française n’a pas été suffisante pour atténuer en nous cette impression ; au contraire, il me semble qu’elle ait contribué à la confirmer.

« Le protagoniste, M. Hirch, est un excellent diseur, à la prononciation nette, claire, élégante, assurée, et il s’est fort bien tiré de sa partie. Mais déclamer avec feu des tirades poétiques n’équivaut pas toujours à incarner et interpréter

no

un personnage d'une fagon assez complète pour en rendre l’organisme, le sentiment, l’expression, la mimique.

« Or dans l’étude analytique du personnage, dans la représentation de ses différents états sentimentaux ou psychologiques, Hirch ne nous apparaît pas toujours efficace et profond.

« M1Ie Rolly, à son tour, récita convenablement son rôle..., le récita trop. Jamais un mouvement de véritable élan, de véritable passion, d’émotion ! Et cependant, dans Cyrano , ce ne sont pas les situations hautement pathétiques et sentimentales qui font défaut !

« Les autres artistes nous présentèrent un ensemble assez réussi, mais ne rendirent que fort médiocrement leurs rôles. Or Cyrano n’est pas une de ces œuvres où la bonne interprétation du protagoniste suffit à faire oublier l’insuffisance de tous les autres. La mise en scène, sans être extraordinaire, fut convenable. Les costumes sont élégants; quelques scènes sont pittoresques et réussies. Des cinq actes, le troisième eut le plus grand succès, et valut trois rappels aux acteurs ; les autres actes furent applaudis sans enthousiasme. »

Ce que les petits avis envoyés aux journaux parisiens traduisent comme on sait.

Ne serait-il pas beaucoup plus juste de dire

qu’il est toujours dangereux d’offrir à un public étranger une œuvre poétique française, exclusivement poétique? Mettez-vous à la place d’un étranger ; il cherche d’abord à débrouiller le sens de l’action, il ouvre les oreilles pour saisir les mots au passage, et s’estime enfin très heureux d’avoir compris une pièce écrite dans une langue qui n’est pas la sienne. Le rythme du vers, la cadence qui nous bercent, l’harmonie qui nous captive, nous de langue française, lui auront la plupart du temps complètement échappé, car il faut être vraiment versé dans un idiome pour en saisir la tournure poétique. Voilà pourquoi, à mon avis, au point de vue de la littérature française, une pièce comme Cyrano de Bergerac ne gagne rien à être représentée en français à l’étranger.

Voyez un peu la façon dont procède Sarah Bernhardt. Oh ! elle connaît ses salles, celle-là, et ses nombreux voyages hors de France l’ont familiarisée depuis longtemps avec les publics les plus variés. Elle. sait bien, la grande artiste, et par expérience, que la plupart des gens devant qui elle va jouer ne comprendront pas un traître mot de ce qu’elle va dire. Aussi ne donne-t-elle, en général, que des pièces archi-connues, la Dame aux Camélias , Froufrou , la Tosca , Fédora , etc. Dans de telles conditions, le spectateur

étranger n’a plus aucun effort d’imagination à faire pour démêler l’intrigue; il est tout au jeu de l’artiste, il jouit en paix des plaisirs que lui procure le spectacle, et comme il a déjà vu représenter maintes fois la pièce par des comédiennes de son pays, un parallèle s’établit de suite dans son esprit tout à l’avantage de l’artiste française qui trouve le moyen de triompher ai"nsi, même devant des publics qui ne comprennent pas les mots qu’elle prononce.

Je ne ferai pas l’injure aux Italiens de dire qu’ils ne connaissent pas notre langue. L’Italie est, au contraire, un des pays où le français est le plus parlé. Mais ce sont là des considérations générales; et puis quelle différence pour la compréhension immédiate, entre la Dame aux Camélias et Cyrano !

Huit jours avant la représentation nous avions été avertis de l’arrivée de Sarah Bernhardt, et déjà il n’y avait plus une place au théâtre Paganini de Gênes pour la seule soirée que se proposait d’y donner la tragédienne française — au théâtre Paganini, sur les colonnes duquel, par une bizarre coïncidence, on voyait encore les affiches toutes fraîches d’Ermete Novelli qui ce soir-là jouait à Paris, à la Renaissance, chez Sarah. Tout le monde veut aller applaudir « l’amie de la Duse et l’admiratrice de Novelli ».

— Ermete Novelli, écrit un journal, n’a cessé

Représentations

Affiche des tournées Sarah Bernhardt.

pendant son dernier séjour à Gènes de parler avec le plus vif enthousiasme de cette grande et

LE Tïï É A T R E EN ITALIE

inimitable comédienne, qui est à la fois une femme charmante et une bienveillante camarade. Aussi l’accueil qui se prépare pour recevoir ce soir Mme Sarah Bernhardt au Paganini ne sera certainement pas au-dessous de celui que notre illustre artiste vient de recevoir à Paris; et à côté de l’enthousiasme bien naturel, soyez bien certains que dominera, parmi les applaudissements, un sentiment de sympathie très vive, un sentiment profond de fralernité artistique.

Donc, malgré le fauteuil à 13 lires, prix exorbitant pour ici, le grand et beau théâtre Paganini, tout blanc et or, éclairé à l’électricité, resplendissait ce soir comme aux plus beaux jours. Ses six étages, son parterre sont absolument combles, et l’on voit d’élégantes toilettes jusqu’aux plus petites places. N’ayant jamais assisté jusqu’ici à une représentation de Sarah à l'étranger, j’écoule un peu ce qui se dit. Près de moi, des professeurs, des étudiants. Tout ce monde comprend admirablement bien le français; je suis les conversations qui s'échangent en italien, naturellement, et je m’aperçois bientôt que la plupart de ces spectateurs n’ont jamais vu notre grande actrice.

— Est-elle belle? demande l’un.

— Dans toute l'acception du mot l’on ne

peut pas dire qu’elle soit belle, répond l’autre. Elle est surtout sympathique.

TEATRO PAGANIN1 * GENQVÀ

Dimanche 1 Décembre 1898

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de

Saran - Bernnarpt

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