FIN DU CTGLE : MONTALVAN
Bien d'autres poêles, tolédans, madrilènes, aragonais, etc., se pressaient à Madrid, entre ces deux écoles, lavalencienneetTandalouse. Jamais nulle part, en aucun temps, il n'exista à la fois tant d'auteurs dramatiques.
On trouve leurs noms dans le Para Todos de Montalvan, et les titres qu'on a pu retenir de leurs œuvres, dans le Catalogue de Cayelano de la Barrera.
L'un des plus cités est José de Valdivieso (ou Valdivielso). Il écrivait de 1607 à 1638 et occupe une place importante dans l'histoire de Vauto sacramental.
Il fit imprimer en 1622 un recueil de 12 autos et de 2 comédies « divines » : le Voyageur^ le Fils prodigue^ l'Ange Gardien^ la Naissance du Christ^ le Fou sage ou saint Siniéon^ V Arbre de la Vie^ etc. Il y est plus heureux que dans les pièces profanes [Fleurs-de-lgs de France, P Amitié dans le Danger, le Paysan dans son coin, qu'on trouve aussi dans la liste des œuvres de
Lope; r Hôpital des Fous, Folie, les Fous de Tolède.., Il y a beaucoup de fous dans ce théâtre.)
Valdivieso c'était prôtre, de la même confrérie qu« Cervantes et Lope.
Felipe Godinez, lui non plus, n'a guère laissé que des pièces religieuses (comédies de saints et autos). C'est un écrivain très estimé, et ses petits drames sont conduits avec beaucoup d'art. L'Ecriture sainte en fait les frais : Aman et Mardochée, les iMrmes de David, les Travaux de Jacob, etc. Parmi les vies des Saints: Saint Mathieu en Ethiopie, Louis le Pieux^ VÉleclion miraculeuse.
I^a Vierge de la Guadeloupe et le Profit pour ràomme sont deux autos remarquables ; mais le meilleur est Aman et Mardochée ou la reine Esther. Un porte ce titre singulier : Ou le frère (le moine) doit être voleur, ou il faut que le voleur soit frère : c'est un épisode de la vie de saint François d'Assise.
Dans la Collection Rivadeneyra, où chaque poëtc est représenté par une pièce, on a choisi une des rares de Godinez qui ne soit pas religieuse, Même la Nuit le Soleil brille. C'est une œuvre simple et forte, sobre, sans ornements, d'une belle langue poétique ; les caractères de ce drame sont vigoureux, et il peut passer certainement pour l'un des bons de l'époque.
Les Herrerasont au moins quatre. Je laisse Don Aûtonio de Herrera, auteur des Vierges de Madi^id, qui peut être négligé. Mais il faut mentionner les deux Rodrigo, l'un portugais et l'autre madrilène ; — ou tout au moins le second (celui de Madrid), qui est Don Rodrigo de Herrera y Ribcra. Il mourut en 1641,
Ses vers sont aisés et nobles, et parmi diverses
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pièces — le Vf ni de saint Jacques, le Premier Temple d'Espagne^ etc. — se détache un drame assez hardi, de physionomie fantastique, qui est d'un mérite réel, Du Ciel vient le bon roi.
On ne sait rien du Rodrigo de Herrera portugais, très fécond, parait-il. Schack le confond sans doute avec l'autre, car, parlant de l'auteur du Second évêque dAvila et de la Foi n'a pas besoin d'aide (drame qui a pour sujet l'attaque infructueuse des Anglais contre Cadix en 1597), il l'accompagne de cette désignation: «< originaire de Portugal. »
Enfin, de Jacinto de Herrera (y Sotomayor), qualifié par Montalvan de « gracieux, brillant, mystérieux et très heureux esprit », et qui écrivit en dehors du théâtre des poëmes de valeur, nous avons une jolie comédie. Plainte d'honneur et d'amitié.
Salas Barbadillo semble avoir été dans une situation sociale plutôt humble. Né à Madrid (1586-1630), il signe ses œuvres Alonso Jeronimo de Salas Barbadillo, « domestique du Roi » (en quelle qualité ?) et se plaint constamment de la destinée. Il mourut encore jeune.
