LE RÉPERTOIRE DE FERRAVILLA
temps possible cette existence qu’il qualifie luimême de « végétative ».
Dans Mïnestron , Ferravilla nous revient sous les traits de l’illustre baryton toscan Gigione, un de ses types de prédilection. Impossible d’imaginer quelque chose de plus réussi que cette mise, cette physionomie, cette voix, ces intonations. Et cette canne ! Oh ! la canne de Gigione véritable gourdin terminé par une corne de cerf.
— Qui donc vous a donné ce bâton? dit le maire du village où l’on prépare une fête de bienfaisance. — Oh! ce n’est rien! une petite badine, hommage de la première danseuse.
Mais comme il est engagé au théâtre de Rogoredo, Gigione ne pouvant pas accepter d’argent se contentera d’un remontoir pour la circonstance.
Il est impossible de raconter la scène où Ferravilla-Gigione chante le Trouvère! Vivant dans un pays où les barytons et les ténors poussent comme des champignons après une pluie d’orage, un observateur de son espèce n'a pas été sans noter au passage tous les petits ridicules de ses collègues lyriques. Aussi faut-il le voir lancer des regards furieux aux instrumentistes, lorsque l’orchestre couvre trop sa voix, suppléer par des attitudes tragiques à son manque complet d’or-
gane dans les passages difficiles, ses trom, trom, trom, pour remplacer les paroles qui lui échappent, et tout cela sans charge, je le répète. C’est du bouffe qui touche au sublime.
Je ne saurais non plus, en parlant de Ferravilla, oublier celle qui fut avec lui, pendant vingt ans, le plus ferme soutien du théâtre milanais, et quivientde s’éteindre à Gênes (fînjanvier 1899), la belle et sympathique Emma Ivon.
Née à Milan en 1851, jolie femme, bonne musicienne, d’une éducation soignée, oe fut en 1875 qu’assistant, à Milan, à la résurrection du théâtre milanais et aux triomphes de Ferravilla, elle résolut de faire partie de la Compagnie milanaise. Or, voyez les bizarreries de ce théâtre en dialecte ! Emma Ivon qui parlait un florentin très pur, dut se mettre à travailler le « milanais ».
Pendant vingt ans, l’aimable femme prêta sa grâce, son charme et son esprit à ce théâtre. Sa place n’est pas encore prête à être remplacée de sitôt. Ses cendres furent conduites à sa dernière demeure par son fils, officier distingué de cavalerie dans l’armée italienne, et son vieux camarade des jours de lutte et de gloire qui perdait en elle son meilleur soldat.
Ferravilla devait avoir des imitateurs, c’était forcé. Mais l’on n’imite guère Ferravilla. Il s’est donc créé une espèce de théâtre milanais à côté,
Femmlla dans le rôle de Gigione, le baryton toscan Dessiné par lui-même.