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APRÈS LOPE, TIRSO

A considérer l'immense renommée de Lope, dont on a vu toute l'envergure, on n'imaginerait pas que d'autres aient pu trouver place sur le môme rang, dans la littérature dramatique de son pays. Il semblait qu'il lui appartînt de la dominer sans partage, comme, de son temps, il remplissait à lui seul, de ses vastes œuvres, tous les théâtres. Cependant un deuxième nom, contemporain, devait s'inscrire à côté du sien,

et quatre autres encore, plus ou moins aussi de la même époque, étaient appelés à compléter la phrase immortelle.

Quand on parle du théâtre des autres nations, il vient à la pensée un maître qui le résume : tel, en Angleterre, Shakespeare ; — ou deux, Goethe et Schiller, pour TAUemagne. Notre théâtre classique français, plus riche, éveille Tidée d'une trinité, Corneille, Molière, Racine. Les Grecs, d'une fécondité supérieure encore, vont jusqu'à offrir quatre noms rivaux : Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane. Mais en Espagne, ladmiration moderne en a réuni six également, sur une seule ligne de gloire : Lope, Tirso, Alarcon, Rojas, Moreto, Caldéron.

Tous, par endroits, sont de valeur pareille. Dans leur ensemble et par Tuniversel retentissement de leurs chefs-d'œuvre, Lope de Véga et Caldéron seraient à quelque distance en avant, mais, chez leurs compatriotes, cette suprématie leur est contestée. Souvent, tel drame des autres se compare avec avantage à plus d'un à la fois de leurs meilleurs; chacun des six a des qualités où il excelle, un caractère qui ne le cède en rien à ceux des génies concurrents.

Tirso, hardi, passionné, a la grâce, la souplesse, la vigueur comique ; Alarcon, profond, élevé — impeccable — la noblesse et l'orgueil superbe ; Rojas, l'énergie, Téclat ; Moreto, le naturel et le goût, la force des situations, l'art de composition logique ; Caldéron, la puissance et la poésie grandiose.

Gil de Zarate les considère tous les cinq comme supérieurs à Lope de Véga.

Tirso et Alarcon vécurent au môme temps que lui, tandis que les trois autres, encore jeunes à la mort du « Phénix »j peuvent être considérés comme ses succes-

seurs. Ils embrassent ensemble la période unique, splendeur du théâtre espagnol, qui est communément appelée VAge d'Or,

Si Lope de Véga n'eût pas existé, Tirso de Molina eût été le plus glorieux des dramatistes du cycle, le « roi de la scène », et sa fécondité eût paru la plus prodigieuse (300 comédies en seize ans). C'est le seul des contemporains de Lope qui pourrait lui disputer la première place. Il le surpassa pour Toriginalité, le style dramatique et les dons par lesquels je Tai caractérisé ci-dessus. Lope est plus en rapport avec son siècle, chevaleresque dans les idées (ce dont Tirso est la négation môme), inépuisable dans la création (son rival se répète), et toujours l'imagination en éveil.

Autant les moindres circonstances de la biographie du « Phénix » nous sont connues, autant nous sommes ignorants de ce qui concerne Tirso. « Mais, observe Agustin Duran, si nous avons peu de chose sur sa vie, il nous reste ses pièces : c'est le plus important pour la gloire de Tauteur, et le plus utile à la postérité. »

Tirso de Molina était un pseudonyme : il s'appelait Gabriel Tellez, et le licencieux écrivain, dont les traducteurs français n ont pas toujours osé transcrire à nu les phrases, mais les ont habillées de métaphores décentes, fut un prêtre.

Fray Gabriel Tellez naquit à Madrid, en 1585, disent les uns (ce qui le ferait de 23 ans plus jeune que Lope), ou suivant d autres en 1570, date plus vraisemblable, et par laquelle Lope n'est son aîné que de 8 ans.

De sa sortie de l'Université d'Alcala à son entrée dans les ordres en 1613, à 43 ans, comme Père de Notre-Dame-de-la-Merci (rachat des captifs), on ne sait absolument rien sur lui.