Il est plus connu par des compositions non dramatiques, surtout par des livres dits « de récréation », tels queDo/i Diego de Noche [Dxé^o de Nuit), VEstafette dic Dieu Mo7nuSy les Noces de la femme immariable et d'autres, dans lesquels il intercala des pièces de théâtre, devenues très rares. Ce sont : le Brave Escarraman,, Prodiges d* Amour ^ V École de Célestine, etc., et plusieurs entremets: le Pardtre et les Fillàtres^ Doua Ventosa, le Prado de Madrid.
Mais aucune de ces comédies ne vaut Amoureux^ Rusé et Pauvre, qui consacra la réputation de Salas Barbadillo. Il était très fier de cette pièce, surtout pour la
pureté du style, et il l'appelait « comédie véritablement Térencienne ». Barbadillo, de plus, composa des poëmes héroïques et des poésies lyriques.
Don Alonso del Castillo Solorzano, qui doit ùtre de la province de Cuenca, tire, de même que Barbadillo, sa principale célébrité de nouvelles et de livres de récréation^ plutôt que de ses œuvres dramatiques. Toutefois, il a sa place marquée dans Thistoire du théâtre castillan, à cause de sa manière très personnelle, du choix original de ses sujets, et du genre qu'il pourrait bien avoir créé — très cultivé depuis, surtout par Rojas, Moreto, Leiba, Solis, Zamora et Caûizares — la comédie dite « de figuron » (où une figure très chargée remplit tout le cadre).
La Victoire de Nordlinguen s'étonne d'être le titre d'une pièce en vers espagnols ; le Fantôme de Valence^ la Tour de Floribella sont inférieurs à deux comédies qu'on peut placer en tête du théâtre de cet auteur très fécond : le Majorât Figura et le Marquis dit Verger (« Marqués del Cigarral ») longtemps cru de Moreto. Scarron Ta tout simplement traduit sous le nom de Don Japhet d'Arménie,
Mais voici un poète qui sollicite davantage notre attention: faisons halte, au passage, devant Luis Belmonte Bermudez, envers qui la postérité fut d'une injustice insigne.
Belmonte est un des auteurs les plus fameux et les plus riches qu'ait produits le premier tiersduxvii" siècle. Sa renommée, aux époques suivantes, eut le sort de nombre d'autres, rivales ; elle s'éclipsa, s'éteignit presque. Comme Guillen de Castro, dont le répertoire
ne fut remis en lumière qu'à cause de sa Jeimesse du Cidj Belmonle dut à une seule de ses pièces le salut de toutes les autres. Le Diable prédicatein* amena, de nos jours, l'exhumation d'un théâtre superbe.
L'oubli et le dédain qui pesèrent spécialement sur cette mémoire s'expliquent par les pseudonymes ou les appellations différentes qui masquaient ses œuvres. Beaucoup étaient signées N. Bermudez ou Damian Cornejo. On a pu constater l'authenticité de trente environ de ses pièces ; encore n'en avons-nous qu'une demidouzaine.
Dans le Prince Paysan^ drame héroïque, Belmonte n'est pas très à l'aise. Il était peu fait pour ces grandes pièces : Faction en est obscure et compliquée ; on l'y sent gêné, perdu. Mais Va Renégate de Va/ladolid {pensée religieuse et argument profane) fait montre de beaucoup d'esprit, d'originalité, avec quelque maîtrise dans la manière de présenter les caractères : la philosophie y a sa part, et le drame offre de Tanalogie avec le Diable Prédicateur. C'est la note, sans doute, où Tauteur excella, et nous devons regretter surtout la perte de comédies de ce genre. Afanador d'Utrera (dont je possède une très rare édition, imprimée à Séville, au siècle dernier) est écrit dans le môme goût, preste de ton et d'alerte allure.
Une des pages les plus estimées de Belmonte est la description de la vie de couvent dans la très jolie scène du Prince persécuté^ oîi le prétendant Démétrius (le faux Dimitri) et son domestique Pepino se déguisent en moines. Martinez et Morelo collaborèrent avec lui à cette pièce, et il écrivit en compagnie de Rojas et de Caldéron le Meilleur ami est le Mort,
Le Diable Prédicateur est une charmante comédie, qui, sous l'apparence naïve à laquelle on fut pris
alors, enferme beaucoup de malice et d'ironie. Ce n'est pas une conception ordinaire que la volonté divine for- «çant le Démon à se convertir en religieux prédicant, et à catéchiser, malgré lui,^ ravalant sa rage. Il y a, près de ce révérend d'un genre si neuf, un certain frère lai, Antholin, qui est inénarrable. 11 faisait la joie du parterre, et tous sympathisaient avec lui, sans soupçonner la raillerie cachée. Mais à une époque plus réfléchie, où l'on examinait les choses de près, on comprit toute la portée des intentions de Tauteur... et la pièce fut interdite. Ses motifs de succès s'en accrurent, €t de nos jours, rendue au public, elle retrouva une faveur et un enthousiasme plus vifs.
