LA CLASS DI ASEN
(La classe des Anes)
SCHERZO COMIQUE EN UN ACTE De FERRAVILLA Rôle de M a s s i n e l l i
A. LA. FOLLIA
(A La Folie nom d’un Café-Concert de Milan aujourd'hui lermé)
VAUDEVILLE EN DEUX TABLEAUX De E. GIRAUD
A remarquer que sur les affiches italiennes les noms des artistes — hommes et femmes — sont bien souvent inscrits à la suite les uns des autres — pêle-mêle.
Edoardo Ferravilla arrive dans les villes qu’il parcourt précédé d’une grande réputation, et c’est même le seul acteur jouant en dialecte qui continue à attirer la foule dans toutes les villes d’Italie en dépit de la dissemblance des coutumes et du dialecte milanais. C’est même, pourrions-nous ajouter, une des seules choses originales que l’on puisse voir puisque le répertoire actuel du théâtre italien ne se compose guère que de drames et de comédies traduits du français, de l’allemand, de l’espagnol et de l’anglais, et que bon nombre de pièces dites italiennes ne sont que des réminiscences de pièces françaises. Le répertoire de Ferravilla ne se compose, il est vrai, que de pochades. Mais ces pochades, au
moins, sont du terroir.
Ce fut vers 1870 que Cletto Arrighi résolut de fonder à Milan un théâtre en dialecte, car à cette époque même le dialecte milanais avait dû se réfugier dans les sociétés d’amateurs. Ferravilla, alors fort jeune, lit ses premiers essais dans cette troupe. Sa mère avait été la Giulia Ferravilla, une cantatrice célèbre, d’origine portugaise, morte jeune encore. Son père était le marquis
Edoardo Ferravilla
Filippo Villani passionné (1e musique, de politique, de poésie et de théâtre. Malheureusement ou heureusement le marquis était plus prodigue de conseils que d’argent envers son rejeton, d’où il résulta que le jeune Ferra villa, riche seulement d’espérances, dut se faire un chemin à la force du poignet.
La renaissance du théâtre milanais lui ouvrit la voie; il s’y révéla sous une forme nouvelle en créant des types, et comme ses types sont tout ce qu’il y a de plus humain, de plus vécu, de plus nature, son succès s’étendit de Milan aux autres villes, où on lui pardonna son dialecte, assez compréhensible d’ailleurs pour un Italien des autres provinces, eu égard à ses compositions ultra-désopilantes et ultra-vraies. Dans toutes les villes où Ferravilla est passé, ses types restent gravés dans la mémoire ; on répète débouché en bouche les phrases les plus originales de ses rôles ; quelques mots de ces pièces sont devenus légendaires. Enfin Ferravilla a pour lui de varier à l'infini ses personnages, et l’on n’estime pas à moins d’une soixantaine ses créations.
On raconte, on imprime les boutades de Ferravilla. Tout cela est plus ou moins arrivé, mais l’on s’en amuse et l’on ne va pas chercher plus loin. Je ne rappellerai qu’une des plus connues.
Un jour quelqu’un demande à Ferravilla s’il
connaît Jarro (Giulio Piccini), l’auteur de Sur la scène et au 'parterre (. Sul Palcoscenico e in plate a) ^ souvenirs critiques et humoristiques. Ferravilla répond avec cette générosité qui le caractérise : Si je le connais ! Il m’a sauvé plusieurs fois la vie !
Et sur cette réponse fantaisiste voici tou te une histoire improvisée : l’ami commun aborde Jarro et lui dit d’un air mystérieux :
— J’ai découvert de vous des actions admirables ; mais pourquoi les cacher avec tant de modestie à vos contemporains?
— Oui, oui; j’ai appris que vous avez sauvé plusieurs fois la vie àEdoardo Ferravilla. Il vous en est vraiment bien reconnaissant.
Jarro chancelle un moment sous cet excès d’honneur, et voyant d’où lui vient le coup, se recueille et répond après un instant de silence :
— Ah ! c’est vrai... j’oubliais... vous avez raison : mais ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que je ne suis pas le seul à avoir sauvé la vie à Ferravilla...
— Comment donc ! Et cet autre...
— C'est Romulus.
— Quel Romulus?
— ■ Le frère de Remus.
— Le fondateur de Rome?