Sa jeunesse dut être assez orageuse : il voyagea.

sans doute, en Portugal et en différents pays, ainsi que le trahissent des passages de ses œuvres. Les femmes paraissent lui avoir laissé d'amères rancœurs. Il fut peut-être marié — on Ta cru, du moins — et soldat, comme Lope et Caldéron. Mais on en est aux conjectures. Jusqu'à son portrait, qui existait, en 1808, à la bibliothèque du couvent de la Merced, à Madrid, et qui a disparu un beau jour, sans qu'on ait jamais pu savoir où il était allé.

Prêtre de la Merci, il fut successivement maître en théologie, prédicateur, commandeur du couvent do Soria : il y mourut en 1648, à 78 ans (si Ton adopte, pour sa naissance, la date généralement proposée), ayant survécu de 13 ans à Lope.

Continua-t-il à produire des comédies après son ordination ? On se Test beaucoup demandé, à cause de la licence excessive de ses œuvres. Pour ma part, je le crois, et la dédicace de la comédie de Lope, la Fiction vraie, semble le prouver. Les arguments que donnent les partisans de l'opinion contraire sont vraiment sans valeur. Je suppose que cette appellation de Tirso de Molina lui servait précisément à cacher sa personnalité, au moins pour la foule, pouvant difficilement, sous son nom de prêtre, se permettre de pareilles audaces. c<Mais, répond François-Xavier de Burgos, Gabriel Tellez prit le pseudonyme de Tirso avant d'entrer en religion, puisque, en 1616, il avait déjà deux tomes de comédies imprimés à Madrid, avec cette signature, et qu'il ne fut prêtre qu'en 1620. » Voilà qui n'est pas sûr, et la preuve ne vaut guère, étant donné surtout que Ion est généralement d'accord qu'il fut ordonné prêtre en 1613. Au reste, les éditions de ce temps, altérées, mutilées (au point que les refontes pour les pièces de Tirso deviennent quelquefois indispensables) sont, de plus.

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souvent antidatées : la deuxième partie des Comédies de Tirso de Molina est de 1635, et la troisième de 1634 !

Hartzenbusch observe que les auteurs du xvii* siècle travaillaient en vue de la scène, et non du livre. Les comédiens, les éditeurs brouillaient les copies, les changeaient de titres et de noms d'auteurs. De là les réclamations d'Alarcon, les étonnements de Rojas, de Caldéron et de Lope. Les travaux de résurrection de Tancien théâtre, accomplis de nos jours, ont été souvent rendus par là très difficiles.

En 1624, Tellez (ou Tirso) avait « renoncé au siècle », et depuis plusieurs années était « Mercenaire » (Père de la Merci) : il publia un recueil de nouvelles et de poésies, qui lui tient fort au cœur et dont il est parlé souvent, les Vergers de Tolède {los Cigarrales de Toledo), Trois pièces de théâtre s'y trouvaient insérées, et non des moindres : le Timide à la Cour^ Comment doivent être les amis, le Jaloux Priiderit [onginsil, à la fois, du chef-d'œuvre de Rojas Garcia del Castarïar^ et du drame de Caldéron A Outrage secret). Ce volume des Cigarrales — prose, vers, théâtre — par la variété des œuvres qu'il renferme, donne une idée de la souplesse infinie de l'auteur.

11 va du noble au picaresque, et prend tous les tons: lyrique, épique, rustique, eucharistique. Personne mieux que lui ne réussit les idylles des champs : la Paysanne de Sagi^a^ Mari-Heimandez la Galicienne et surtout la Paysanne de Vallécas sont comptées parmi ses meilleures. Quand il s'en prend aux vices ou aux ridicules [la Jalousie guérit de la Jalousie, le C/idti- 7nent dti a je pensai que.,, -^^ Marthe la Pieuse)^ il déploie un esprit aigu, une verve endiablée que nul n'égale. S'il s'attaque au drame héroïque [la Sagesse d'une Femme) ^ le malicieux Tirso disparaît, devient sublime et fait