La critique moderne n'a pas ratifié les éloges outrés prodigués par Montai van et par Lope à Don Jeronimo de Villaïzan y Garces, avocat des conseils royaux. Elle a assigné à Villaïzan un rang très secondaire. Il est vrai que nous n'avons plus de cet auteur que cinq ou six pièces, -et de ses moins bonnes.
Il naquit à Madrid, en 1604, dans la boutique d'un pharmacien. Aussi applaudi au théâtre qu'au prétoire, il fut quelque temps l'auteur favori de Philippe IV. Le roi venait incognito assistera ses pièces, passant par le logement de Tauteur, qui touchait au Théâtre de la Cruz, et d'où Ton pouvait communiquer directement avec la loge royale.
On attribuait à Villaïzan nombre de pièces qui n'étaient pas de lui, principalement les mieux réussies. Cotte mode finit par agacer le poëte Antonio Ilurtado de Mendoza, qui lança contre l'universel auteur une très jolie satire. Le nom de Villaïzan y revient en refrain court, répondant aux questions les plus saugrenues :
c'est lui qui a tout écrit, tout fait, qui est tout le monde. Voici une de ces strophes :
Qui fut pasteur à Bélem (Bethléem) ?
Qui donc est Mathusalem ?
Qui fut Tautre, Tautre et l'autre?
Qui fit le péché d'Adam?
Yillaîzan.
Une autre se termine ainsi :
Et qui (car tout reste en doute) Mit la peste dans Milan ?
Villaïzan.
Les deux meilleures des pièces survivantes ont pour titres : Offenser par des attentions et Souffinr plus afin d'aimer plus.
Don Antonio Coello, né à Madrid, dans les premières années du xvu® siècle, fut capitaine d'infanterie sous le duc d'Albuquerque, et mourut dans la môme ville, en 1652. Ce poëte très distingué passe pour être l'auteur des pièces du roi Philippe IV, et notamment de la principale, te Comte de Sex (d'Essex).
Philippe signait, d'ordinaire, « Un esprit de cette cour ». C'est la désignation d'auteur que porta d'abord ce drame, réimprimé, dans des éditions ultérieures et posthumes, avec le nom de Coello. Les modernes le croient bien de cet écrivain, quoique J^vellanos, La Huerta, Ochoa, Ticknor le donnent pour être du Roi. Les vers en sont bons, l'intérêt se soutient jusqu'au bout, et il y a surtout une belle scène, celle où le Comte, qui pourrait fuir de la prison, mais compromettrait la reine, sa libératrice, jette la clef dans la Tamise, renonçant à la liberté et à la vie.
Coello composa beaucoup de pièces en d'autres colla-
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borations illustres. Il écrivit plusieurs drames avec Guevara ; quelques-uns avec ce poëte et Rojas : le Privilège des Femmes^ Baltasara^ Serrallonga de Catalogne. Les trois journées du Pastor fido sont de Caldéron, de lui et de Solis, et la seconde, qui est la sienne, est la meilleure. Il faut citer, parmi les pièces qu'il fit jouer seul, l'auto qui a pour titre l'Amie la plus vi^aie ou la Vierge du Rasai 7*e,
11 eut un frère, Juan Coello, auteur d'une comédie, CEnlèvement des Satines, Les deux Coello écrivirent ensemble Erreurs dénature et Réussites de hasard^ dont le manuscrit est dans la bibliothèque du duc d'Ossuna.
Il ne faut pas confondre Don Antonio Hurtado de Mendoza (le caustique poëte qui rima la satire contre Villaïzan) avec Don Diego Hurlado de Mendoza, auteur du fameux roman Lazarille de Torfnes, et qui vivait au précédent siècle.