— Parfaitement. Voilà le fait. Ferravilla se rendait un jour à Rome, à pied. Oh! je vous parle d’il y a longtemps ! Il n’avait pris avec lui aucunes provisions... Il traverse la vaste prairie de Baccano, il arrive à la Storta, toujours sans pouvoir se mettre un morceau sous la dent. Dame, les aubergistes étaient alors rarissimes dans ces parages. Que faire ? Il continue sa route par la voie Flaminienne. Bref, au poin,t d’expirer... dans ses propres bras, la vue du Tibre le réconforte... pour ainsi dire. Il franchit le pont, à bout de forces, et réussit enfin à déjeuner dans une hôtellerie.
— Eh bien ?
— Eh bien ! si Romulus avait eu l’idée de construire Rome un quart de mille plus loin, Ferravilla, épuisé par ce long jeûne, serait mort de faim .
Et voilà pourquoi, ajoute le narrateur en manière de conclusion, nous devons avoir une grande reconnaissance à Romulus.
Comment voulez-vous, après de telles histoires, que le public n’ait pas le désir de connaître Ferravilla ?
Le soir où je me rendis à l’Alfîéri pour l’entendre, il faisait une chaleur tropicale, et cependant la salle était à peu près garnie. J’ai donné plus haut la composition du programme, et l’on
commençait la soirée par l’une des plus fameuses pièces de son répertoire, le Duel de M. Crèmede-lait, en deux actes.
Sur Peinera ou M. Crème de lait, comme il vous plaira, est un pauvre bourgeois bien tranquille, bien pacifique, qui n’a eu qu’un malheur dans sa vie, celui d’avoir épousé une femme qui a fui le domicile conjugal pour courir les aventures. Or voici que ce brave homme si paisible est forcé de se battre en duel à cause de son ancienne femme, et toute la situation consiste à nous faire voir ce pusillanime le sabre en main. Ferravilla se montre dans ce rôle qu’il s’est façonné à sa taille, d’un comique et d’une simplicité inénarrables.
— Mais s’il remue toujours ainsi, s’écrie-t-il au plus fort du duel et en parlant de son adversaire, je ne pourrai jamais l’atteindre !
*Et la scène se prolonge ainsi jusqu’au moment où un salarié par lui vient interrompre le duel en se faisant passer pour le commissaire.
Dans la Classe des ânes (la Class di asenl, ce n’est plus un vieux bonhomme, c’est un adolescent que nous avons devant nous. Le Mcissinelli , rôle composé d’une façon vraiment remarquable par Ferravilla est un garçon de quinze ans assis sur les bancs de l’école, l’àne de la classe, le bouc émissaire de ses camarades. La visite d’ins-
Feiravilla dans le Duçl del Sur Panera Dessiné par lui-même.
pection, les questions de préséance entre le professeur laïque et le curé sont des petits tableaux fort bien observés. C’est l’élève Massinelli qui paie naturellement tous les frais de l’interrogatoire :
— Comment appelez-vous le prophète qui donna les lois au peuple hébreux?
L’élève Massinelli reste coi, bien entendu, tandis que tous ses camarades lui font signe que ce prophète avait deux rayons sur la tête et une grande barbe.
— Frédéric Barberousse, s’écrie Massinelli avec joie. Et de rire.
— Qu’est-ce que c’est que la terre? poursuit l’interrogateur.
— . La terre, la terre, répond Massinelli en balbutiant, c’est cette chose qui vous salit les mains quand on la ramasse.
— Et qu’entendez-vous par les pôles ( poli )?
Ici le jeu de mots est intraduisible poli signifiant pôles et polli les poulets.
— Les pôles, les pôles, ce sont les poulets, les poules, et leurs poussins.
Oh! n’allez pas chercher plus loin, mais quiconque a vu Ferravilla dans le rôle de l’élève Massinelli ne peut certes pas l’oublier.
A la suite de cette soirée je fus présenté à Ferravilla qui, malgré ses cinquante-trois ans
(il est né le i8 octobre 1846, la chose paraît tout à fait incroyable,) ne semble pas en avoir plus de trente-huit.
— Vous êtes venu un mauvais soir, me dit-il.
— Pourquoi ?
— Parce que ce n’est pas assez artistique. Ce n’est pas là-dedans qu’il fallait me voir.
M. le chevalier Ferravilla, — car Ferravilla est chevalier officier de la Couronne d’Italie, de même que Novelli est grand officier — M. Ferravilla est difficile. Qu’aurait-il voulu? Certes, la trame est mince ; mais l’on ne nous promettait que des pochades.
Quelques jours plus tard il quittait Turin avec sa troupe; je me promis bien d’aller le revoir dès que l’occasion s’en représenterait.