dire à Lope : « Il aurait suffi pour imprimer à notre théâtre ce caractère magnifique qui le distingue des autres scènes de l'Europe. » Complique-t-il des intrigues de cape et d'épée, il est inimitable d'invention drôle, de grâce, d'esprit brillant, de rapidité, excelle à brouiller les fils, à tenir en haleine l'attention du spectateur, à exciter la curiosité, l'intérêt, dévidant et dénouant tout à coup Faction, comme par enchantement : le Timide à la Cour, Don Gil aux Chausses vertes. Par la Cave et par le Tour sont ses chefs-d'œuvre en ce genre. Et qu'il s'élève aux drames sacrés, il efi'ace tous ses devanciers: la Vengeance de Tamar fait pâlir les autos de Lope, et il faudra la Dévotion à la Croix et les autres pièces « divines » du seul Caldéron avant que soit balancée la valeur du Damné pour manque de foi; encore Schack écrit-il : « Le Damné est le plus célèbre des drames religieux joués en Espagne. »

Imagination riche de fantaisie, philosophie profonde, heureuse étude du cœur humain, il déroule, pour revêtir ces qualités foncières, le style le plus harmonieux, le plus varié, le plus rapide et le plus neuf. 11 manie la langue avec une maîtrise qui fait l'admiration des critiques modernes. Il crée les mots, les tours de phrase, s'imprime dans les esprits, se fait proverbe vivant. Un peu gongorique toutefois: car il raille le cultéranisme (manière affectée de Gongora) et y tombe assez souvent. Mais, en général, son dialogue prompt, aisé, est plein de naturel, et les personnages parlent bien le langage qui leur sied.

Lui reproche-t-on l'invraisemblance ? la répétition des procédés? On n'a vu aucune de ses pièces qu'on ne désire revoir, et il se montre si savoureux, si varié de formes, si vif, si spirituel, encore que son esprit alfecto de la candeur, et d'une grâce si expressive, avec des

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vers si vigoureux, de riches rimes si abondantes et si renouvelées, que le spectateur ne peut résister à tant de magie, et se laisse mener partout où il plaît à Tirso de le conduire.

Cq prédicatetir ne raisonne (il s'attarderait !),ni ne moralise. L'homme lui apparaît à Tétat concret : il le pénètre, découvre au plus intime de Tàmc les racines de ses vices, les ressorts de ses actes, et les expose sous le jour où ils se sont présentés.

C'est pour ses comédies qu'il a été le plus loué.

« Moins poli et délicat que Moreto et queRojas, non si ingénieux et si raffiné que Caldéron, plus hardi et plus libre que Lope, Tirso, dit Martinez de la Rosa, est supérieur à tous par la malice et le sel comique. »

Peu d'écrivains lui sont comparables pour la gaîté et Tesprit caustique. On l'a rapproché du père de Figaro^ et on Ta appelé « Reaumarchais en soutane ». C'est un ironiste charmant. Ou très persifleur, ou très dramatique. 11 multiplie les traits acérés ; sa collection de valets est célèbre dans le théâtre espagnol. Voyez le Montoya à' Aimer par signes (œuvre magistrale, imitée par Caldéron dans le Secret à haute voix)^ le Ventura de la Ja/ouse d'elle-même^ et les comiques du Timide à la Coiir^ de Paroles et Plumes (l'une des plus brillantes pièces de Tirso), de Preuves d'amour et d'amitié (qu'Alberto Lista préfère à toutes les autres).

Chez Gabriel Tellez, fait remarquerun critique, « le gracioso, destiné dans notre théâtre à provoquer le rire et à éviter que le ridictde ne tombe directement stir les personnages nobles^ est pris presque toujours dans les classes rustiques, et son bon sens, le contraste entre les nouvelles manières qu'il s'efforce d'acquérir et celles de son village sont une source continue de comique. »

De brefs récits, prestes, incisifs, y égratignent un

travers, y blessent à vif un préjng(^, etTirso les aiguise d'une main si sûre que « ni Boccace, ni La Fontaine, ni Ariosle, ni Molière même, en ceci ne lui sont supérieurs. » (Agustin Duran.)