Né avant 1600, près de Burgos, et lyrique plus encore que dramatiste. Don Antonio, par son illustre maison, SCS hauts emplois, son rare talent et sa vaste érudition, occupa une place brillante à la cour du Buen-Reliro, partageant la faveur du roi avec Lope, Caldéron, Quevedo et les autres poëtes privilégiés, comme aussi l'empressement des seigneurs et l'estime du public.
Commandeur de Zurita dans Tordre de Calatrava, secrétaire de chambre et de justice du roi Philippe IV, membre du Conseil de l'Inquisition, il semble que ses œuvres se ressentent de la pompe de ses fonctions. Habitué à composer des pièces pour les théâtres royaux du Buen-Retiro et d'Aranjuez, où elles se jouaient devant une cour cérémonieuse, académique et raffinée, Mendoza garda en ses autres comédies un peu du faste
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obligé des premières. Il écrit souvent, dit son biographe, « en style de jours de fôte ».
Trois compositions dramatiques se distinguent entre toutes celles de cet auteur:
Chaque fou sa manie est, je crois, la meilleure ; en vers souples et sonores ; joliment conduite et fort agréable.
Les Embarras du Mensonge précèdent la Vérité suspecte d'Alarcou, qui reprit ce sujet avec tant de maîtrise ; comme aussi une autre pièce d'Hurtado de Mendoza, // mérite plus, Celui gui aime plus, est antérieure h Dédain pour Dédain et n'est pas sans analogie avec ce chef-d*œuvre de Moreto. Les E?nbarras du Mensonge sont une comédie sage et sobre, se rapprochant beaucoup des qualités que les Espagnols admirent dans Moreto. « On pourrait presque la placer parmi celles de ce maître, » estime Romanes. Elle est peut-être, sous un autre titre, la môme que Mendoza écrivit avec Quevedo, en un jour, Qui ment le plus arrive le mieux. Ce fut pour la fôte de la Nuit de Saint-Jean, donnée en 1631 par le Comte-Duc Olivarès ; la représentation eut lieu à grand apparat dans les jardins du Comte de Monterey, au Prado de Madrid, et c'est la seule pièce de théâtre (perdue, d'ailleurs) à laquelle ait travaillé le fameux Quevedo, l'un des noms les plus illustres de la littérature espagnole.
La troisième comédie de Mendoza, le Mari fait la femme et la situation change r habitude, est une œuvre de véritable valeur où brillent, au plus haut degré, la philosophie, le goût et le talent dramatique du podte. Molière, y « trouvant son bien», comme il disait, daigna « l'y prendre ».
Romanos refondit cette pièce « par un sentiment d'orgueil national », nous apprend-il dans sa notice sur
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Mendoza. Il n'explique pas pour quel motif la moderne version ne fut pas jouée ; mais il voulait montrer que le Mari fait la femme est encore bien plus l'original de Y École des Maris que la Discrète Amoureuse de Lope. Suivant Moratin, traducteur de l'œuvre française, la comédie de Lope de Véga aurait été le seul modèle. Or Molière ne tira qu'une scène de la Discrète Amoureuse, tandis qu'il emprunta le sujet môme, présente de semblable façon, l'opposition des deux frères, les situations et les raisonnements identiques, à la pièce de Mendoza.
Je pourrais prolonger, mais sans grand intérêt peutêtre, cedéfilédespoëtesdramatiques — noms et œuvres — qui foisonnèrent alors : Antonio de Huerta, auteur des Cinq Blanches de Jean-Espère-en-Dien et des Vierges de Madrid (pièces perdues); Diego Muget y Solis, né à Bruxelles, en 1624, de qui Ton a un volume de comédies, parmi lesquelles la Vengeance de la Duchesse Amalfi ; Alfonso Alfaro, prêtre de Madrid, mort en 1643, dont on peut citer, dans un grand nombre de pièces, Aristomène le Messénien et l Homme de Portugal; Juan Dolgado, ami de Lope, et son drame le Prodige de Pologne ; Andrès Tamayo, et sa comédie, A bonne faim jtas de mauvais pain; Blas de Mesa; Folchde Cardone, auteur de 3/arma la Porchère^ et Machado, iïAlfreda la P<istoure ; Mogica ; Juan de la Pefia ; Madrano ; Jauregui ; Gabriel de Roa; Ludefia, très loué ; Bornardo del Caslillo, renommé pour ses autos ; Quifiones de Benavente, plus célèbre encore pour ses entremets, «embrassant dans leurs séguidilles plus de sentences qu'il n'y on eut dans toutes les épigrammes des Latins » ; Gabriel Bocangel y Unzueta ; Lafucnle ; Lopez de Madera ; Juan Cabezas; Jacinto Cordero ; Hippolyte Vergara ; Benavidès...