Les figures de grâce et de fraîcheur se mêlent à ces masques bouffons, « et il diverlit si bien le public qu'on n'a pas le courage de lui reprocherd abuser de ses dons, de dégénérer en subtilité et en affectation, de ne pas épargner la pudeur ni les convenances ».

Tandis que chez Lope de Véga les femmes sont toujours idéales, irréprochables, Tirso les présente toutes intrigantes, effrontées, vicieuses. Elles se lamentent constamment (voir, entre autres, la Dévote amoureuse ou Marthe la Pieuse) sur leur « honneur perdu ».

« Quelle société fréquentait-il donc ? s'écrie vertueusement Alberto Lista. Car, certainement, ce ne fut pas celle qui vivait sous Philippe 111 et sous Philippe IV. Il y avait au moins pudeur et dignité chez les femmes, et ce n'était point l'usage général que les mariages se consommassent avant leur célébration ! La fidélité était un mérite, non un ridicule ! »

Les hommes sont timides, faibles, constamment jouets de l'autre sexe. Dans les comédies héroïques, on les voit aveuglément soumis aux caprices d'une dame qui aime le héros par vanité et malgré elle, tandis que toutes les autres suscitent des obstacles à son désir. Elle triomphe par plus d'astuce, l'emportant sur ses rivales en ardeur naturelle ou en excitation jalouse. Toutes sont résolues, fougueuses dans les passions fondées sur la coquetterie ou sur l'orgueil. 11 leur laisse le haut de la scène: la Femme qui commande à la maison, la Sagesse d\ine Femme ^ la République à l'envers,,,

La Sagesse d'une Femme [Prudenda en la mujer)^ un des plus beaux drames de l'ancien théâtre, fait excep-

tion dans cette galerie : la reine Doua Maria est une figure digne de toute admiration. L'héroïne de Preuves a'amour et (Tamitiâ.^ Estela, a également trouvé grâce devant Tauteur misogyne. Mais Marthe la Pieuse^ Par la Cave et par le Tour, les Balcons de Madrid (modèle de grâce picaresque), Anlonia Garcia (empruntée par Canizares), la délicieuce comédie De Tolède à Madrid, et nombre d'autres, se distinguent par leurs types de femmes hardis et Texcessivc liberté des intrigues, amoureuses.

Des sœurs jalouses, que la passion a faites rivales, deviennent presque ennemies ; telles Dona Marta [Marthe la Pieuse) et Dofta Lucia, toutes deux éprises de Don Philippe, le meurtrier de leur frère, tandis que leur père Gomez a choisi pour elles d'autres cavaliers; telles, aussi, les sœurs A' Aimer par signes et de // n^est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Le bon Lista ne comprend pas chose pareille.

Le piquant, c'est que Lope, si chaste, donne son approbation sans réserves, en qualité de censeur royal et ecclésiastique, « au Révérend Père de la Merci (rachat des captifs), » ne trouvant dans les pièces qui lui sont soumises « rien contre les bonnes mœurs », admirant le génie de son auteur, sa science, sa vertu et sa religion^

Tirso, volontiers, revient aux sujets qu'il aime. Il en est deux ou trois autour desquels il s'attarde avec plaisir; par exemple, le déguisement d'une femme à la poursuite d'un homme: Don Gil aux Chausses vertes^ VAînour Médecin, le Jardin de Juan Fe7mandez, etc. (Rapprochez-les de Tout est bien qui finit bien et d'autres comédies de Shakespeare).

Parfois, il se moque de l'œuvre, du public et de luimême. Il accompagne Marthe la Pieuse des mots « comedia sin fama » (comédie pas fameuse), les libraires.

ayant pris Fhabitude, pour les mieux vendre, d'appeler toutes les pièces indistinctement comédies fameuses,

A ce sujet, le terme de famosa, qu'on serait tenté d'entendre dans le sens de profane, par opposition à divina, Tun caractérisant les œuvres tirées de la renommée, de liifama, l'autre les drames sacrés, fut l'occasion, de la part de Voltaire, d'une bévue monumentale. Pour taquiner Corneille, il traduisit Ç!)VHéraclitts de Caldéron ; mais comme les éditeurs, souvent, imprimaient en tôte les mots Comedia Famosa en gros caractères, puis en plus petits le nom du drame lui-môme (ici assez long: En cette vie tout est vérité et tout est mensonge)^ il prit le genre pour le titre et dénomma sa prétondue traduction la Comédie fameuse.

J'ai cité, au cours de ce chapitre, quelques-unes des principales pièces de Fray Gabriel Tellez. Agustin Duran les divise entrois espèces : les comédies d'intrigue et de mœurs, les drames historiques et héroïques, les sujets dévots et religieux.

Les premières sont les plus nombreuses et les plus brillantes, principalement les paysanneries et celles dites de cape et d'épée. Aux comédies indiquées déjà il convient d'ajouter : Aimer par art supérieur^ le Bonheur du Nom^ Ruse contre ruse, la Jalousie guérit de la jalousie^ A Madrid et dans ma maison (attribuée aussi à Rojas), r Amour et la Jalousie rendent discret. Mais les chefs-d'œuvre sont Isl Pagsa7ine de Vallécas, Paroles et Plumes, Aimer par Signes et Don Gil aux Chausses vertes. De ces quatre pièces, deux sont connues en France par des traductions (la première et la dernière); les deux autres ne sont pas moins dignes de notre admiration. Aimer par Signes^ pleine d'énergie et de douceur, est l'une des plus originales de Tirso et renferme des beautés poétiques de premier ordre.

Les drames historiques sont, en général, inférieurs à ses autres œuvres. Il faut excepter la Sagesse d'une Femme, puis deux ou trois autres : Aimer par raison d'État^ dont la scène d'ouverture rappelle celle du balcon de Roméo et Juliette^ et Être en faveur malgré soi sont parmi les bons.

Des sujets religieux je citerai Tauto le Divin Éleveur d* Abeilles^ celui qui a pour titre Saint et Tailleur, et les Lacs de Saint-Vincent (c'est l'histoire de sainte Casilda, fille d'un roi maure de Tolède) ; mais surtout le Damné pour manque de foi^ qui est une comédie sacrée, et non un auto. Paulo Termite et Enrico le bandit y échangent leurs destinées, et le Démon y joue un rôle (comme dans le San Gil de Moreto). La Vie d'Hérode (utilisée par Caldéron pour le Tétrarque) et la Vengeance de Tamar (que le même poëte imita dans la Chevelure dWbsalon) sont de véritables drames castillans sous des noms bibliques; de môme, la Femme qui commande à la maison, laquelle est la reine Jézabcl.

J'ai gardé à part le Séducteur de Se ville ou le Convive de pierre^ àcause de son exceptionnelle importance. Ce n'est pas l'œuvre capitale de Tirso : il a des drames plus parfaits, bien qu'on admire en celui-ci de grandes beautés. Mais il créait de toutes pièces ce type d'universelle renommée, Don Juan, jelé pour la première fois sur la scène. Combien, depuis — Français, Italiens, Allemands, Anglais, Russes — ont repris le personnage do Fray Gabriel Tcllez, l'élargissant, Tapprolbndissant, et dans des transformations nouvelles ne laissant parfois rien subsister du cavalier imaginé par l'illustre « Mercenaire » !

Figure énigmatiquc, si complexe ! Elle a tenté, par son sourire plus froid que celui du Commandeur, tous

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les esprits qui ont tourné autour d'elle. Ils s'efforcèrent à en saisir principalement deux aspects : le négateur, à qui le surnaturel ne fait pas baisser les yeux ni trembler la main (c'est surtout le Don Juan moderne) ; — rhomme qui sur son cœur glacé presse toutes les femmes, sans découvrir jamais Tidéal infatigablement cherché {V éternel Amant), Tel Ta vu, plutôt lançant un défi à rinconnu, et tel autre reconnut en lui le damné de l'amour impossible. Celui-ci n'est plus le Don Juan espagnol ; c'est l'Allemand, et, si je puis dire, le musical^ celui de Mozart et d'Hoffmann — et qui, sans nom, plus tard, réapparaîtra fantôme sur le Vaisseau de Wagner.