Le Para Todos de Montalvan ne mentionne pas moins
de 73 dramalistes, vivants, à Madrid (1631). Dans la Fama Postuma^ du même écrivain, 152 poëtes, quatre ans plus tard, pleurent Lope.
Le Cycle de Lope de Véga, qui s'ouvre en 1588, peut être clos par l'auteur de ces deux livres, Juan Pérez de Montalvan, le disciple préféré du Maître.
Montalvàn était fils d'un libraire. Il naquit à Madrid en 1602, et entra dans les ordres après ses études à rUniversité d'Alcala, ovi il avait pris le grade de docteur en théologie. Prêtre à 23 ans, notaire apostolique de rinquisition, et remplissant exactement plusieurs autres charges encore, il se prodigua, vers et prose, dans tous les genres littéraires. Dès Tâge de treize ans il ne cessa d'écrire.
Il fit jouer 60 comédies, drames et autos. Pas une fois la fortune ne le trahit ; l'énorme réputation qu'il avait conquise ne fléchit jamais ; ses œuvres théâtrales, comme ses autres écrits, furent soutenues par la faveur publique avec une telle constance que nul auteur peut-être n'en connut d'égale en sa vie, sans excepter Lope lui-même. Il resta dans les époques postérieures l'un des auteurs les plus représentés, jusqu'au bout.
Le- drame Pas de Vie qui vaille rHojineiir fut joué simultanément sur les deux principaux théâtres de Madrid, pendant une longue suite de jours; de même, la Femme la plus constante et Un Châtiment en deux Vengeances, Ces trois pièces se sont maintenues à travers les vicissitudes des temps et se donnent encore. Et l'on applaudit toujours VOuvrière de Biscaye^ le Maréchal de Biron^ les Amants de Térnel^ la Vierge du Travail, bien que, refaite, elle ait été estropiée pour s'adapter au moule classique, sous le nom de Mariette du Pot-au-feu,
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Contentons-nous de citer, en plus, dans les pièces profanes : Comme père et comme roi^ Être pnident et être soiiff'ert, S'acquitter de son Obligation, Ce que sont les Juges du Ciel, la Femme de Péribahez, le Prince prodigieux, le Prince des Montagnes, Amour, Faveur et Chdtvnent, Palmerin de Oliva ; et parmi les autos : Polyphème, Scanderberg, le Divin Portugais ou saint Antoine de Padoue, la Gitanade Memphis, le Fils du Séraphin. Ces autos présentent souvent des scènes fort inattendues : ainsi Polyphème, où paraissent TAppétit et la Joie, personnages que Ton comprend dans Tantre du Cyclopc, nous fait entendre — ce qui s'explique moins, au temps d'Ulysse — des pétards, des guitares, des timbales et des clarinettes. •
Montalvan, au milieu de ses triomphes, rencontra des ennemis acharnés. Les satires, les épigrammes publiées contre lui sont nombreuses. Toutes ne viennent pas de plumes obscures. Le mordant Quevedo ne le manquait pas ; en toute occasion, il l'accablait de traits sarcastiques. Il écrivit contre le Pour Tous la (< Périnota » ; il siffla une de ses comédies et lui adressa, à ce sujet, la « Lettre consolatrice ». Un jour, dans Talelier du peintre Vélasquez, l'auteur de la Fama Postuma improvisait une quintilla devant le tableau de Saint Jérôme. Les Anges, disait-il, indignés de le voir lire Cicéron, donnent au Saint, « pour sa lecture pécheresse, des soufflets qu'ils vont redoublant... » Quevedo interrompit tout haut le poëte, achevant la quintille par ces deux vers :
Cuerpo de Dios ! que serait-ce S'il lisait du Montalvan !
Il avait reçu la noblesse et pouvait user de la parti-
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Cille « Don »; ce que, d'ailleurs, il ne fit jamais. On ne lui en décocha pas moins Tépigramme suivante :
:< Au Docteur Don Juan Pérez de Montalvan : Docteur... c'est toi qui le dis ; Montalvan ? tu n'y as point droit ; si donc on t'enlève le « Don » , tu restes tout court Juan Pérez. »
A toutes ces attaques il ne répondait que par des panégyriques exagérés de ses propres ennemis, y compris le terrible Qiievedo.