C'est lui que Musset évoque, en opposant le Don Giovanni au Don Juan français, Mozart à Molière :

11 en est un plus grand, plus beau, plus poétique. Que personne n'a fait, que Mozart a rêvé, Qu'Hoffmann a vu passer au son de la musique, Et que de notre temps Shakespeare aurait trouvé.

Le drame de Tirso de Molina présente successivement, en leur conception élémentaire, l'une et l'autre face de Don Juan, et iï pourrait(suivant ses deux rubriques) se diviser en deux parties.

La première, c'est le « Séducteur ». Je ne dis pas V Irrésistible j parce qu'il met de la fraude dans ses victoires ; le titre exact de la pièce serait le Fourbe, le Trompeur de Séville [El Burlador de Sevilla). Ses bonnes fortunes sont frelatées. Les femmes ne se pâment point sur ses genoux, fatalement, parce qu'il s'appelle Don Juan ; il n'est pas Yaimant humain que des poCJles ont conçu et dont le cœur de fer magnétise. Regardez-le se glisser traîtreusement, la nuit, dans la chambre d'Isabelle, à Naples ; dans celle d'Ana, à Se-

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ville. « Vous n'êtes pas le duc ! Ah ! malheureuse ! » — « Lâche ! tu n'es pas le marquis ! » Constamment, il se masque d'un autre visage, applique une fausse signature à son nom (N'aurait-il pas droit plutôt à celui de Lovelace ?). — Des palais il descend aux chaumières : on Ta quitté à la cour du roi ; quand on le retrouve, c'est évanoui entre les bras d'une pêcheuse, qui vient de le sauver d'un naufrage. Il ouvre les yeux et, ruisselant d'eau de mer, s'enflamme pour son humble libératrice. Après Tisbea, Aminla. Toujours les mêmes moyens ; ils ne sont pas variés ! C'est un joueur qui triche sans cesse : aux dames, par supercherie, il se donne pour l'époux ; il promet le mariage aux filles. II sème les désespoirs, et devant les appels à la justice divine qui le frappera : « Bah ! j'ai du temps devant moi, » dit-il. Tirso, d'ailleurs, mène à ravir ces multiples intrigues : il mêle tout, les traits charmants et les farouches. Écoutez les strophes sur la plage : « La jeune fille est allée à la pêche, elle a tendu ses filets, et au lieu de poissons elle a pris des cœurs... »

La seconde moitié, c'est « l'Impavide », le Sans-Peur, à qui le Convive de jnerre eut affaire. Le langage est d'une superbe fierté.

« Crains-tu de me donner la main, Don Juan ? — Moi craindre ? Quand tu serais l'enfer ! voici ma main. » La Statue la prend, et il semble à Don Juan que sa main brûle : il reste impassible. « Demain, je serai ton hôte. Où dois-je aller ? — Dans ma chapelle. — Seul ? — Non ; vous deux. Et tiens ta parole comme j'ai tenu la mienne. — Je la tiendrai : je suis un Ténorio. — Moi, je suis un Ulïoa. »

Demeuré seul. Don Juan murmure : « Il m'a serré la main avec une telle force qu'on aurait juré une étreinte

de TEnfor. Jamais je n'ai senti pareille flamme. Quand il me parlait, son souffle était si froid qu'il semblait venir de Tabîme. »

[1 croit àTenfer, et le brave. N'est-ce pas dramatique bien plus que le spectacle d'athées, en d'autres Don Jiian^ insouciants ou railleurs devant le Mystère ?

Personne n'a osé la scène du souper aussi forte que chez Tirso. C'est dans la chapelle mortuaire. Deux pages noirs les servent :

« Soupons. — Il faut, d'abord, que tu soulèves cette tombe. — Si tu l'exiges, je soulèverai ces piliers ! — Tu es brave. — Je suis fort, et j'ai du cœur. » Les pages apportent des scorpions et des vipères. « Ce sont nos mets. Ne manges-tu pas ? — Je mangerai, quand tu me servirais tous les serpents de l'Enfer ! »

L'on doit convenir que le Don Juan de Molière n'a pas cette attitude. Elégant, grand seigneur, hypocrite (la pièce fut écrite entre l'interdiction de Tartuffe^ 1664, et sa représentation, 1667), intrépide, mais sans la haute allure, toutefois, du héros de Tirso et de celui de Mozart, « Sortons d'ici ! » fait-il, quand la Statue remue la tête; en homme qui ne veut pas céder, mais qui est troublé pourtant. Il faut mettre à part la scène du Pauvre^ d'un si étonnant caractère. Victor Hugo soutenait qu'elle était postérieure à Molière, interpolée. « Pour r Amour de r Humanité ! Le trait n'est pas de son siècle ! » affirmait-il.

Ici, nous touchons à la conception du Don Juan moderne : je me réserve d'en dire un mot, ainsi que des principaux écrivains qui le traitèrent, quand je parlerai du Don Juan Ténorio de Zorrilla (18i4), que l'on joue le jour de la Toussaint sur tous les théâtres d'Espagne.

Quelles sont, au juste, les origines de la fable que

Fray Gabriel Tellez eut la très heureuse idée de transporter sur la scène ?

Il a existé réellement à Séville (au xin** siècle ? l'époque n'est pas bien fixée) un Don Juan Ténorio, dont la famille s'y perpétua. Des Ténorio ont subsisté dans cette ville jusqu'en notre siècle, et il doit y en avoir encore. Les Chroniques de V Andalousie relatent, en une histoire intitulée l'Athée foudroyé^ que ce Don Juan tua le Commandeur d'UUoa ; il fut frappé à son tour, rapportent-elles, pour ses crimes et blasphèmes, dans le rendez- vous funèbre que son impiété n'avait pas craint de braver. Il y trouva la mort effectivement, mais du fait des moines franciscains, qui, ayant à se plaindre de lui, s'en débarrassèrent et répandirent ensuite la légende.

On remarquera que la donnée première renferme un seul côté du « type ». Elle est muette sur l'élément iVamour, — La chapelle et la statue d'UUoa pouvaient se voir encore au siècle dernier.

Le héros appartient à Tirso de Molina, qui le prit directement dans la Chronique, Mais le caractère qu'il lui donna et la conduite môme du drame auraient été inspirés d'œuvres antérieures. On a voulu trouver dans le Séducteur des traces de deux drames de Lope, Cest l'argent qui fait V homme et la Confiance satisfaite. L'imitation qui semblerait plutôt y être accusée, si toutefois Tirso emprunta à quelque pièce d'avant lui, serait relative à VInfamador (le Diffamateur) de Juan de la Cueva.

C'est par la Compagnie de Sébastien de Prado, venue chez nous en 1659, pour les fêtes du mariage de Louis XIV, que Molière connut le Séducteur de Séville. C'était la première fois qu'une troupe espagnole jouait en France; elle apportait avec elle des pièces qui furent

accueillies avidement. Les acteurs de Madrid eurent un tel succès qu'appelés à Paris pour le temps des fêtes ils y furent retenus H ans. Jusqu'en 1670, ils alternèrent avec les artistes français et italiens sur le théâtre des Comédiens du Roi.

Dès la première année de leur séjour, Villiers, frappé de reffet produit par le drame de Tirso, écrivit un premier Don Juan, 1659, avant Molière. En 1661, Dorimon en composa un autre. Enfin en 1665 vint celui de Molière, le Festin de pierre, versifié en 1677 par Thomas Corneille, et qui ne fut plus joué que sous cette nouvelle forme. Deux ans après Molière, Rosimont dialoguait un quatrième Don Juan français, sous le titre P Athée foudroyé, 1667. Les Italiens nous avaient précédés avec // convittato di pietra de Lione Allacci (Naples, 1652), et un second parut, de Cicognini, à la fin du xvii° siècle. Il n'y a, bien entendu, que celui de Molière qui compte, et aucun de tous ces autres n'est demeuré.