L'amitié de Lope de Véga, de Caldéron, de Valdivieso et des principaux écrivains du temps le dédommageait; la faveur du roi et de la cour le fortifiait. Sa gloire devint universelle. Un commerçant de Lima, Tomas Gutierrez de Cisneros, sans Tavoir jamais vu, et seulement par amour pour ses écrits, lui conféra une chapellenie avec pension.
Il mourut prématurément, usé par un travail incessant et prodigieux : une fièvre cérébrale l'emporta en 1638; il n'avait que 36 ans. Il eut aussi sa « fama postuma » ; un livre fut publié à sa louange (1639) par tous les auteurs vivants (sauf l'implacable Quevedo), Larmefi panégyristes sur la mort pj'ématiirêe du Docteur Juan Pérez de Montalvan.
Ce dramatiste était grand poëte, et, après Tirso de Molina et Moreto, desquels il approche par la vivacité du dialogue, c'est l'auteur dramatique dont on cite le plus de vers, traits fixant une pensée, élevée, satirique ou forte, et morceaux retenus par cœur. Doué d'une ingéniosité rare, il complique agréablement les situations, ne le cédant en facilité qu'au seul Lope : il a plus de vigueur que le « Phénix ».
Par la délicatesse de son esprit, l'habileté de ses arguments, la grâce du style, Montalvan se montra digne de partager, de son vivant, la gloire de Lope et
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de Tii'so, et on lui reconnaît une haute valeur aujourd'hui encore.
En dehors de son théâtre, ses deux livres les plus précieux et les plus souvent consultés sont le Para Todos et l'dFama Postuma^ consacrée à Tapolhéose de son Maître.
Il eut la religion de Lope de Véga, l'enveloppant d'une adoration fière, constante, passionnée. Tendrement aimé de lui, vivant de sa vie, buvant son atmosphère artistique, il conserve sur ses œuvres un reflet de son génie. Il s'était si bien assimilé la manière et le style de Lope que beaucoup de ses pièces paraissent avoir été écrites par le Maître lui-même [VOuvrière de Biscaije^ cependant, est plutôt sous Tinfluence de Tirso de Molina, à qui il emprunte souvent la liberté d action et de langage de ses héroïnes. De môme, les Amants de Térnel^ qu'on donne parfois pour être de Lope, sont imités de la pièce de Tirso du môme nom : sujet d'ailleurs souvent repris, et qui sera le chefd'œuvre, encore, en notre siècle, d'un remarquable dramatiste, Eugenio Hartzénbusch).
Ce défaut de personnalité, malgré la valeur réelle de son théâtre, que nous possédons heureusement presque en entier, a empoché la critique moderne de maintenir Montalvan au rang supérieur où l'avaient placé ses contemporains. Il occupe aujourd'hui le premier parmi les auteurs de second ordre.
Des biographes ont pensé y voir l'effacement volontaire de lui-même. Il renonça, disent-ils, à sa propre originalité et peut-être à ses convictions littéraires « pour mieux suivre jusque dans ses excès » le modèle adoré, dont il fut jusqu'à la mort le fervent disciple, attirant exprès sur sa tête tous les traits que l'envie et la jalousie ne se hasardaient pas à lancer directement contre le grand Lope.
Mais il n'a pas besoin d'aller jusqu'à celte abnégation pour que sa fidélité dans l'admiration et dans Tamour demeure profondément touchante.
C'est la gloire des génies très purs de susciter chez les âmes nobles et hautes de telles ardcnces ; et ce culte, exempt de servilité, honore, au môme point, qui le reçoit et qui l'a voué. L'exemple est plus beau, quand celui de qui vient cette vénération aurait droit luimôme à l'hommage. Avec la modestie de Monlalvan, Tirso de Molina s'écarte devant Lope; sincère apologiste, lui qui pourrait se proclamer chef et le premier d'une école, il se dit humblementle second de la sienne.
Tirso ne devait pas, dans ces pages, ôtre confondu dans la foule qui fit escorte au « Phénix des Esprits », alors qu'il marche de pair avec lui. Il est temps, après le disciple, d'aborder l'égal.