Sébastien de Prado avait monté plusieurs pièces de Tirso de Molina, entre autres Par la Cave et par le Tour, Les autres comédies furent données, d'origine, par diverses compagnies ayant pour directeurs Alonso d'Olmedo, qui de bachelier en droit canonique se fit comédien, puis chef de troupe ; Roque de Figueroa, Ortiz, Hijrédia, Valléjo (mari de la célèbre actrice Maria Riquelme), Avendano, Jacinto de Barrios, etc.

Casiano Pellicer nous a conservé les noms des principaux acteurs qui créèrent ces œuvres. Ce sont Damian Arias de Pefiafiel, et Sébastien de Prado, Ortiz, plusieurs des directeurs ci-dessus nommés. A Maria Riquelme « qui égalait en beauté les plus belles femmes de l'antiquité et des temps modernes, et les

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surpassait en vertu » ; à Francisca Baltasara, à Ana de Barrios, qui fit le voyage de Rome pour demander au Pape une dispense d'anciens vœux prononcés par son mari, et Tobtint ; à Maria de Hérédia, il faut ajouter les actrices du Corpus au xvu* siècle, dont Gonzalez Pedroso [Autos saa^amentales) nous fait connaître les plus remarquables.

Ce sont Micaela de Andrade, surnommée Une des trois Grâces ; Francisca Bezona, qui joua devant Philippe IV, Charles II et Louis XIV ; Autonia Manuel, Micaela Fernandez, qui, au mépris des règlements, s'habillait en homme comme en femme ; Mariana Vaca, femme et mère de deux acteurs fameux. Antonîa Infanta dormait dans des draps de satin noir. Amarillis (de son vrai nom Maria de Cordova de la Véga), très appréciée de Quevedo qui la couvrait de louanges, très attaquée par Villamèdiana qui Taccablait d'épigrammes, sans doute parce qu'elle Tavait éconduit, était aussi bonne danseuse qu'excellente chanteuse et que belle et parfaite comédienne. Enfin Manuela Éscamilla, actrice à sept ans, mariée^ à treize, veuve à quinze, remariée à un poëte (Pedroso ne dit pas lequel), triompha dans le chant autant que dans la -comédie.

A côté d'Ortiz et de Sébastien de Prado, Ton applaudissait Andrès de la Véga, mari d'Amarillis ; Olmedo le Vieux, qui se fit baladin par amour; Bios y Pinedo ; Fernand Lopez, qui mourut sur les planches, comme Molière, et le comique Juan Rana (Jean Grenouille), dont le nom donna tant à rire, et fut Toccasion de quantité de farces, parfois signées d'illustres noms.

A la fin du règne de Philippe IV, 1665, il existait en Espagne, suivant Pellicer, outre les scènes royales de Buen-Retiro et d'Aranjuez, quarante théâtres.

Tirso de Molina était mort depuis 1648. Sa renommée lutta quelque temps avec celle de Lope, qui déclinait, ensevelie avec lui dans les magnifiques funérailles. Puis, les œuvres du « Mercenaire », proscrites par le Confessionnal, devinrent rares. Ce nom de Tirso si brillant s'éteignit : il tomba dans un oubli profond.

Lors des travaux de déblaiement du vieux théâtre et des premiers essais de restauration moderne, on ne le retrouve pas. Signorelli, Schlégel, Sismondi Tignorent; Bouterweck le mentionne, inexactement.

Quand on Texhuma enfin de l'épaisse poussière, on fut émerveillé, tant il était jeune et vivant. Il éclipsa tous les autres, môme Lope et Caldéron. Le roi Ferdinant VII était parmi les plus enthousiastes ; il raffolait de Don Gil aux Chausses vertes.

Ce fut Dionisio Solis, en 1819, qui éveilla Tirso de ce long sommeil (par les refontes de Marthe la Pieuse cl de la Paysanne de Vallécas) ; les comédiens Juan Carretero, Pedro Cubas, la Antera Baus, la Josefa Virg révélèrent au public le grand Mercenaire. Depuis, Tirso de Molina s'est perpétué à la scène : il devint le plus joué de tous les anciens.

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